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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 13:30

      Trickster est d'abord la dénomination anglaise du mythe du fripon tel qu'il a été étudié chez les Indiens d'Amérique du Nord. Personnage farceur et rusé, le trickster symbolise le renversement de l'ordre établi. Il possède nombreux équivalents : clown, pitre, bouffon... et est mis en scène dans des rites collectifs : saturnales, carnaval, liturgies parodiques, etc. Ses effets ont été décrits notamment par l'anthropologue Paul RADIN et le mythologue Karl KERENYI dont les travaux ont influencé JUNG? Le psychanalyste a proposé une interprétation psycho-dynamique de ce mythe, aussi bien sur le plan individuel que sur le plan collectif.

Il faut noter que sous une apparente gentillette, grotesque ou inoffensive, à la manifestation passagère, se trouve une véritable mise en cause de l'ordre tel qu'il est : si les moqueries et les plaisanteries sont prises au deuxième degré (la farce rigolote...) par la plupart des spectateurs ou acteurs, le fond même de ce qui est moqué est une remise en cause de façon la  plus radicale, même s'il n'y a pas chez le clown, le fripon ou le bouffon d'analyse longue des situations. Si le bouffon à la cour des Rois exprime ce que tout le monde pense sans oser le dire, et sur un ton souvent très ambigü, à cause précisément des menaces potentielles parfois graves qui pèsent contre tous ceux qui veulent émettre une critique en bonne et due forme avec une argumentation offensive, ses avis et humeurs sont souvent bien analysés par les conseillers royaux, sinon par le Roi lui même (qui guettent à travers lui des signes d'alarmes sur ce "qui ne va pas"). Le clown, s'il est vu de manière encore plus "rigolote" agit tout de même de façon parfois bruyante, abrupte et moqueuse même si sa façon habile de faire est de  retourner contre lui les rires. 

    Laura MAKARIUS se livre à une analyse du Trickster, d'abord par l'étude du phénomène rituel de la violation magique des interdits et de la situation dans laquelle le violateur vient à se trouver, ensuite par un examen de trois figures de héros "tricktiens" dans trois continents, notamment sur les traits qui les caractérisent qui sont ceux du violateur et enfin par la description de l'activité du "trickster", comme projection, sur le plan du mythe, du violateur rituel d'interdits, des contradictions formant la texture du personnage, à la lumière des contradictions et de l'ambivalence inhérentes à la violation.

   Paul RADIN, co-auteur avec Charles KERENSKI et Carl Gustav JUNG écrit dans Le Fripon divin. Un mythe indien (Goerg, 1958, traduction de The trickster : a study in American Indian Mythologie, Londres, Rutledge and Paul, 1956) qu'il "n'est guère de mythe aussi répandu dans le monde entier que celui connu sous le nom de "mythe de Fripon" dont nous nous occuperons ici. Il y a peu de mythe dont nous puissions affirmer avec autant d'assurance qu'ils appartiennent aux plus anciens modes d'expression de l'humanité ; peu d'autres mythes ont conservé leur contenu originel de façon aussi inchangée. (...) Il est manifeste que nous nous trouvons ici en présence d'une figure et d'un thème, ou de divers thèmes, doués d'un charme particulier et durable et qui exercent une force d'attraction peu ordinaire depuis les débuts de la civilisation". 

      JUNG, l'étudie surtout à partir de 1943, dans Essai sur la symbolique de l'esprit, Le fripon divin et dans Réponse à Job. Le Trickster représente une structure archétype "provenant des temps les plus reculés" et liée à "une conscience indifférenciée qui a à peine quitté le plan animal" (le fripon divin). La nature double, animale et divine, l'inconscience, l'impulsivité, la mobilité, la versatile rapprochent le Trickster du Mercure des alchimistes (Essai sur la symbolique de l'esprit) et en font une figure de la transformation psychique. Son effet principal est le renversement.A ce titre, il incarne la dynamique de l'ombre dans une conscience trop unilatérale et dominée par le moi. Sa survenu dans les rêves, lapsus, actes manqués, voire dans des situations vécues comme chaotiques, signale la libération d'une énergie compensatrice. A une autre échelle, il est un symbole de l'ombre collective, rappelant au groupe social les états antérieurs archaïques, à la fois pour empêcher l'oubli et pour signaler leur aspect révolu (Le fripon divin). Agissant dans des registres variés allant du rire et de l'ironie au sarcasme et au non-sens, le symbole du Trickster ouvre la voie à un sens caché et porte en lui un sauveur potentiel. Certains le voient à l'oeuvre par exemple dans la résurgence actuelle des gourous.

A partir de 1943, les travaux de comparaison et d'amplification de jUNG s'étendent dans les  domaines de la mythologie, de l'alchimie et de la religion. Dans Réponse à Job, il voit en effet dans la puissance, le caractére imprévisible et capricieux du Trichster des traits attribués à Yahvé dans l'Ancien Testament.

Il se dégage des caractéristiques diverses et opposées du Trickster une dynamique du changement par énantiodromie (retour naturel du contraire) qui fait référence à la théorie d'Héraclite.

La richesse et la variété des données de ce mythe suscitent une interrogation méthodologique : peut-on interpréter de la même façon des contenus symboliques lorsqu'on passe de l'échelle collective à l'échelle du psychisme individuel? (Claire DORLY)

     Les travaux autour du fripon divin permettent à JUNG de développer le concept d'enfant intérieur (enfant divin), en apportant sa contribution à l'étude de la psychologie du fripon. 

    Claire DORLY discute de ce qu'elle appelle la dérangeante diversité des registres de l'ombre et c'est précisément dans ces registres que l'on pourrait situer le trickster. 

    La perspective de JUNG, à travers l'ouvrage Le fripon divers, envisage l'existence d'un processus qui renvoie à un archétype présent dans chaque être humain, quelle que soit sa culture. Ce universalité se retrouverait au travers du fripon divin. Lequel est la figure de la petite créature mythique des légendes mais bien plus il est aussi une composante de notre âme. Celle qui permet à l'enfant et plus tard à l'adulte d'avoir ce dialogue intérieur qui lui permet de se situer dans le monde et de grandir toujours, de se renouveler toujours. Ceci dans un rapport au monde fondamentalement ambigu : il a besoin du monde mais ne veut pas croire qu'il s'agit de ce monde-là qu'il a besoin ; il s'affirme dans le monde tout en le critiquant. Il n'y a pas de visée à transformer le monde, mais plutôt à se centrer sur soi, ce qui n'empêche pas dans l'expression de la critique de le remettre en cause parfois de façon absolue. L'adulte cherche à retrouver toujours cette forme de dialogue avec l'enfant qu'il était et qu'il lui semble, en fin de compte être toujours, face à l'univers si vaste et si rempli de dangers et d'espoirs. L'ombre dont il est question n'est pas seulement l'ombre du monde, mais également la sienne propre, c'est pourquoi le comportement intérieur (dans le dialogue intérieur) et le comportement à l'extérieur est fondamentalement ambigüe. Tout cela, ou quelque chose de très approchant, JUNG tente de l'imager dans l'évocation des rêves, des mythes, des contes et des récits folkloriques.

Ses ouvrages ne sont jamais didactiques et on pourrait d'ailleurs rapprocher son style de celui de NIETZSCHE... C'est d'ailleurs pourquoi des thérapeutiques en psychologie ou en psychanalyse utilisent ses notions avec souplesse, et singulièrement la figure du trickster s'y prête. Il y a toujours chez nous une partie d'espièglerie, de critique radicale et en même temps de besoin de se raccrocher au monde (besoin de soin et d'attention), même en se comportant en fin de compte, passé l'expression friponne, en véritable conformiste. Ce qui est essentiel pour JUNG, c'est que l'enfant divin tel qu'il le présente, et qui demeure en nous toujours, ne désigne pas une inconscience enfantine, mais une capacité de renaissance et de renouvellement.

 

Claire DORLY, Trichter, dans Le vocabulaire de Jung, Ellipses, 2005 ; la dérangeante diversité des registres de l'ombre, Cahiers jungiens de psychanalyse, 2007/3. Laura MAKARIUS, Le mythe du "Trickster", dans Revue de l'histoire des religions, tome 175, n°1, 1969, www.persee.fr. 

PSYCHUS

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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