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28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 07:38

  Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand, de la maison des Hohenzollern, roi de Prusse de 1740 à 1786, et premier à posséder ce titre (ces prédécesseurs se font connaitre surtout sous le titre de Grand Électeurs...). Agrandissant notablement le territoire de ses Etats tout en rendant l'ensemble de la Prusse plus homogène, il fait entrer son pays dans le cercle des grandes puissances européennes. Écrivain prolifique, il aborde les domaines de la stratégie - politique et militaire - des arts, de la culture et de toutes les affaires administratives de son pays. S'il est beaucoup connu même aujourd'hui, c'est aussi à cause de toute une littérature écrite ou inspirée par lui. En matière de stratégie militaire, il émet une véritable doctrine d'emploi des armées et en matière de stratégie politique internationale, une théorie des équilibres européens. Enfin en matière de stratégie politique intérieure, il jette les bases d'un despotisme éclairé, dans la pratique comme en théorie.

 

  L'art de la guerre tel qu'il se pratique sous Frédéric le Grand marque à la fois l'apogée et la fin d'une époque. L'approche de la guerre du roi de Prusse, empereur en son royaume, est issu d'une tradition qui remonte aux débuts de la Renaissance et qui, malgré les variations au niveau de la tactique, reste fondée sur des principes stratégiques quasiment inchangés. La Révolution française de 1789, la levée en masse de 1792, les guerres napoléoniennes mettent fin à une longue période de guerres à objectifs et moyens limités. 

Grand admirateur d ela culture française, il rédige plus de la moitié de ses textes militaire et politique en français. Il correspond avec VOLTAIRE qui l'aide notamment à écrire son Anti-Machiavel. Lorsqu'il accède au trône, Frédéric II, comme plus tard NAPOLÉON auquel il sera souvent comparé, il tient entre ses mains pouvoir politique et puissance militaire. Théoricien de la guerre, historien - il relate soigneusement ses propres compagnes militaires -, le roi est avant tout un homme de terrain aimant l'atmosphère de la guerre. Son génie réside principalement dans sa capacité à exploiter des ressources économiques et militaires limitées. Lucide quant aux moyens dont il dispose, Frédéric sait s'adapter à toutes les situations de guerre qu'il peut rencontrer.

La guerre au XVIIIe siècle est fondée sur une stratégie défensive, acceptée pratiquement dans toutes les cours européennes. Le général à cette époque mène ses campagnes de façon méthodique. Avec des effectifs peu nombreux, il veut à tout prix éviter des pertes d'hommes importantes. En conséquence, il essaye de maitriser tous les paramètres de la guerre dans laquelle il va s'engager afin de réduire au maximum les risques. L'objectif de telles guerres est le gain de territoires plutôt que la destruction de l'ennemi. Le but est de provoquer la décision lors de l'affrontement direct. Toutefois, les stratèges affectionnent l'effet de surprise pour prendre l'ennemi de flanc. La connaissance du terrain est primordiale dans ces guerres où l'avantage se gagne par le mouvement. Favorisant l'approche indirecte, le général tente de détruire les réseaux de communications adverses afin de déséquilibrer l'ennemi et de l'attaquer en son point le plus faible. Comme chacun des adversaires s'attachent aux mêmes tactiques, il est essentiel de s'en garder, notamment en contrôlant étroitement le ravitaillement des troupes en vivres et en munitions. Il vaut mieux apporter dans ses campagnes de quoi ravitailler ses troupes plutôt que de compter vivre sur les territoires traversés.

C'est dans cet environnement stratégique qu'évolue Frédéric II qui en maîtrise toutes les subtilités grâce à une expérience militaire qu'il complète par une réflexion permanente sur la guerre. Cependant, il comprend que ses propres limites financières et humaines, ainsi que la position stratégique vulnérable de la Prusse, réclament une approche différente de la guerre. IL comprend que la guerre de mouvement ne favorise guère son armée et qu'il ne pourra jamais s'assurer l'avantage dans une guerre de mouvement. Il ajoute à ce constat rationnel un goût pour l'offensive et privilégie une approche tactique encourageant une décision rapide. Toutefois, cette approche tactique offensive est appliquée dans le contexte d'une stratégie défensive. Frédéric dispose d'une armée de taille modeste, surtout si on la compare à celles de ses voisins, notamment l'Autriche, mais il reste persuadé qu'un petit Etat peut parfaitement se défendre. Sur le plan politique, il comprend mieux que personne la notion d'équilibre des forces. Il engage rarement plus de 40 000 hommes dans la bataille, et compte sur la discipline et l'entraînement supérieur de ses troupes pour surprendre et dominer ses adversaires dans une guerre de mouvement où la rapidité reste son arme principale. Il doit compter sur les services de troupes mercenaires pour lesquelles il a peu de respect, mais le manque de ressources humaines en Prusse le contraint à employer des troupes auxiliaires. Cet élément impose certaines contraintes. La désertion constitue un véritable fléau pour qui commande une armée de mercenaire. La peur de la désertion oblige Frédéric à réduire le nombre de marches de nuit, limitant ainsi la rapidité de manoeuvre qui fait sa force.

Frédéric le Grand établit sa supériorité à travers la puissance de feu de son infanterie. Ses fantassins sont techniquement supérieurs à ceux des autres armées, particulièrement dans leur capacité à tirer et à recharger (qualité de l'armement). Il change la configuration de ses armées pour exploiter au maximum la vitesse d'exécution de ses troupes d'infanterie. Celles-ci avancent dans un alignement parfait, tirant par rafales sur le front adverse et achevant leur charge à la baïonnette. Les formations prussiennes sont très étendues mais délibérément dénuées de profondeur : les hommes avancent sur deux lignes par rangs de trois. Les formations de Frédéric son conçues pour déborder l'ennemi sur ses flancs. Sa propre expérience en Silésie et sa lecture de l'Histoire lui font adopter un ordre de bataille dit "oblique", employé dans l'Antiquité par le général grec Epaminondas. Dans cet ordre, une aile est renforcée alors que l'autre est "délaissée". C'est par l'aile forte que Frédéric espère surprendre l'adversaire, le déséquilibrer et entamer ainsi son encerclement total. Le succès de cette opération repose sur l'ignorance de l'adversaire quant à la provenance et la direction de l'attaque. Simple en théorie, l'offensive par ordre oblique requiert une discipline irréprochable et un entrainement rigoureux pour être mené à bien. La connaissance du terrain où l'attaque doit avoir lieu détermine en grande partie les chances de succès. C'est là qu'inter vient le "coup d'oeil" de celui qui organise et commande les troupes. Cette capacité à jauger terrain et adversaire est une des qualités de Frédéric.

La cavalerie occupe une place importante dans les armées prussiennes (depuis longtemps) et constitue un quart des troupes. Elle est utilisée principalement pour des actions de choc. Frédéric est réticent quant à l'utilisation de l'artillerie, en grande partie pour des raisons financières. Il doit cependant s'engager lui aussi dans la courses aux armements qui se poursuit tout au long du XVIIIe siècle, mais il cantonnera ses troupes d'artilleurs dans un rôle auxiliaire. Il utilise néanmoins son esprit inventif dans un domaine qu'il dédaigne en introduisant l'artillerie attelée. Sur le tard, il considèrera l'artillerie comme une arme égale en importance à l'infanterie et à la cavalerie. Finalement, il en fera un élément majeur de sa stratégie.

Du choc et du feu, la pensée stratégie du roi évolue au cours de sa vie. Ces changements suivent les transformations de la guerre et subissent l'influence provoquée par l'accumulation de ses connaissances théoriques et pratiques. Sa pensée militaire est contenue dans différents ouvrages. Ses principes généraux de la guerre, de 1746, sont tirés de son expérience des deux premières guerres de Silésie. cet ouvrage est adressé à ses généraux (normalement par des voies discrètes ou secrètes) mais les Français l'interceptent et ils sont publiés en 1760. Frédéric écrit en 1752 son Testament politique destiné à ses successeurs et suivi en 1768 d'un Testament militaire. Enfin en 1771, il destine à ses généraux son traité Éléments de castramétrie et de tactique. Comme tous les stratèges et commandants militaires à cette époque, il contribue aussi à la très vaste littérature formée de multiples rapports techniques, tactiques ou/et stratégiques, dont sont très friands d'ailleurs tous les services d'espionnage de l'Europe. 

Au fil des années, l'ensemble de sa pensée stratégique évolue. Au départ, lorsqu'il décide d'envahir la Silésie en 1740, Frédéric II se montre combatif, et il prend d'énormes risques pour la Prusse. Lors de la deuxième guerre de Silésie (1744-1745), il pense un moment à détruire la monarchie autrichienne mais doit y renoncer. Il conserve cependant la Silésie. La guerre de Sept ans (1756-1763) est au départ favorable à Frédéric qui profite de l'effet de surprise pour envahir la Saxe en 1756. Il marche ensuite sur Prague où il lutte contre les troupes autrichiennes. Il doit battre en retraite, menacé chez lui par les Russes et les Français. A Rossbach, il obtient l'un de ses plus beaux succès militaires, infligeant aux forces alliées une perte de près de 8 000 hommes (chiffre énorme pour une bataille à l'époque) pour seulement 500 victimes du côté prussien. A Luthen, il remporte une victoire grâce à son ordre de bataille oblique, la discipline de ses troupes et son utilisation du terrain. Avec seulement 33 000 hommes, il repousse 65 000 soldats autrichiens. Trop faible par rapport à la coalition à laquelle il fait face, il ne peut tirer bénéfice de ses victoires. A partir de là, la guerre de Sept ans devient pour la Prusse une guerre défensive. La guerre de Succession de Bavière (1778-1779) est avant tout une guerre de position, sans batailles décisives.

Au vu de ses campagnes militaires, Frédéric II évolue et entend maitriser le plus de paramètres possibles et manifeste moins d'enthousiasme devant le risque qu'à ses débuts. Bien que son tempérament le pousse vers l'offensive qui lui donne le sentiment de garder une plus grande liberté d'initiative, il ne se lancera dans des batailles décisives que muni de renseignements ey de connaissances topographiques de premier ordre lui permettant de s'assurer un avantage conséquent ainsi qu'une grande marge de manoeuvre. Au fil du temps, plutôt que de provoquer la décision sur le champ de bataille, Frédéric préfèrera jouer habilement sur les rivalités politiques et les rapports de forces entre les nations européennes.

La pensée stratégique et l'expérience militaire de Frédéric auront une certaine influence sur l'art de la guerre au XIXe siècle, malgré les bouleversements intervenus entre temps. Carl von CLAUSEWITZ s'inspire en partie de l'expérience du roi qu'il compare et oppose à NAPOLÈON BONAPARTE, ainsi que le feront d'autres historiens ou théoriciens de la guerre comme Hans DELBRÜCK ou Theodor von BERNHARDI. Le premier fera de Frédéric le stratège génial de la guerre d'usure (et limitée). CLAUSEWITZ est admiratif devant le génie guerrier du Frédéric, en particulier sa capacité à jauger l'adversaire ainsi que de sa façon de s'adapter aux circonstances, favorables ou défavorables. Il souligne le goût de l'offensive et l'audace, mais aussi la modération et la sagesse du monarque prussien. Il admire sa rapidité de décision, la supériorité morale qu'il possède sur ses adversaires et la manière dont il définit ses objectifs par rapport à ses propres moyens et ceux de ses rivaux. En revanche, il lui reproche un excès de confiance dans certaines circonstances. La plupart des critiques formulées à l'encontre de Frédéric, par CLAUSEWITZ et d'autres, concernent son incapacité à anéantir l'adversaire lorsque c'est possible, mais le roi appartient à une autre univers mental aristocratique. Le débat sur la stratégie d'anéantissement qui va devenir le mode de pensée dominant par la suite, oppose Hans DELBRÜCK, partisans de Frédéric, à d'autres théoriciens militaires allemands, notamment Theodo von BERNARHI, et ce débat reste encore ouvert aujourd'hui. (BLIN et CHALIAND).

  Si Frederic II est considéré durant son règne comme roi-philosophe, c'est que son habileté ne se limite pas à la stratégie militaire. En matière de stratégie politique, il réalise un certain nombre de réformes qui permettent non seulement de renforcer sa posture militaire mais également assure à la Prusse un rayonnement politique et culturel. Non seulement, il ne néglige aucun point de la nécessaire intendance des armées, mais il ordonne l'organisation de l'instruction publique (unification de l'enseignement), la mise en place d'un système judiciaire (code civil), la rationalisation de l'hygiène et de la sécurité des grande villes, et s'assure de la bonne marche du système fiscal (en donnant par exemple une importance accrue à l'impôt indirect, plus indolore et plus facile à gérer), bref dote son royaume de tous les éléments qui en font un véritable empire. A la base de tout cela, c'est l'assurance de son autorité par la réduction, comme l'avait fait Louis XIV en France en son temps, de l'importance et de l'influence de la noblesse en général et des minorités religieuses et politiques (catholiques, juifs...). A ceux-ci ils garantit des droits (pour les nobles sur leurs terres, quasiment inaliénables à leurs familles) en échange de leur obéissance. Il s'assure de tous les moyens d'un despotisme éclairé.

 A bien des égards son Testament politique se trouve bien au niveau de son Testament militaire. Nombre d'écrits sont consacrés aux moeurs, aux coutumes, au commerce, à l'industrie, à la législation. Dans le même esprit, il écrit également sur les ouvrages contemporains (Avant-propos de l'Histoire ecclésiastique de Fleury, Commentaire sur Barbe-Bleue), sur la morale et la philosophie. Il se targue de faire venir à la cour tout ce qui compte d'esprits brillants en Europe, tout en incitant à la construction d'une mémoire nationale (théâtre, musique, écoles, universités...). 

FRÉDÉRIC LE GRAND, Instructions militaires à ses généraux, sous la direction de LISKENNE et SAUVAN, Bibliothèque historique et militaire, tome V, 1844. Extraits dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. On retrouve des extraits tirés directement de ses oeuvres dans les livres ci-après. 

Jean-Paul BLED, Frédéric le Grand, 2004. Christopher DUFFY, The Military Life of Frederic the Great, 1986, réédition à Emperor's Press, 1996. Gehrard RITTER, Friedrich der Grosse : Ein Historiches Profil, Heidelberg, 1954. ASPREY, Frédéric le Grand, Hachette, 1989. R.R. PALMER, Frédérick le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les Maitres de la stratégie, sous la direction de E.M. EARLE, Berger-Levraut, 1980. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Frédéric le Grand, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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