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22 octobre 2017 7 22 /10 /octobre /2017 07:58

   Publié en 1893, l'ouvrage clé de la réflexion sociologique de Gabriel TARDE se divise en deux très grandes parties : Principes et Application. Suite dans son esprit de Les lois de l'imitation, cette oeuvre s'étend sur la définition, le contenu et la signification de la logique sociale. 

Il faut s'entendre, écrit-il dans sa Préface, "sur le caractère propre et distinctif des phénomènes sociaux." Insatisfait des approches formulées jusqu'ici, surtout "sous l'empire de préoccupations juridiques ou économiques", il refuse l'idée selon laquelle "tout lien social soit fondée sur l'idée de contrat ou l'idée de service". "On est associé de fait sans avoir jamais contracté, même implicitement ; et l'on est souvent membre de la même société, non seulement sans se rendre aucun service, mais en se nuisant réciproquement : c'est le cas des confrères, qui presque toujours se font concurrence. A l'inverse, on peut se rendre mutuellement, entre castes hétérogènes, de même qu'entre animaux différents, les services les plus signalés et les plus continus, sans former de société. Plus étroite encore et plus éloignée de la vérité est la définition essayée récemment par un sociologue distingué qui donne pour propriété caractéristiques aux actes sociaux d'être imposés du dehors par contrainte. C'est ne reconnaitre, en fait d liens sociaux, que les rapports du maître à sujet, du professeur à l'élève, des parents aux enfants, sans avoir nul égard aux libres relations des égaux entre eux. C'est fermer les yeux pour ne pas voir que, dans les collèges même, l'éducation que les enfants se donnent librement en s'imitant les uns les autres, en humant, pour ainsi dire, leurs mutuels exemples, ou même ceux de leurs professeurs, qu'ils intériorisent, l'emporte de beaucoup en importance sur celle qu'ils reçoivent et subissent par force. On ne s'explique une telle erreur qu'en la rattachant à cette autre, qu'un fait social, en tant que social, existe en dehors de toutes ses manifestations individuelles. Malheureusement, en poussant ainsi à bout et objectivant la distinction ou plutôt la séparation toute subjective du phénomène collectif et des actes particuliers dont il se compose, M. Durkheim nous rejette en pleine scolastique. Sociologie ne veut pas dire ontologie. J'ai beaucoup de peine à comprendre, je l'avoue, comment il peut se faire que, "les individus écartés, il reste la Société". Les professeurs ôtés, je ne vois pas bien ce qui reste de l'Université (...). On semble à la recherche d'un principe social où la psychologie n'entre pour rien, créé tout exprès pour la science qu'on fabrique, ce qui me parait encore plus chimérique encore que l'ancien principe vital."

Gabriel TARDE se pose en contradicteur d'Emile DURKHEIM et on a encore l'écho de ces débats - non emprunts de mauvaise foi et de considération carriériste et académique - où l'individuel et le collectif sont les "armes" de polémiques qui semblent - semblent, il faut insister sur ce verbe - le holisme et l'individualisme. En relisant La logique sociale, on comprend mieux ce qui les sépare et ce qui ne les sépare pas. En tout cas ce n'est pas le holisme contre l'individualisme! 

      Logique sociale traite des interférences, dans les rayonnements imitatifs, des "duels" et des "accouplements" logiques. En y considérant la société comme la distribution changeante, mais logiquement réglée, de croyances et de désirs dans différents canaux, Gabriel TARDE posait des questions très modernes qu'entretiennent l'action individuelle et l'action collective, de l'optimum social et de l'équilibre général. Comment "arranger" les individus? Comment harmoniser les croyances et les désirs? Ces problèmes, comme celui de la tradition et du changement, se posent dans un espace social en "constant élargissement". Tout est finalement rapporté à l'imitativité instinctive des individus, à l'action incessante de "cette cause majeure, la sympathie de l'homme pour l'homme", dont l'imitation, rayonnante ou diffuse, fait social universel, est l'expression objective. A René BERTHELOT, qui critiquait la trop grande extension donnée à cette notion, Gabriel TARDE a répondu qu'elle est, en effet, une forme de liaison englobant la sympathie, la haine, l'admiration... Il devait ensuite préciser qu'elle désigne toute la mémoire sociale. (Bernard VALADE)

    Composé de deux grandes parties, l'une consacrée aux Principes et l'autre aux Applications, l'ouvrage comporte également un avant-propos et une préface.

   La première partie comporte quatre chapitres : La logique individuelle, L'esprit social, La série historique des états logiques et les lois de l'invention.

   Dans le premier chapitre (La logique individuelle), Gabriel TARDE aborde la croyance, le désir et la sensation brute, seuls éléments psychologiques selon lui. La croyance et le désir sont en outre les deux seules forces et seules quantités de l'âme. Expliquant ensuite l'importance psychologique et sociologique de leur rôle, il entre dans sa conception de la vie sociale, considérée comme la distribution changeante d'une certaine somme de croyance et de désir dans les divers canaux de la langue, de la religion, de la science, de l'industrie, du droit... Il existe une Distribution réglée par la Logique et la Téléologie. Il fait ensuite un inventaire des lumières et un inventaire des richesses nationales. Il constate une Lacune énorme de la Logique des écoles : nul égard aux degrés de la croyance et il pointe d'autres défauts de la théorie ordinaire du syllogisme. Il explique en quoi consiste le Jugement universel et expose une Nouvelle théorie du syllogisme. Il existe quatre types de jugements, les couples du syllogisme et leurs luttes forment la trame de la société. Il défend la fécondité du syllogisme ainsi rectifié. Il détaille alors ce qu'il entend par syllogisme téléologique, la logique de l'action. Pour lui la notion de conclusion-devoir est très importante, la nation étant un syllogisme complexe, système et plan. Majeures, mineures et conclusions des syllogismes nationaux conduisent à la nécessité des grandes agglomérations. Dualité et mutuel complément sont les deux Logiques, l'individuelle et la sociale. Le tempérament logiques des diverses races humaines est exposé. Il pointe ensuite les inconséquences logiques, et malgré tout l'accord historiquement poursuivi des deux logiques et des deux téléologie, cet accord revêtant une double forme possible.

"En somme, la croyance et le désir n'auraient-ils d'autre caractère à part que leur universalité et leur uniformité d'un bout à l'autre de l'échelle animale, d'un bout à l'autre de la vie psychologique, cela suffirait, sans parler même de leurs variations en degrés et de lus changements de signe, qui signalent en eux de vraies quantités de l'âme, pour justifier amplement leur importance à mes yeux. En tout cas, le choix de tels phénomènes pour point de départ de la psychologie sociologique, très distincte quoique complémentaire de l'autre, ne saurait se fonder en eux. - Sous le nom impropre de volonté, Schopenhauer a passé sa vie à étudier l'un de ces deux termes, le Désir, et si, au lieu de chercher à prouver que le vouloir est la substance fondamentale de tout être, animé ou inanimé, n'importe, il s'était borné à montrer que le désirer est l'un des côtés fondamentaux de toutes les âmes animales ou humaines, il n'aurait assurément pas trouvé de contradicteur. C'était le noyau de vérité indiscutable qui, caché au fond de sa grande hypothèse, l'a rendue plausible aux yeux de tant d'esprits. Mais, remarquons-le, il aurait eu, s'il lui eût semblé bon,, exactement les mêmes raisons d'objectiver à l'infini le jugement - lisez la croyance - qu'il en a eu d'objectiver à l'infini la volonté - lisez le désir. Tout un système reste à échafauder sur cette autre base : avis aux architectes. Mais ce n'est pas une construction aussi ambitieuse que nous projetons ici. Tout d'bord, dans ce qui précède, nous avons voulu restituer aux deux termes d'où nous partons, en vue des développements qui vont suivre, leur nature et leur rôle vrais."

   Dans le deuxième chapitre (L'esprit social), il effectue une analogie entre la psychologie des personnes et la psychologie des sociétés. Elles ont les mêmes voies de formation, la même bifurcation fondamentale et le même aboutissement à des catégories semblables. L'espace-temps et la matière-force. La langue et la religion sont des solutions nécessaires des contradictions senties. Il existe une opposition individuelles du plaisir et de la douleur, comme une opposition sociale du bien et du mal. D'où la nécessité de l'idée divine. Car les religions sont filles de la raison de même que la langage un espace social des idées. Il expose d'autres analogies du mental et du social. Habitude et coutume. Abolie sociale. Le devoir, vouloir social, La conscience collective, La politesse et la gloire. La gloire et l'imitation, la conscience et la mémoire, tout cela constitue un inventaire dont la théorie sociale s'empare. Il existe certes une suite désordonnée des états de conscience et des faits historiques, mais le caractère harmonieux de leurs produits accumulés : grammaire, code, théologie, sciences, etc, forment un ensemble dynamique. Gabriel TARDE fait ensuite la critique de l'idée de l'organisme social.

    Il élabore dans le troisième chapitre (La série historique des états logiques) un Tableau systématique de toutes les positions logiques ou téléologiques que comportent, mentalement ou socialement, deux jugements ou deux desseins mis en présence et de la suite habituelle de ces diverses positions.

     Dans le quatrième chapitre (Les lois de l'invention), Gabriel TARDE explique ce qu'il entend par lois de l'invention. Elles découlent de l'équilibre (ou des désirs) et du problème du maximum de croyance (ou de désir insatisfait). Il y a alternance et conflits de ces deux problèmes : d'où l'air illogique des sociétés. Là, notre auteur entend répondre à une objection, celle du déplacement des contradictions. Il y a Lutte du Sacerdoce et de l'Empire : embarras logique susceptibles de trois solutions. Il expose les Possibles Irréalisés et le Caractère positif et incontestable de cette notion. Distinction des divers degrés de possibles. Le développement par l'avortement. Le champ infini des inventions possibles. Emboitement des germes d'idées. L'hypothèse de l'évolution unilinéaire est contredite par le darwinisme. Weismann et Noegeli l'aident à expliquer la Genèse de l'invention, les conditions extérieures et intérieures du génie, ses conditions extérieures, vitales ou sociales. Il y a selon lui Trois formules à ce sujet. Et la difficulté d'une invention est intérieure : duel logique et union logique, travail critique et travail imaginatif, car il y a une Différence entre logique de l'imitation et logique de l'invention. Suivant la formule de Reuleux, on peut appliqué l'idée de ligne droite aux séries d'inventions successives. Il y a des désires réversibles et des séries irréversibles d'inventions linguistiques, mythologiques, scientifiques, ect. La transformation générale du jugement en notion et du but en moyen constitue une modalité de l'invention. Mais il y a toujours risque de Dégénérescence sociale, par tassement et  harmonisation des inventions dans l'esprit collectif. Trois périodes sont à examiner : chaos, organisation et développement de l'invention. Les guerres et les révolutions peuvent être considérées comme des méthodes tragiques, non nécessaires ni éternelles, de la dialectique sociale. IL s'attache à l'analyse de la seconde période (organisation) : loi du passage de la multiconscience à l'uni-conscience.

      Après les diverses phases et les procédés de la Dialectique, il y a plusieurs issues possibles. Opposition ici entre la logique individuelle, qui exige l'élimination complète des contradictions intra-cérébrales, et la logique sociale qui se concilie fort bien avec des contradictions inter-cérébrales. Il y a Trois seuls états possibles d'équilibre des croyances, des intérêts et des orgueils et des Issues diverses du duel logique et de l'union logique. Rôle là des systèmes religieux et des systèmes philosophiques. Il tente ensuite une classification sommaire des civilisations comme des systèmes de pensées, en regard de ce qui précède.

   La deuxième partie comporte les applications de ces principes logiques. A savoir successivement, la langue, la religion, le coeur (au sens des sentiments, affectueux/haineux), l'économie politique; l'art.

   Gabriel TARDE ne fait pas de conclusion à son texte.

   On reste frappé par la forme employée, au langage utilisé, qui rend parfois difficile la lecture sans attention très soutenue. Non seulement les catégories utilisées diffèrent en de nombreux points des sens d'aujourd'hui, mais la construction des idées (parsemées de parenthèses non annoncées qui font parfois perdre le fil du raisonnement, de digressions à propos de ce qu'a dit tel ou tel auteur sur la question abordée...). En plus, avec notre fâcheuse habitude des phrases courtes, le style de phrases très longues peut rebuter. Déjà à son époque, le contraste est saisissant entre sa prose et celle d'Emile DURKHEIM. Une grande partie de sa faible notoriété par la suite est expliquée par le style autrement direct du fondateur de la sociologie. Chez DURKHEIM, il y a une facilité d'élocution, de plus, que n'a pas TARDE. Mais une différence essentielle réside dans le positionnement politique et idéologique. Tandis que TARDE passe une partie de son temps à se démarquer du mouvement social, DURKHEIM s'inscrit largement dans le mouvement socialiste au sens large de son époque. TARDE cherche constamment à prendre de la hauteur - témoins ses références comparatives du règne humain au règne animal et également ses constantes comparaisons historiques - tandis que DURKHEIM n'hésite pas au nom d'une analyse sociologique en cours d'invention à soutenir des réformes socialistes. Pour TARDE, "la suppression des contradictions n'est le plus souvent que leur déplacement", toute réforme pouvant amener le pire, tandis que pour DURKHEIM, il ne sert à rien de comprendre la société si ce n'est pas pour la changer. 

 

Gabriel TARDE, La logique sociale, Félix Alcan, 1895. Edition électronique sur le site Les classiques en science sociale, uqac.ca, 2002.

Bernard VALADE, Gabriel Tarde, dans Enyclopedia Universalis.

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