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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 12:03

    Julien LOISEAU, Maitre de conférence en histoire médiévale à l'Université Paul Valéry Montpellier III et directeur du Centre de recherches français à Jérusalem, n'écrit pas une synthèse de l'histoire du sultanat mamelouk, ni un tableau exhaustif de l'époque mamelouks. Son ouvrage vise, selon son auteur, à restituer ces serviteurs d'Etat souvent d'origine servile dans la société de leur époque, l'Egypte et le Bilâd al-Shâm du XIIIe au XIVe siècle, afin de réaffirmer le caractère inédit, unique en fait, de cette expérience de pouvoir. En matière de sociologie de défense, même s'il n'entend pas rédiger dans ce cadre, cette étude constitue un outil précieux. 

En six chapitres, Julien LOISEAU reconstitue dans un style élégant et accessible, la formation de cette société mamelouks de l'achat de ses composantes serviles à l'éducation de ses membres. Il visite leurs outils de légitimation et de domination dans l'économie locale avant de considérer les pratiques sociales qu'ils partageaient avec leurs sujets.

L'auteur cherche à renouveler la compréhension de cette forme de pouvoir, loin d'un récit strictement militaire de l'existence de cet Empire Mamelouk, en mobilisant de multiples sources secondaires et des chroniques. Il parvient à éclairer la formation de ce corps d'esclaves en esquissant une histoire globale des traites qui relierait le Proche-Orient médiéval à la Horde d'Or mongole, au monde byzantin, à l'Italie et à l'Espagne... De ce point de vue, en se référant aux travaux de Marie FAVEREAU, (chercheur en histoire à l'Université de Leyde, spécialiste de l'empire mongol et des Tatars auteur de La Horde d'Or. Les héritiers de Gengis Khan, Editions de la Flandonnière, 2014) il montre à quel point la traite d'esclaves devient "un des principaux enjeux de la diplomatie mamelouks". L'auteur reconstitue ainsi avec talent la culture matérielle de l'époque. A une échelle macro-économique, il rappelle le caractère fondamental de l'irrigation et de l'économie agraire pour cette société militaire, alors que généralement on accorde plus d'attention aux commerces locaux et régionaux. Attentif aux détails, il explore la culture matérielle du blason avec des pages fascinantes sur les rapports des mamelouks aux animaux.

L'ouvrage ne cherche pas à renouveler la définition même du mamelouk, ni de l'esclave. Son auteur reste fidèle à la définition établie par l'historien David AYALON (1914-1998), spécialiste des dynasties mameloukes d'Egypte et auteur d'un Dictionnaire Arabe-Hébreu compilé en 1947) qui  accumulait toute une série de critères d'appartenance aux corps des mamelouks : l'esclavage, l'arrachement à un passé, la conversion à l'islam et l'insertion dans un service d'Etat, traduite ici par l'intéressante expression de "turcité professionnelle" que l'on peut retrouver ailleurs dans le temps et dans l'espace. Pour circonscrire ce groupe, Jean LOISEAU confronte les estimations de leurs nombres dans les sources médiévales et les plus récentes études scientifiques. Il évoque la beauté de ces hommes, leur mariage, leur appartenance à l'Etat qui les acquiert par les fonds du Trésor des musulmans et les reverse au Bayt al-Mâl "après la mort ou la destitution de leur maitre. Ces considérations pourraient nourrir de  plus amples questionnements sur ce qu'être choisi, appartenir et obéir signifiaient pour cette société et sur les multiples manières d'être mamelouk à l'époque. Dans ces débats, l'auteur apporte néanmoins une contribution significative : il démontre que clamer une origine circadienne, dans les deuxième phase de l'existence de cet Empire, -  "que cette revendication ethnique fût fondée ou entièrement fictive" - constituait un moyen efficace d'intégration à cette société militaire. Cette question de la narration de soi et des appartenances ethniques saisies comme fiction peut aider à renouveler notre approche du "phénomène mamelouk" et plus généralement de la dépendance sociale en contexte musulman.

Cependant, ce qui oriente davantage cette recherche, ce n'est pas tant les processus de catégorisation de ces hommes que leur volonté de s'ancrer dans une société. Au terme de l'ouvrage, l'auteur affirme sa volonté de se tenir à distance de deux approches des mamelouks : d'une part, d'une vision négative qui a délégitimé cette forme de pouvoir et à l'inverse, d'une lecture plus compréhensive d'un régime toujours en quête de légitimité. L'auteur veut délaisser cette question de la légitimité, car il la juge anachronique. Selon lui, elle ne se posait pas aux mamelouks car ceux-ci n'avaient pas "honte de leur passé servile". Cherchant à emprunter une toute autre voie, Julien LOISEAU préfère interpréter cette expérience de pouvoir en mouvement, comme la "poursuite d'une sédentarisation inaccessible, léguée comme un rêve à leurs descendants, jamais atteinte sinon à titre posthume". Ce qu'il veut comprendre en somme c'est une tension permanente entre, d'une part, la nécessaire perpétuation du pouvoir mamelouk, et, d'autre part, le renouvellement contraint à intervalles réguliers des corps mamelouks par la traite et du fait de l'intégration progressive des mamelouks au sein de leur société d'accueil. On peut ajouter qu'il est assez fascinant d'observer là la rencontre entre une tradition nomade dont sont issus ces esclaves et une société qui a déjà fait le pari de la sédentarisation complète. 

C'est dans le cadre de cette tension permanente, que l'auteur entend donner sens aux oeuvres urbaines et architecturales ordonnées et financées par les élites mamelouks. Leurs palais, citadelles, tombes et fondations pieuses devaient incarner une "mémoire sédentaire". Ces bâtiments formaient "un patrimoine collectif" qui permettait à ces élites de revendiquer "un droit de préemption et d'usage". C'est dans cette même perspective que Julien LOISEAU explore de manière plus originale, la "tension jamais entièrement résolue" entre "volonté individuelle du souverain de transmettre son trône à sa descendance naturelle et le refus collectif des Mamelouks de transmettre leurs rangs" : selon lui, cette quête dynastique, souvent entravée par le collectif mamelouk, ne devrait pas seulement être interprétée en termes d'ambition familiale ; les périodes d'intérim dynastique constituaient en fait des temps de transition et d'attente, avant que ne se forme un nouvel équilibre parmi les émirs mamelouks.

Faut-il cependant aller jusqu'à inférer ce ces expériences singulières, l'idée d'une "virilité martiale" des mamelouks "à laquelle le plus féroce des fils d'Egypte, pas même l'un de leurs propres enfants, ne pourrait jamais prétendre"? Les mamelouks pouvaient-ils se targuer d'une virilité spécifique? (revendiquée aussi par d'autres populations et d'autres élites...) Comment d'ailleurs étudier plus généralement les masculinités dans le Proche-Orient médiéval? Cette conception attrayante mais à approfondir d'une "virilité martiale" est peut-être tributaire de la pensée d'IBN KHALDÛN à laquelle jean LOISEAU puise comme bien d'autres historiens qui ont consacré leurs travaux au phénomène mamelouk en général (et au problème arabo-musulman  médiéval d'ailleurs) : on perçoit ici ce fameux esprit de corps ou force historique ranimé génération après génération par de nouveaux venus. Mais si cette pensée khaldûnienne traduit des conceptions des acteurs de l'époque, comment se détacher de ce modèle écrasant (d'autant qu'il n'y a pas de modèle concurrent pour cette période!) pour le défier et pour comprendre autrement cette expérience du pouvoir? Peut-être n'est-ce tout simplement pas possible, vu l'état de la documentation actuelle...

Julien LOISEAU, Les Mamelouks, XIIIe-XIVe siècle. Une expérience du pouvoir dans l'islam médiéval, Seuil, 2014, 448 pages. 

M'hamed QUALDI, recension du livre dans Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°140, décembre 2016, http://remmm.revues.org/9105.

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