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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 17:06

   L'Empire fondé par Alexandre Le Grand (356-323 av JC), même s'il ne vécu pas longtemps de manière unifiée, constitue une sorte de précipité des configurations socio-politiques nécessaires à la formation et au maintien d'un Empire, même si précisément toutes les conditions n'étaient pas réunies pour qu'il perdure. Cependant, il constitue, de par sa formation et même de par son morcellement rapide, un Empire charnière dans l'histoire de l'Occident qui permet ensuite à l'empire romain d'advenir. C'est toute une époque, avec cet Empire, qui s'ouvre l'époque hellénistique qui propage sur de vastes territoires des manières de penser et de gouverner, avec tous les mouvements culturels que cela représente. Si les histoires du monde se focalisent sur l'"aventure", l'"épopée" de son fondateur, peut-être serait-il intéressant de s'attacher bien plus au devenir des royaumes qui sont issus de l'Empire macédonien. Ajoutons que de macédonien, sans doute cet Empire a une étiquette commode, car l'entreprise d'Alexandre le Grand et de son père avant lui, ne représente pour la Macédoine qu'une parenthèse (de près de cinq siècles tout de même) sans lendemain pour la Macédoine proprement dite. Sans doute doit-on la placer dans l'ensemble de l'histoire grecque (antique) au sens large.

   Comme l'écrivent Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, "la carrière politique et militaire d'Alexandre le Grand est unique dans l'Histoire. A l'exception de la percée mongole du XIIIème siècle, aucune tentative de conquête n'aura couvert un territoire aussi grand ni provoqué un choc aussi puissant en un temps aussi court".

"Alexandre, poursuivent-ils, reçoit son éducation d'Aristote (dont d'ailleurs il ne suivit pas tous les conseils mais dont la présence avec tous ses "collègues" est sans doute plus importante pour l'histoire culturelle qui suit...). Il succède à son père, Philippe de Macédoine (...) et hérite d'une armée puissante. Depuis la guerre du Péloponnèse, l'art de la guerre en Grèce a beaucoup évolué. La guerre s'est transformée en une activité technique et spécialisée. Les soldats sont des professionnels, bien entrainés et expérimentés, mais peu fiables. Philippe de Macédoine est parvenu à surmonter ce handicap en mêlant dans ses armées des troupes de mercenaires chevronnés avec un continent de miliciens attachés à leur patrie. Il a rééquilibré les diverses branches de son armée ; infanterie lourde et légère et cavalerie, et il a adopté les nouvelles techniques d'artillerie (par catapulte) qui se sont développées un peu partout en Grèce. Le choc, qui était réservé à l'infanterie lourde est désormais porté par la cavalerie. Les hoplites (fantassins casqués et cuirassés) macédoniens sont armés de piques qui sont deux fois plus longue que les piques traditionnelles."

Si son armée est un instrument de qualité, la situation politique dont hérite Alexandre est très précaire. Alexandre doit faire face à un grave agitation dans les terres conquises de Grèce et attaque sans tarder les cités les unes après les autres (tout en laissant Sparte...). Une fois la Grèce soumise, Alexandre se dirige vers la Perse en un vaste mouvement inverse de ce qui se passe d'habitude. En effet, l'histoire de l'Asie Mineure est une succession de tentative des empereurs perses d'étendre leur emprise vers l'Ouest. Après avoir battu Darius à Issos, il entreprend le contrôle systématique des ports de mers et des côtes du Levant. Après la prise de Gaza, Alexandre, délivré de l'hypothèque de la supériorité navale de l'Empire perse, peut s'attaquer au coeur de celui-ci. Et c'est à travers une véritable marche, malgré une infériorité numérique patente et avec un grand sens de la tactique tenant compte du relief, qu'il vainc Darius dans une bataille décisive (sur la plaine de Gaugamèles) et investit sans grande difficulté l'ensemble de l'empire perse, jusqu'au Nord-Est de l'Iran où il rencontre des guerriers aux tactiques de guérilla.

Outre les qualités tactiques de son armée, il accorde la plus grande importance à deux disciplines essentielles : la logistique et le renseignement. Suivant l'exemple de son père, il allège considérablement le cortège de chariots qui accompagnent généralement une armée en déplacement et en cantonnement. Il utilise de préférence des animaux de bât (mules, chevaux, chameaux) plus rapides, et contraint du coup le fantassin à porter lui-même sa panoplie et quelques provisions de marche. Il réduit même pour ses officiers le personnel d'accompagnement. Il fait du renseignement un usage constant, tant stratégique (informations sur l'état d'esprit de l'ennemi ou sur les ressources du pays) que tactique (utilisation systématique de cavaliers comme éclaireurs. Alexandre le Grand donne de plus une impulsion vigoureuse à la poliorcétique : tours, balistes deviennent des engins redoutables, servis par des ingénieurs renommés dont il s'entoure constamment tout au long de ses campagnes. (André CORVISIER).

Comme Napoléon loin après lui - qui a lu beaucoup sur lui - il s'entoure d'équipes de techniciens, ingénieurs et scientifiques de toute sorte, qui l'aident dans ses conquêtes, mais qui surtout, après celles-ci, doivent assurer le rayonnement de son pouvoir et des connaissances acquises. Dans le récit des campagnes militaires, on devrait bien plus mettre l'accent sur ce qui fait le succès des armées : la logistique, le renseignement, son accompagnement sur tous les plans, y compris sur des aspects jugés peu reluisants par une certaine morale.

Pour finir, il entreprend la conquête des marches de l'Empire achéménide : le Punjab. Lequel malgré la connaissance du relief - et la présence des éléphants de guerre - des rois rencontrés, il atteint les limites : ses troupes refusent de le suivre davantage. 

Depuis le départ de Macédoine, quelque 25 000 km avaient été couverts. Le retour s'effectue par terre et par mer jusqu'à Babylone, où Alexandre meurt brusquement (323 av JC). Tout au long du parcours et surtout au retour, Alexandre tente de pérenniser son entreprise par une fusion - mal acceptée d'ailleurs - entre les éléments civils et militaires macédoniens et perses, jusqu'à imposer des mariages gréco-perses parmi les supérieurs de l'armée et jusqu'à endosser les caractéristiques d'un roi oriental. Mais, après avoir vaincu tous les ennemies extérieurs, les rivalités internes prennent le plus d'importance dans les événements, et ce sont ces rivalités, après sa mort, qui contribuent à l'éclatement de l'Empire macédonien : les chefs d'armée se partagent les territoires. 

    Dans son enquête sur les sources de la guerre, Alain JOXE qualifie l'action d'Alexandre le Grand de "parcours sans défaut".

"Quand Alexandre, explique-t-il, succède à son père, à l'âge de vingt ans, il doit d'abord conquérir son propre héritage. cet héritage ne consistait pas seulement dans le royaume de Macédoine, mais dans la relation d'hégémonie particulière que Philippe avait imposée à la Grèce tout entière et qui affirme un nouveau critère du politique : les Grecs sont tous amis, leur ennemi est le Perse. C'est la paix générale, grâce à la fédération des cités : son conseil fédéral qui se réunissait à l'époque aux grands jeux (Olympie, Delphes et Némée), et son comité exécutif, siégeant à Corinthe. Le roi de Macédoine ne faisait pas partie de la ligue mais était hêgemôn à vie de la Grèce et, si le conseil fédéral décidait la guerre, il devait en confier la direction à Philippe. Philippe décidait en fait, de bien des choses et en particulier, en 338, il avait entraîné le conseil à déclarer la guerre à la Perse. Nommé autocrate (commandant avec pleins pouvoirs), terme qui servira plus tard à traduire le latin imperator, il interdit à tous les Grecs de servir les Perses, même comme mercenaires, mesure notoirement dirigée contre les Spartiates. C'est au moment où l'avant-garde de l'expédition était en train de franchir les détroits que Philippe est assassiné à l'âge de 46 ans. 

Le programme politique d'Alexandre était donc tout tracé par la définition de la paix et par le commandement de guerre, mis en place par son père. C'est un système qui, comme le pouvoir d'Athènes, jouit d'une "légitimité extérieure" fondée sur l'opposition à l'Empire perse, mais dépassant Athènes et ce que j'ai appelé le "code de Marathon". Le roi de Macédoine avait su imposer aux cités ce que Raymond Aron appelle une "paix d'hégémonie", par opposition à une "paix d'équilibre" et à une "paix d'Empire". Cette paix d'hégémonie définit le nouveau critère du politique en action. Alexandre est prêt à opérer ce bond qui va faire passer les Grecs de l'échelle de l'hégémonie intérieure à celle de l'Empire extérieur.

Le premier soin d'Alexandre est d'assumer entièrement ce code de légitimité politique. Or les cités grecque pensent le moment venu de secouer le joug". On pourrait se demander pourquoi, mais il suffit d'avoir en tête que cette situation politique ne plait pas à tous, et notamment à tous ces marchands qui ont fait auparavant d'une certaine prédominance maritime la base de leurs enrichissements. A tout honneur politique de plus, se rattache toujours des "préférences" économiques, en clair une certaine forme de tributs, même s'ils n'en portent pas le nom (n'oublions pas que la pratique des "otages" est toujours en vigueur ; l'honneur pour des jeunes aristocrates ou des fils et des filles de princes de vivre à la cour de la Macédoine est obligatoire...). "Il faut, poursuit notre auteur, réaffirmer à la fois l'unité-amitié de la Grèce et la dominance macédonienne. Dès la mort de Philippe, Démosthène, à Athènes, avait envoyé un ambassadeur au Grand Roi (de Perse) afin d'appuyer sur les Perses la fin du système macédonien : le "code de Marathon" est bien mort ; Thèbes qui, depuis Epaminondas, avait quelque titre à l'hégémonie, avait prétentieusement proclamé "l'indépendance de la Grèce". Les mouvements centrifuges pro-perses reprennent donc partout. Pour les arrêter, Alexandre se montre très modéré à l'égard d'Athènes qu'il considère comme une alliée qui n'a pas encore compris son dessein. Il se contente d'obtenir l'exil de deux conjurés (ce qui, à l'époque est très, très généreux...). Son propos est, en effet, clairement d'assumer l'héritage économique et politique de la cité attique et de se lancer avec l'approbation d'Aristote, son maître, à la conquête d'un empire dont les limites en Asie Mineure avaient été depuis longtemps proposées par Isocrate : une grèce qui s'arrêtait aux limites du royaume de Sardes et à la Cappadoce. Par contre, il marque durement son irritation contre les Béotiens en faisant raser thèse (plus dans les moeurs de son temps...) (...). Cet acte de terreur assoit son autorité : il établit, contre Thèbes, la hiérarchie, forme de critère d'action militaire. Il peut reprendre le projet d'expédition et se lancer à la conquête de l'Asie."

"Il faut noter qu'il se dote d'un outillage humain particulier aux conquérants : la duplication des logiciels de communication (politique) et de commandement (militaire) par des personnages "fidèles" à l'original. De tels "alter ego stratégiques" sont indispensables dans l'Antiquité et jusqu'à l'invention du télégraphe, étant donné les lenteurs de communication ; tous les conquérants en ont disposé. Mais ce n'est pas la seule raison qui est plus fondamentale et plus abstraitement liée au rôle de la "mémoire" en stratégie des moyens : tout homme politique, sur un itinéraire stratégique, a besoin d'alter ego (...). Ceux-ci sont susceptibles d'être transportés avec le conquérant ou, au contraire, laissés en arrière, fournissant ainsi au conquérant une sorte de don d'ubiquité. L'alter ego, qu'il laisse en arrière pour veiller sur la Grèce est Antidater, un doublet de Philippe, un ancien compagnon de son père qui se chargera fidèlement d'assurer ses arrières et de le représenter comme "toujours présent" en Macédoine et en Grèce, bases de départ de la conquête. Il enmène avec lui un autre alter ego de Philippe, Parménion, vieux guerrier qui représentera l'ancien code politique macédonien à la fois hiérarchique et égalitaire, pendant toute la conquête de l'Empire acheminée." Si Alain JOXE emploie le mot alter ego, expression forte en comparaison de "représentant du roi ou de l'empereur", c'est pour montrer que physiquement, ce personnage est Alexandre personnifié sur place, avec toute son aura et toute son autorité, sa personne étant aussi sacrée que lui, et son action étant quasiment la même, en tout cas présentée comme exactement la même...

"Du point de vue du "critère du religieux", Alexandre est un héros de la pluralité divine (de son vivant, faudrait-il souligner...). C'est avec l'appui de tous les dieux possibles (de toutes les villes hêgémôn) qu'il se prépare à affronter les Perses. Ceux-ci, malgré leur flexibilité administrative, constituaient un système monothéiste militant, marquant, chaque fois que cela paraissait nécessaire, la prééminence absolue du Dieu unique du mazdéisme, et se mettant à dos les temples d'Egypte et de Babylone (seul Yahvé trouvant grâce à leurs yeux). L'unification de la politique d'Empire et de la religion d'Empire, tentation récurrente des empires asiatiques, minait la politique acheminée." Alain JOXE montre bien le contraste entre les deux conceptions du religieux et du politique que cela constitue. C'est pourquoi la conquête d'Alexandre se fait sur tous les points de vue économique, religieux, politique, militaire. Et cela est sans doute le plus essentiel, que de concevoir une invasion globale des territoires et des mentalités. Car cette conquête, dans les faits concrets, n'est jamais qu'un parcours sinueux de lieu en lieu stratégique, à travers des reliefs souvent hostiles. Mais un parcours, même limité géographiquement aux pourtours des villes et des voies terrestres ou maritimes, qui résonne alentours, de proche en proche, dans chaque village, idéologiquement.

La conquête d'Alexandre se fait ensuite en trois étapes très nettes (...). La première est la conquête de la Méditerranée orientale (et ses quatre zones de conquêtes) : des villes d'Ionie, de cette partie de l'Asie Miennes jusqu'à l'Haly, l'ancienne royaume de Crésus, de la côte phénicienne, en particulier de Tyr, de l'Egypte où il est accueilli en libérateur et fait Pharaon (à la suite d'un pèlerinage au temple d'Amon où il se pense investit d'une mission divine - car en fait Alexandre est aussi sujet au mysticisme que ses contemporains...).

"Ces quatre zones de conquête sont précisément celles qu'Athènes n'avait pas réussi à maîtriser ou à détruire. il n'y manque que l'Italie et la Sicile. Jusque là le Macédonien est bien l'héritier du rêve impérial athénien. Mais en restaurant les cités ioniennes et en détruisant la puissance de Tyr (vieux rêve grec), il s'engage à maîtriser la fonction d'échange de l'économie-monde de l'Orient tout entier. Puis, en assumant la royauté pharaonique, il ne cherche pas tant à comprendre les recettes de production planifiée étatique qu'à s'imaginer comme "Dieu" de tout le bassin oriental de la Méditerranée et donc de réarticuler l'un sur l'autre les composants hétéroclites qu'étaient l'Egypte pharaonique, la cavalerie macédonienne et la cité grecque. La fondation d'Alexandrie permet à l'hellénisme de se greffer directement sur le système productif de la grande usine à grains d'Egypte (le grenier du monde antique... très loin des espaces désertiques actuels) et d'en faire les bases arrière du réseau international des cités marchandes. Le projet d'expansion de l'hellénisme cesse de rester tributaire, comme cela avait été le cas d'Athènes, d'une agilité chrématistique marginale (basée sur la bonne gestion d'une petite mine d'argent) d'une flotte dont la valeur repose sur le sens civique du démos et d'un réseau de comptoirs toujours menacés. C'est, avec un changement d'échelle, un nouveau mode d'articulation de la cité sur la paysannerie asiatique. En installant la cité grecque au flanc même du delta du Nil, comme le centre d'un nouveau grand racket, Alexandre va bien au-delà des petites entreprises coloniales des cités grecques, y compris d'Athènes. On peut dire que l'hellénisme a trouvé dans l'Egypte sa banque, mais aussi que l'Egypte a trouvé dans le Macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."

D'ailleurs, il y a sans doute une autre façon de raconter l'histoire de la Méditerranée en se centrant sur l'Egypte, pivot de puissance romaine plus tard, et pivot de puissance arabe encore plus tard....

"Autrement dit, au terme de cette première tranche de conquêtes, à laquelle sans doute la plupart des Grecs et des Macédoniens auraient souhaité qu'il se limite, Alexandre a fait l'unité politico-militaire du monde de la Méditerranée orientale : il en est devenu l'"empereur" au sens que nous donnons à ce terme. Tout se passe, en outre, comme si par le contact avec le dieu Amon en Egypte, il était aussi chargé d'une mission d'agrégation sans fusion et sans combat de la pluralité divine et agissait en fonction du critère religieux comme Sauveur. Enfin lui-même, en tant que conquérant militaire, découvre qu'il ne peut s'arrêter, n'ayant fait qu'écorner l'ensemble d'une économie-monde dont il pressent les prolongements et l'appel, au-delà des rives de sa mer : c'est le début de la poursuite qui l'amènera au fond de l'Asie.

La deuxième étape commence alors, il entre en Babylonie et, après avoir battu Darius à Gaugamèles, il pénètre en vainqueur à Babylone qui se donne à lui, sans résistance, comme l'Egypte. Alexandre se fait alors consacrer dans l'antique temple de Marduk. Il collectionne les divinités protectrices. Il est le contraire d'un conquérant agissant au nom d'un dieu contre les autres dieux ennemis. Il rejette la confusion du politique et du divin. Le voici donc en possession, sans contestation, des deux noyaux préhistoriques où est apparu l'Etat. Il doit, alors, poursuivre encore le Roi en fuite et détruire le lieu d'origine de la puissance perse, Persepolis, qu'il pille et rase de fond en comble. Puis il se rue à la poursuite de Darius, jusqu'à Esbatane et dans les régions plus lointaines de la Perse profonde, jusqu'en Afghanistan à la conquête des satrapies perses d'Asie centrale qui touchent aux barbares nomades des steppes.

L'itinéraire suivi n'est pas celui qui avait naguère servi à la constitution de l'Empire de Darius (...), la Perse avait conquis les terres hautes de Médie, et l'Anatolie jusqu'à l'Ionise avant de conquérir la Babylonie. Alexandre ne suit pas l'itinéraire inverse des Achéménides : une fois absorbée l'Asie Mineure hellénisée, il s'attaque aux vieux noyaux irrigués, centres de haute productivité de l'économie-monde, nilotiques et mésopotamiens, de la "genèse" de l'Etat, accoutumés depuis des millénaires à vivre par phases sous le joug militaire de quelque peuple marginal conquérant venu du nord. C'est ensuite seulement qu'il se lance à la conquête violente des bases de départ du système achéménide, remontant de la base au sommet de cet organigramme fondamental."

Alain JOXE veut guider le lecteur vers ce qu'il juge important dans les conquêtes : les itinéraires de conquêtes, qui touchent tour à tour les centres importants des royaumes ou empires constitués auparavant, autant de villes, de place-fortes, de centres commerciaux ou même de noeuds de circulation des hommes et des marchandises, des lieux de richesses, qu'elles y soient produites ou qu'elles y circulent obligatoirement, compte tenu des contraintes géographiques et climatiques. Il ne s'agit bien évidemment pas d'investir tout un territoire, mais de se servir de la maîtrise de tous ces lieux pour constituer un Empire, une entité politique - surtout politique, générateur de tributs et d'impôts - reconnue sur l'étendue "utile" de ce territoire. Et pour cela, il faut passer par des chemins, des routes, terrestres ou maritimes, "sécurisés" qui permettent de tout canaliser : marchandises, esclaves, honneurs....

D'ailleurs notre auteur fait une pause dans la description des campagnes d'Alexandre pour l'écrire clairement : "Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parrainage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance acheminée avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse."

Vu l'étendue de ces conquêtes, "il utilise cependant immédiatement la société perse comme pépinière de fonctionnaires et réalise, précisément à l'issue de cette deuxième tranche de conquêtes, la fameuse opération de mariage collectif qui scelle l'unité des Perso-Macédoniens pour la domination de l'Egypte-Babylonie. Mais il agit toujours dans le respect des usages des temples (qui pourtant attirent par leurs richesses, notons-le, les convoitises de ses troupes), ces conservatoires de savoir politique antérieurs à l'invention de la guerre de conquête et qui l'ont coopté comme leur héros (et protecteur...).

En quittant les rives de la Méditerranée, Alexandre fut conduit à "changer de nature", c'est-à-dire à modifier quelque peu son code de conduite politique. Il entre en opposition avec le vieux lieutenant de son père, Parménion, qui non seulement s'est déclaré hostile à la conquête au-delà de l'Hales, et se serait contenté des propositions de Darius, mais encore s'oppose nettement à l'orientalisation du pouvoir du roi qui tente alors d'imposer aux Macédoniens la prosternation rituelle. Alexandre doit (donc) faire exécuter cet anti-héros, dépassé par les dimensions nouvelles de l'entreprise de conquête et dont la critique devient insupportable non pas en en soi, mais dans le lieu où il s'est transporté." Il faut bien voir que les spectateurs de cette querelle ne sont pas seulement les éléments de l'armée et/ou toutes les équipes qui vont avec, mais également - et surtout sans doute - (car enfin, ces hommes grecs sont habitués aux débats, même un peu chauds...) tous les dignitaires et les populations conquis, qui ont, eux, une notion tout autre de l'autorité d'un chef...

"La troisième étape de la conquête est celle qui va le mener en Inde jusqu'à l'Indus et le verra naviguant au retour, par le golfe persique. Sans s'étendre sur cette entreprise étonnante, il faut rappeler que la victoire d'Alexandre en Inde est une demi-victoire seulement, qu'ils se rend si bien compte de la fragilité de son succès qu'il conserve son titre de roi à Porus, le vaincu de la bataille de l'Hydaspe et, finalement renonce à poursuivre au-delà, vers le Gange, sous la pression de ses troupes qui estiment que, cette fois, les limites sont atteintes (et, disons-le, les pertes bien plus importantes...)". Alain JOXE pose bien la question : quelles limites? Car il ne s'agit là pas seulement d'impasses ou de demi-impasses militaires. Il y a aussi chez Alexandre sûrement le sentiment que la retraite risque d'être plus périlleuse que l'avancée. 

"Pour Alexandre, qui plaide sur le front des troupes macédoniennes assemblées sur la rive du fleuve Hyphase, en faveur de la poursuite de l'expédition, ils ont atteint la limite au-delà de laquelle on a intérêt à continuer plutôt qu'à revenir en arrière, parce que, la terre étant entourée par l'océan, on est presque déjà, en allant plus loin, sur le chemin du retour. En outre, un conquérant qui retourne strictement sur ses pas a l'air battu. Alexandre vit dans une géographie fantasmatique, fondée sur les périples phéniciens et déformée par une sorte de besoin maladif de poursuivre indéfiniment, toujours plus avant, l'exploration du monde (...°). Notre auteur est peut-être un peu sévère : le fantasme d'Alexandre est simplement fondée sur les connaissance cartographiques de l'époque (n'a-t-il pas d'ailleurs avec lui les cartographes les plus compétents de son temps, qu'ils soient Grecs ou pas?...), et la lassitude de ses troupes ne provient pas seulement de leur fatigue et de leur vieillesse. C'est que ses chefs sont là de fait qu'ils ne peuvent pas réellement profiter de leurs conquêtes (dont en plus ils sont mis en demeure de partager avec des conquis...). Ils désirent, comme le rappelle d'ailleurs Alain JOXE que la conquête soit réservée à un continent plus frais qu'on va recruter en Grèce au retour.

"La vision de la conquête qu'Alexandre et ses compagnons partagent sans aucun doute, c'est que l'Empire se fabrique par l'expédition, qui prend les peuples comme au lasso dans le cercle de sa marche triomphale. Le seul argument présenté par les militaires, c'est leur fatigue et donc  un doute sur l'espace qu'il reste à parcourir en poursuivant en avant." Après tout, les cartes semblent devoir être modifiées au fur et à mesure qu'on avance. "Doute justifié : le tour de l'Afrique n'est pas aussi court que l'imaginait Alexandre. Il n'est pas possible d'y parvenir en poussant vers le Gange. C'est avec prudence et bon sens (les cartographes devaient sans doute se diviser eux aussi...) que les Macédoniens souhaitent une relève. Mais dans leur contre-argumentation, il y a le rappel de deux directions stratégiques, bien plus efficaces et plus raisonnables pour la constitution d'un Empire hellénique centré sur la Grèce : l'expédition en Mer Noire, l'expédition de Carthage et contre l'Afrique au-delà de Carthage, jusqu'aux colonnes d'Hercule, mais en passant par la Méditerranée. Alexandre furieux s'est retiré sous sa tente. Puis, finalement, il accepte l'opinion du peuple. En renonçant à poursuivre, au-delà de l'Hyphase, toutefois, il ne revient pas sur ses pas mais envoie une partie des troupes longer par le désert la rive du golfe persique, tandis que lui joint par mer l'Inde et la Mésopotamie. Il a touché les limites de son économie-monde : celle qui s'était d'ailleurs organisée dès les premiers empires sumériens. Mais il n'a pas su cependant remplir le contrat divin qui lui avait été suggéré par les prêtres d'Amon et doit renoncer à unifier les trois Temples (Egypte, Mésopotamie et Inde). Dans la tradition arabe et persane, Alexandre est un héros précurseur de l'Islam : il a, en effet, rassemble un instant toutes les terres du califat, et fondé à ce carrefour des trois continents le "Dar" commun des navigateurs, des marchands, des irrigateurs, des montagnards et des nomades, mais sans la révélation du Dieu unique."

 

La bibliographie sur Alexandre le Grand est surabondante.

Pour les sources antiques :

Flavius ARRIEN, historien romain de langue grecque du IIème siècle (95-175), avec L'anabase ou Expédition d'Alexandre qui donne une description fiable et détaillée des campagnes militaires, la source préférée des auteurs contemporains. On trouve des extraits de L'Anabase d'Alexandre le Grand, dans une traduction de Pierre SAVINEL, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Ces extraits sont tirés d'un ouvrage, qui reprend aussi le texte "Flavius Arrien : entre deux mondes, de Pierre VIDAL-NAQUET : L'Anaphase d'Alexandre le Grand, éditions de Minuit, 1984.

La Vulgate d'Alexandre Le grand, qui mêle faits tangibles et légende, écrite par CLITARQUE, contemporain de la conquête de l'Asie, est la source commune des historiographies antiques, Didore de Sicile, Trogue-Pompée et QUINCE-CURCE. On l'oppose parfois, même si on en tire souvent des éléments, à l'Anabase d'ARRIEN et des écrits de PLUTARQUE, lesquels s'inspirent des Mémoires d'ARISTOBULE et de PTOLÉMÉE, deux lieutenants d'ALEXANDRE LE GRAND. On peut se référer pour bien s'y retrouver à Historiens d'Alexandre, Les belles lettres, 2001. 

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988, Alexandre le Grand, rédaction de R. LONIS. Pierre BRIANT, Alexandre le Grand, PUF, Que sais-je?, 2005. CLOCHÉ, Alexandre le Grand, 1961. John Frederik Charles FULLER, The Generalship of Alexandre the Great, Londres, 1958.

 

STRATEGUS

 

 

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