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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 06:46

   Discuter de l'Empire moghol (et non mongol, donc de celui qui domine l'Inde de 1526 à 1858 enfin réellement jusqu'en 1756...), revient sans doute à discuter d'un anti-modèle si l'on considère les instabilités violentes d'un empereur à un autre ainsi que les changements de configuration de la domination des territoires, de même que les pertes puis les regains de portions importantes des terres, sauf à considérer que l'on a plutôt affaire à une succession d'empires moghols, chacun d'entre eux pouvant être considérés comme un modèle...  Toutefois, vu les changement fréquents de stratégie religieuse, notamement sur le plan fiscal, on peut se le demander. Notamment parce que précisément la question des relations entre populations islamisées et populations à autres religions n'a jamais trouvé de solution satisfaisante, à tel point que la fin de l'Empire moghol provient précisément des révoltes permanentes des ensembles non islamiques, ce qui laisse le champ libre aux colonisateurs occidentaux.

    Difficile de parler d'organisation politico-juridique continue de l'empire, même s'il est à dominance islamique, l'essentiel de son fonctionnement dans la guerre, la politique, l'administration agraire, la justice criminelle et même civile, reposent sur des notions extra-islamiques, iraniennes, mongoles et hindoues (Marc GABORIEAU, Les oulémas/soufis dans l'Inde moghole : anthropologie historique de religieux musulmans, dans Annales. Economies, sociétés, Civilisations, 1989, n°5, voir également à www.persee.fr).

      Il faut réellement prendre en compte des fondements politiques, économiques, notamment fiscaux fluctuant suivant les dirigeants successifs de la dynastie. En fait, le rôle des oulémas/soufis, recrutés parmi les classes supérieures musulmanes reste limité : leur fonction étatique se restreint à l'administration des cultes et de ce domaine limité de la justice qui était régi par la Loi islamique. De classe noble, ils s'intéressent peu aux basses castes. Ainsi, nous avons affaire à des types de stratégie d'Empire différents suivant que l'on considère le fondateur BABUR (1526-1530), HUMAYUM (1530-1540 et 1555-1556), AKBAR (1556-1605), JAHANGIR (1605-1627), SHAH JAHAN (1927-1658), AURANGZEB (1658-1707), les autres souverains étant considérés comme régnant dans un Empire entré en décadence et en déclin. Si l'on regarde l'ensemble de l'histoire de l'Empire moghol, on ne peut s'empêcher de penser que s'il se "maintient" ainsi pendant 250 ans environ, c'est surtout à cause de la faiblesse des diverses principautés concurrentes.

 

     BABOUR (1483-1530), d'origine mongole mais turquoise en Asie centrale, appartient à une famille du clan Djagatai. Par son père, BABOUR est un descendant de TAMERLAN, et par sa mère, un descendant lointain de GENGIS KHAN. Le père de BABOUR est à la tête d'une modeste principauté (dans la région de l'Ouzbékistan actuel). Le père comme le fils cherchèrent en vain à se rendre maitre de Samarcande (1494-1500). L'irruption des Ouzbeks chasse BABOUR de son fief. En 1501, il se replie sur Kaboul (Afghanistan) et cherche sans succès à regagner ses possessions perdues (1511-1512). Il renonce alors à cette reconquête et se tourne vers le sud. Il s'empare alors de Kandahar (1522). Deux ans plus tard, il envahit le Pennjad où règne le sultan Ibrahim Lodi et dont la capitale est Delhi.

Depuis le XIe siècle, un sultanat musulman y avait été imposé. A plusieurs reprises, les tentatives de BABOUR de se rendre maitre du sultanat échouent et il doit même retourner défendre Kaboul conte une incursion des Ouzbeks. Mais il s'obstine et, en 1525, dans la plaine de Delhi, à Panipatn grâce à quelques pièces d'artillerie acquise des Ottomans et à sa cavalerie, il parvient, malgré une infériorité numérique considérable, à défaire le sultan Ibrahim Lodi, ses éléphants et ses troupes nombreuses mais sans cohésion. La victoire est totale et le sultan est tué pendant la bataille. Trois jours plus tard, BABOUR est déjà à Agra. Il parvient, par un mélange de promesses et de menaces, à convaincre ses troupes de rester en Inde du Nord. Celles-ci, compte tenu du climat, d'un environnement hostile, et fort éloignée de leurs bases, souhaitaient en retourner. Voyant qu'il ne s'agit plus d'une incursion, le souverain d'une puissante confédération du Rajasthan décide de marcher sur Agra. Une fois encore, la petite troupe de BABOUR (12 000 hommes environ) est confrontée à un ennemi largement supérieur sur le plan numérique. La rencontre a lieu en 1527, non loin d'Agra, à Khanua.

BABOUR use de sa formation habituelle et des tactiques qui lui sont coutumières : au centre, son train de chariots, entrecoupé par son artillerie et des espaces pour ses sorties de cavalerie ; aux ailes, de la cavalerie encore, utilisant, dans la tradition nomade, une tactique de harcèlement sur les flancs sans rechercher le choc. Effrayés par l'artillerie, les éléphants, comme à Panipat, se retournent contre l'armée dont ils étaient l'élément de choc. Les manoeuvres d'enveloppement et de harcèlement sur les flancs de BABOUR finissent par rompre la cohésion des Rajpouts. Restait un dernier adversaire, une coalition de chefs afghans qui s'étaient rendus maitres de Lucknow. Par une série de marches rapides, BABOUR frappe ses adversaires séparément et parvient à se défaire du frère du sultan, Mahmoud Lodi, à la bataille de Ghaghara, non loin du Gange (1529). Une fois de plus, son artillerie se révèle décisive. En quatre années, BABOUR s'est rendu maitre de l'Inde du Nord, du Sind aux marches du Bengale.

BABOUR (ou BABUR ou BABER) est indiscutablement le fondateur de l'Empire moghol, même si son oeuvre, à sa mort (1530), est encore largement inachevée, le pays conquis devant encore être pacifié, ce à qui s'attelle son petit-fils AKBAR. Il est l'auteur, par ailleurs, de Mémoires, remarquables de sobriété, à une époque où la tradition se complaisait à la rhétorique la plus encombrée d'images. Ecrit en turc djagatai, Le Livre de BABOUR est considéré aujourd'hui comme un classique. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

   BABOUR insiste bien plus sur son héritage turc que sur la religion, mais n'a de toute façon pas le temps d'organiser l'empire, tout occupé à ses conquêtes, menées de manière méthodique, attaquant ses ennemis séparément.  

 

    HUMAYUN (1508-1556) succède à BABUR et hérite d'un empire pris en tenailles entre deux généraux en pleine ascension. Il doit garder son empire et le regagner après l'avoir perdu et avoir été obligé de s'exiler. S'il rapporte de son exil de perse un art d'essence impériale ainsi que le persan comme langue officielle qui sera parlé à la cour jusqu'en 1857, il ne peut, lui non plus organiser réellement l'Empire et lui donner des bases stables. Ce n'est que sur le plan de la langue qu'il exerce une certaine influence sur l'empire à long terme : le hindî parlé par le peuple se teinte de connotations perso-arabiques, qui apparaissent surtout dans les camps militaires.

Rigoureux musulman, HUMAYUN rétablit la jizya. Mais la tendance de l'Empire est de garder des juridictions hindoue et musulmane selon la nature des territoires conquis. Seul l'élément fiscal varie, avec exemption ou non du service militaire, pour les non-musulmans lorsque l'impôt islamique est appliqué. 

 

    AKBAR, qui succède lui aussi à son père très jeune et son tuteur Bairam HKÂN assure sa régence. En 1560, AKBAR s'empare du Mâlvâ et épouse la princesse hindoue d'Amber en 1562. Par de multiples guerres, il agrandit l'Empire. 

Sous son règne, la jizya, l'impôt sur les non-musulmans, traditionnel dans les pays à dominance islamique, est abandonné, et le calendrier musulman lunaire fait place à un calendrier solaire, plus utiles pour l'agriculture. C'est un signe de détente dans l'Empire - l'instauration ou non de la jizya, suivant que les finances pâtissent ou non du coût de campagnes militaires, d'autant plus que l'usage de l'artillerie est souvent prohibitifs (mais réalisé car essentiel à la manière de se battre des empereurs moghols). Ce signe de détente ne dure guère que le temps du règne d'AKBAR. 

En tout cas, de 1556 à 1605, c'est la seule période "pacifiée" entre hindous et musulmans, quitte à ce que précisément du côté musulman et du côté hindou des oppositions s'affirment. Ses victoires militaires et son prestige empêchent longtemps ces forces centrifuges de l'emporter. En 1581, AKBAR promulgue la Dîn-i-Ilâki, religion des lumières sous entendant une religion universelle et philosophique du Dieu unique, un syncrétisme unifiant le Coran, la Bible et les textes hindous. Un livre, le Granth, livre saint des sikhs est compilé en 1604 par Gûru Arjun Dev. 

"N'ayant, dit-on, rapporte Jean-Paul ROUX, jamais appris à lire, il n'en est pas moins, avec Asoka peut-être, le plus remarquable souverain des Indes. Héritier à treize ans d'un empire encore chancelant, il laissera à sa mort, quarante-neuf ans plus tard, un pays solide. Des Indes, mosaïque de peuples que rien ne rassemblait, il fait l'Inde, pays presque entièrement unifié ; fruit de ses conquêtes du Malvwa, du Gujarat, du Cachemire, du Sind, du Baloutchistan et de ses campagnes au Deccan - la grande affaire de son règne et de ses descendants- un pays de quelques cent à deux cents millions d'âmes, doté d'une industrie et d'un commerce florissants ; tout l'or du monde s'y accumule, les villes sont plus peuplées que Naples et Paris, les hautes classes jouissent de moyens illimités et le peuple, sans être riche, ne souffre pas de la faim. Akbar a d'ailleurs souci d'améliorer les conditions de vie de ses sujets. Il met fin au "règne du cimeterre", abolit l'impôt sur les non-musulmans, essaye d'interdire les mariages précoces et l'immolation de la veuve sur le bûcher. Il a conscience que rien ne peut être construit durablement si la haine perdure entre musulmans et hindous. Il est, comme tous les Turco-Mongols, curieux des choses religieuses, soucieux d'organiser les églises et animé de cette tolérance dont son peuple a donné la preuve, notamment au Xinjiang avec les Ouïdours ou dans les steppes avec les Khasars. Il fait d'ailleurs de la liberté de culte la pierre angulaire de sa politique. Il veille à ce que les conquérants n'imposent pas leur religion. Il accueille et même attire les Jésuites - Jérôme Xavier qui vécut en Inde de 1595 à 1619 en porte témoignage - et organise conformément à la tradition de ses aïeux, des débats théologiques dans la "Maison d'adoration" qu'il fonde en 1575 à Fatehpur Sikri : prêtres hindous, jaïns, parsis, ulémas musulmans, missionnaires chrétiens y son invités à débattre en sa présence de leurs diverses fois. A son entourage musulman, il donne des gages en faisant construire partout des mosquées dont celle, immense, de Fatehpur Siri, à laquelle on n'accède par un véritable arc triomphal, le Béland Darwaza. 

Las des conflits idéologiques et des divergences inconciliables des points de vue, Akbar fait un nouveau pas en proclamant l'extraordinaire dogme de son infaillibilité, puis en fondant la "religion divine", Din-i ilahi, très syncrétique. C'est ajouter à son pouvoir politique absolu un absolu pouvoir religion, réunir dans sa main plus d'autorité qu'un pape ou un calife. Si peu de gens semblent s'y être ralliés, elle devait cependant alimenter les discussions des historiens sur ce qu'ils ont nommé l'apostasie du macula Akbar."

       JAHANGIR succède également à son père et sous son règne, l'empire reste en état de guerre, de façon à continuer son expansion. L'ennemi le plus sérieux est Amar SINGH, le râla du Dewar, qui capitule finalement en 1613 devant les forces de KHURRAM, le futur SHAH JAHAN. Au nord-est, les Moghols affrontent les Âhoms, dont la tactique de guérilla les met en difficulté. En Inde du Nord, sous le commandement de KHURRAM, ils défont le raja de Kângrâ en 1615. Dans le Dekkan, ses victoires permettent le consolider l'empire. L'art, la littérature et l'architecture prospèrent et il commence ses mémoires, le Jahângîr Mâna et fait construire des jardins à Srinagar. 

 

       SHAH JAHAN (1592-1666), succède lui encore à son père en 1627, pour être proclamé empereur l'année suivante. C'est sous son règne (1592-1658) qu'est construit le fameux temple Taj Mahal. Bâtisseur insatiable, il construit mosquée sur mosquée. Les auteurs indiens le décrivent comme l'idéal même du monarque musulman. Bien que la cour mongole, pendant son long règne, que la cour moghole atteigne le sommet de sa magnificence, les expéditions militaires mènent l'Empire au bord de la faillite. Bien qu'on dit souvent que SHAH JAHAN pratique un islam plus orthodoxe que JAHANGIR ou AKBAR, l'existence de l'impôt islamique pour les non-musulmans doit bien plus aux difficultés militaires : il faut financer ces guerres - notamment les fournitures d'armements - qui n'en finissent pas... Il entreprend des guerres de conquête difficile car toujours remise en cause par des raids des différents ennemis.

Entre 1630 et 1632 se produit une des pires famines qu'ait connues l'Inde, dans la région de Deccan et du Gujarat, dû à un retard de mousson et qui aurait entrainé la mort de 2 millions de personnes.

C'est sans doute sous son règne que se précipite l'échec du rassemblement des Indiens dans une même communauté. "Il faut donner, écrit encore Jean-Paul ROUX, de nouveaux gages aux musulmans. Si JAHANGIR continue à converser avec les représentants de toutes les confessions et n'hésite pas à serrer contre son coeur des fakirs pouilleux, SHAH JAHAN, au cours d'une brève crise de fanatisme, amené à sévir contre les Hindous, fait détruire des temples nouvellement édifiés à Bénarès, brûle une église pendant la guerre contre les Portugais et réduit hommes, femmes et enfants en esclavage. le reconquête de l'Asie centrale - de l'héritage de Tamerlan - coûter cher, échoue et s'achève par un désastre, malgré la prise de Bactres et de tenez. La progression dans le Deccan est presque nulle ; tout au plus soumet-on quelques principautés et oblige-ton Bijapur et la fabuleuse Golconda à se reconnaître vaseuse (1635). Enfin, il y a la guerre incessante contre l'Iran, les jalousie et les rivalités des princes impériaux qui annoncent les événements du règne d'AURANGZEB."

      AURANGZEB est nommé vice-roi du Dekkan en 1636 et emprisonne son père SHAH JAHAN, prenant le pouvoir en 1658. Il étend les limites de l'Empire aussi bien à l'Est, en soumettant l'Assam et en s'emparant du port de Chittagong, qu'à l'Ouest, où il exerce un certain contrôle de l'Afghanistan, et au sud du Dekkan, où les Etats de Tanjore et Tiruchirapalli deviennent ses tributaires. Mais l'Empire ainsi étendu ne connait pas la paix ; il n'y a jamais eu d'ailleurs de "paix mongole" comme il y a eu une "paix romaine".

En 1669, AURENGZEB adopte, en rupture avec ses prédécesseurs, une politique de prohibition de la religion hindoue et de destruction des temples hindous, rétablissant le jizya en 1679. Les révoltes dues à cette politique se succèdent alors sans fin... De nombreux Etats tentent de construire un empire marathe, s'opposant au pouvoir moghol. En 1707, avec le décès d'AURENGZEB, disparait le dernier grand Moghol.

 

Jean-Louis BACQUÉ-GRAMMONT, Le Livre de Babur, Publications orientalistes de France, UNESCO, 1980. Louis FRÉDÉRIC, Akbar le Grand Mogohl, Denoël, 1986. 

Jean-Paul ROUX, L'Empire éblouissant des Grands Moghols, Clio Voyages culturels (www.clio.fr), auteur de plusieurs ouvrages de référence : Babur. Histoire des Grands Mogohls (Fayard, 1986), Histoire des Turcs (Fayard, 2000). Babour, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

    

 

 

 

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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