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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 07:18

     Si cette série documentaire américaine de 2016 n'est probablement pas la meilleure qu'on puisse produire sur la guerre du VietNam, elle a le mérite de vouloir couvrir l'ensemble de cette guerre (du colonialisme français et de l'impérialisme américain) avec la volonté de contribuer à une réconciliation entre peuples et à l'intérieur des Etats-unis. Diffusée par la chaine ARTE en 2017 avec une durée de 9 heures (la version américaine dure 18 heures), elle suscite beaucoup de commentaires qui indiquent que les plaies ne sont pas encore refermées. Ce documentaire, bien qu'il situe parfois bien les protagonistes, s'arrête souvent aux considérations morales (le courage des soldats de tout bord) et à une vision politique intérieure (les mensonges des diverses administrations américaines, la division de l'opinion publique). Si elle dénonce bien les absurdités stratégiques (l'expérience française n'a pas été prise en compte par les états-majors américains), les destructions insensées au VietNam et dans les pays voisins, les multiples souffrances, elle ne montre pas les ressorts économiques de cette guerre. Rien sur les complexes militaro-industriels en action, rien non plus sur le rôle économique et financier de la guerre aux Etats-Unis, rien encore sur l'imbrication complexe des relations entre Russes, Chinois, Américains, par grand chose non plus sur le commerce des drogues commencé sous administration française...

Ce qui importe en fait le plus pour les réalisateurs et les producteurs de ce grand documentaire (qu'on ne peut qu'encourager à visionner), par ailleurs auteurs d'un autre documentaire important sur la guerre civile dite de Sécession, c'est de tenter de comprendre (encore qu'ils disent explicitement qu'il encore difficile de le faire) cette "deuxième guerre civile américaine". On a affaire donc à une problématique intérieure américaine plus qu'à autre chose et des critiques n'ont pas manqués à ce propos. Toutefois, et c'est là un des mérites de cette série cinématographiquement très bien faite, si l'on est bien attentif à bien des propos exprimés par pratiquement tous les protagonistes (sauf les responsables des commerces d'armement...), elle indique bien la manière dont les peuples sont entrainés dans une guerre qui les broient au nom d'intérêts très souvent opaques, idéologie servie par les médias en prime. Il faut justement l'intervention d'éléments de ce "quatrième pouvoir" pour que l'opinion publique prenne conscience et de l'existence de cette guerre "sale" et de son ampleur, dans un contexte, il est important de bien le voir, de contestation généralisée du système consumériste et productiviste américain : campagnes pour les droits civiques, montée du mouvement des consommateurs et des mouvements écologistes, des mouvements féministes... Tout cela se conjugue pour effectivement fracturer la société américaine et pas seulement d'ailleurs celle-là. L'ensemble des contrées occidentales est touché, nous sommes-là entre 1968 et les années 1970, par une vague qui remet en question bien des fondements des sociétés.

Il faut noter enfin que le public européen n'a pas les même possibilités que le public américain pour apprécier cette série. L'amputation de la moitié de la durée, si elle se justifie dans le passage à l'antenne sur ARTE, aurait pu être évitée, pour l'apprécier pleinement, dans l'édition en DVD. Après tout, d'autres programmes (on pense aux séries sur la seconde guerre mondiale) dépassent allègrement les vingt heures de programme... Il est déjà difficile de décrire les événements sur plus d'un siècle de cette guerre aux protagonistes nombreux, et on peut comprendre que aborder d'autres aspects que ceux évoqués demanderait sans doute un autre documentaire...

    En neuf épisodes de 52 minutes chacun, les réalisateurs Ken BURNS et Lynn NOVICK proposent donc un récit de la guerre du Vietnam, en se concentrant surtout sur les trente ans de la période américaine. Indochine, la fin (1858-1961), Insurrection (1961-1963), Le bourbier (janvier 1964-décembre 1965), Le doute (janvier 1966-décembre 1967), Révoltes (janvier-juillet 1968), Fantômes (juin 1968-mai 1969), Mer de feu (avril 1969-mai 1970), Guerre civile (mars 1970-mars 1973), L'effondrement (mars 1973 à nos jours) sont les titres de ces épisodes, dont le découpage général, vu les coupes réalisées, peut parfois dérouter dans le déroulement chronologique des événements. Il faudrait pourvoir visionner la version américaine pour bien s'en rendre compte...

Les deux réalisateurs nous font revivre, pour la première fois avec tant d'ampleur, la guerre du VietNam au plus près de ceux qui l'ont vécue, VietNamiens et Américains. Simple militaire ou dirigeant, journaliste ou activiste, déserteur, diplomate ou soeur d'un soldat défunt, qui se retrouvent chacun presque tout au long de ces épisodes, tous ont fait, observé ou subi cette guerre, "mère de toutes les guerres modernes", comme le dit la présentation du dossier de presse officiel. "Au coeur d'un récit où le rythme s'accélère d'épisode en épisode, une foule d'archives inédites, fruit de 10 ans de recherche, de célèbres photos devenus emblématiques, de films amateurs ou d'enregistrements sonores qui dévoilent des coulisses de la maison Blanche, racontent une histoire commune. L'histoire de la fin du colonialisme, de la montée en puissance de la Guerre froide et de la victoire d'un peuple de paysans contre la machine de guerre la plus dévastatrice au monde. L'histoire d'une guerre qui a divisé l'Amérique et l'opinion mondiale pour toujours."

Les réalisateurs, qui ont travaillé ensemble sur des documentaires fleuve, dont Baseball (1994), The Civil War, puis The War (2007), reviennent dans un long entretien sur leur dix ans de travail et précisent leur vision. Même si on peut ne pas partager tous leurs points de vue (ils discutent du conflit entre trois pays, les USA, le VietNam du Nord et le VietNam du Sud...), il entendent se détacher d'une certaine culture médiatique de leur pays : "Dans notre culture médiatique d'aujourd'hui, disent-ils, où tout est binaire, manichéen, surtout dans (notre) pays, nous montrons qu'une vérité et son contraire peuvent toutes les deux être vraies au même moment. Nous souhaitions donner un espace d'expression à des gens d'opinions politiques différentes, voire opposées, et questionner la notion de courage : est-ce aller à la guerre ou refuser de la faire? Au final, la réponse est oui, pour les deux opinions. Quant à ceux qui nous gouvernent, les archives révèlent leurs doutes, leur côté ordinaire. Démystifier ceux qui sont au sommet de la hiérarchie et glorifier en quelque sorte les gens ordinaires est important pour (nous). Et ce que nous disons depuis The War, c'est précisément qu'en temps de guerre, il n'y a pas de gens ordinaires." "Notre travail est de créer une narration à partir du chaos de l'Histoire. Et de ce processus a émergé un thème essentiel, celui de la perte de notre innocence quant à la place de l'Amérique dans le monde. Pour nous Américains, ce fut un effondrement : ceux qui nous gouvernent savent-ils vraiment ce qu'ils font? Avant cette période, les Américains avaient une forme de confiance naïve en leurs dirigeants, ils les voyaient comme des personnages héroïques, "bigger than life". Mais pendant la guerre du VietNam, cette confiance a été détruite. Et n'a jamais été restaurée. C'est le moment où tout un pan de l'Amérique s'éveille à une nouvelle conscience politique et une nouvelle forme d'activisme, avec la bataille pour les droits civiques. C'est relativement nouveaux aux Etats-Unis et cela va essaimer dans le monde entier. Depuis on a toujours le sentiment qu'il y a deux Amériques. Ce sentiment courts tout au long de notre film, de l'innocence du début des sixties jusqu'aux fractures du début des servantes. Le VietNam est au centre de cette trajectoire, à travers l'histoire intime de certains de nos personnages qui ont eux-mêmes vécu cette guerre." "Ce que nous avons cherché à faire, c'est éclairer d'un regard neuf un sujet très important et mal compris, ou mal connu, chez nous et ailleurs. Cette guerre a tellement divisé aux Etats-Unis qu'on ne veut plus en parler. Et il s'avère que c'est aussi très compliqué pour les Vietnamiens. Comment faire face à une histoire aussi tragique avec tant de souffrances et d'épisodes horribles? La leçon que nous, réalisateurs, en retirons, c'est qu'éviter de parler de quelque chose de douloureux n'en atténue pas la douleur. L'ignorer ne signifie pas qu'on a réglé le problème, bien au contraire, cela ne fait que l'aggraver. Et si aujourd'hui en Amérique nous apparaissons si divisés, si polarisés, en colère, si peu sûrs de nous, je crois que beaucoup de ces réactions ont pris naissance dans les profondes divisions apparues chez nous durant la guerre du Vietnam. Cette histoire a valeur d'avertissement pour nous tous."

Ken BURNS et Lynn NOVICK, Vietnam, série documentaire, Production Florentine Films, en association pour la partie diffusée en France avec ARTE France et PBS/WETA, Etats-unis/France, 2017, 9 x 52 minutes. Durée du DVD : 8 heures trente, avec les bonus. 

 

FILMUS

 

     

 

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