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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 11:18

   Le général Guillaume Auguste Balthazar Eugène Henri BONNAL est un stratégiste militaire français, qui tire des réflexions fécondes sur la défaite de l'armée française en 1871, côté stratégie militaire. Si on voit peu de trace de la guerre civile en France consécutive à cette défaite (Commune de Paris et d'autres villes), il fait partie de ces auteurs qui renouvellent la pensée stratégique en France dans le premier entre-deux-guerres, renouvellement qui se caractérise par le développement des organismes d'éducation et d'enseignement militaires. Il est écarté brutalement du commandement de l'Ecole supérieure de Guerre par décision présidentielle. Très bon connaisseur du cheval, il synthétise ses réflexions dans son ouvrage Equitation de 1890.    

Une pensée et une carrière brillantes.

     Fils d'officier, entré à Saint-Cyr en 1893, combattant de la guerre de 1870, puis de l'Annam (1885), il organise l'Ecole de gymnastique de Joinville-le-Pont (1879-1884), avant d'être nommé professeur d'histoire militaire, de stratégie et de tactique générale à l'Ecole supérieure de Guerre. Il y enseigne de 1887 à 1896. sa carrière militaire s'arrête en 1902 pour des raisons dont la politique n'est pas absente. Par son enseignement et ses diverses publications, il contribue à répandre dans le public français l'intérêt pour les problèmes militaires et exerce une influence sur les jeunes officiers qu'il invite à l'étude. On lui doit l'introduction du Kriegspiel à l'Ecole supérieure de Guerre (1889) comme il inspire la création de l'Ecole de Guerre navale. Bien que ses conceptions fortement teintées d'intellectualisme aient été abandonnées par la suite, Henri BONNAL marque à l'Ecole supérieure de Guerre le réveil de la pensée militaire française. (CORVISIER)

   Après la défaite contre l'Allemagne dans la guerre de 1870-1871, les militaires français réfléchissent sur les causes de la débâcle, à la manière des Prussiens après la défaite d'Iéna. Comme ces derniers, ils se tournent d'abord vers les vainqueurs en cherchent à comprendre les fondements de leur stratégie. Ainsi MOLTKE, CLAUSEWITZ et SCHARNHOST font-ils l'objet d'études en France durant le premier entre-deux-guerres (1871-1914). Mais à travers eux, les militaires français retrouvent surtout la stratégie napoléonienne. Le général Fenri BONNAL qui exerce à l'Ecole supérieure de guerre, où il enseigne l'histoire militaire et la stratégie, est l'une des figures militaires les plus emblématiques de cette période en France.

Alors que la nation tout entière s'interroge sur les causes de la défaite, à commencer par les intellectuels comme Hippolyte TAINE, auteur des Origines de la France contemporaine (1876-1896) et Ernst RENAN, auteur de la Réforme intellectuelle et morale (1871), l'Ecole supérieure de guerre est particulièrement active dans sa tentative de réformer les mentalités chez les officiers. Les militaires de haut rang réfléchissent, publient des articles dans les nouvelles revues spécialisées qui se créent et dirigent des études. Le général LEWAL, avec la Réforme de l'armée (1871), le général BERTHAUD, avec ses Principes de stratégie (1881), le colonel DERREGACAIX avec La guerre moderne (1885) et le colonel MAILLARD avec Eléments de la guerre (1891) tentent de repenser la guerre et le rôle de l'armée dans la nation, à l'image de leurs collègues d'outre-Rhin von der GOLTZ et von BERNHARDI.

Henri BONNARD s'intéresse à deux grands chefs de guerre du XIXe siècle, NAPOLÉON et MOLTKE - dont la mort en 1891 suscite un regain d'intérêt chez les historiens militaires -, chez qui il puise ses principes stratégiques. Comme CLAUSEWITZ, il perçoit l'importance de la défense stratégique, qu'il fait ressortir de son étude approfondie de la stratégie napoléonienne (L'art nouveau en tactique, 1904). BONNAL met aussi en lumière le rôle de l'avant-garde générale qui devançait la Grande Armée, lui fournissant de précieux renseignements sur la nature et l'état du terrain et la direction des mouvements de l'adversaire. Ces renseignements avaient permis à NAPOLÉON d'aborder la bataille dans les meilleures conditions. A partir de cette expérience, il établit une doctrine de guerre fondée en grande partie sur l'action des services d'exploitation et de sûreté dont la fonction est d'assurer la couverture et la protection des troupes.

Selon lui, les Allemands n'ont fait qu'imiter la stratégie de NAPOLÉON, assez pour battre les Français qui, eux, en avaient complètement oublié les principes élémentaires, mais sans en comprendre toute la portée. Malgré ce jugement critique à l'égard des Allemands, inférieurs selon lui à NAPOLÉON, il préconise des mesures visant à copier l'approche allemande, en particuliers dans le domaine de la préparation à la guerre. Ainsi, il encourage l'étude approfondie de cas historiques et organise des exercices de simulation. Son action à l'École supérieure de guerre aura un impact important sur les officiers qui fréquentent l'établissement et donc sur toute la classe militaire française. Ferdinand FOCH, qui subit cette influence et s'inspire, comme BONNAL, de la stratégie napoléonienne et des théories militaires allemandes pour établir ses principes généraux de la guerre, deviendra le théoricien militaire français le plus en vue de cette période charnière. La France d'avant-guerre produira aussi de très bons spécialistes d'histoire militaire, comme Jean COLIN.

Toutefois, l'époque qui sépare les deux guerres est une période de mutations profondes dans le domaine de la guerre dont la plupart des observateurs d'alors ne mesurent guère l'étendue. Chez les Français, ce seront finalement les vétérans des guerres coloniales, guerres d'un type très particulier, qui feront preuve de la plus grande originalité dans le domaine stratégique. Bon nombre d'entre eux joueront d'ailleurs un rôle essentiel lors de la Grande Guerre. (BLIN et CHALIAND).

Il ne faut pas entendre par là que ce rôle est positif, et les événements de la guerre démontreront une incompétence crasse dans la conduite des opérations militaires. Sans doute si ces vétérans n'avaient pas "noyauté" tout l'état-major, les événements auraient été tout autre. 

 

La stratégie en tant que science à la Belle-Époque.     

        Dans un environnement pauvre en matière de réflexions militaires, Henri BONNAL, ainsi que beaucoup d'autres, interviennent pour revitaliser l'éducation et l'enseignement militaires. Ils le font à une époque où la pensée stratégique a tendance à se nationaliser, en se répartissant souvent d'une réflexion sur les principes stratégiques premiers et en se focalisant sur l'organisation, la tactique, les matériels... nationaux. Cela dans une ambiance chauvine que l'on a peine à imaginer aujourd'hui. C'est aussi l'époque de l'institutionalisation des enseignements militaires officiels, avec la création ou le renforcement des Ecoles de Guerre en Europe. 

Après 1870, la réflexion stratégique change de dimensions, à tous points de vue. Elle se généralise et s'institutionnalise. Alors qu'auparavant, elle ne concernait qu'une infime minorité d'officiers, sauf en Allemagne, et qu'elle restait étrangère à la très grande majorité, elle devient désormais un élément essentiel de la formation des officiers supérieurs, qui doivent se pénétrer de la doctrine en vigueur. Les écoles de guerre et les bibliothèques régimentaires se répandent dans tous les pays, favorisant la diffusion de la pensée et l'émergence d'un public. Les publications se multiplient, aussi bien les livres que les revues. Alors que ces dernières ne traitaient guère jusqu'alors que d'administration ou d'histoire, elles s'ouvrent dorénavant à la géographie militaire, à la tactique, lentement à la stratégie. 

La caractéristique principale de cette littérature est de délaisser la dimension supérieure, appelée aujourd'hui politico-stratégique, pour se tourner d'abord vers les aspects tactiques, notamment d'usage des nouveaux armements, tant dans l'armée de terre et la marine. Il se produit de manière concomitante un désintérêt pour les questions politiques, et surtout de politiques immédiates. Hormis l'épisode de l'affaire Dreyfus, l'armée n'est que peu touchée par ce qui se passe dans la société française. 

Une des raisons spécifiques de l'orientation vers la tactique et la technique est que le niveau de formation des officiers est tellement bas à la fin du Second Empire que l'Ecole supérieure de guerre, lors de sa création, doit délaisser les études stratégiques pour développer une doctrine tactique. La littérature surabondante produite est dans l'ensemble très technique, souvent très aride, et a rebuté les commentateurs qui, au vu des résultats de 1914, ont prononcé une condamnation jugée aujourd'hui sommaire (par l'institution militaire). Des auteurs comme le colonel ECHEVARRIA qui ont étudié récemment ce corpus, parviennent à une conclusion très différente : le problème auquel devaient faire face les théoriciens militaires allemands comme français était immense, du fait des transformations techniques et sociales accélérées, et ils y on souvent correctement répondu (encore l'avis de l'institution militaire), percevant les progrès du feu, prônant le lien entre le feu et le mouvement, les attaques en ordre dispersé à la place des anciennes formations compactes... Les pertes de 1914 sont moins le résultat de règlements défectueux que de leur insuffisante application par des exécutants pressés d'en venir à l'épreuve suprême (Antonio J. ECHEVARRIA II, After Clausewitz, German Military Thinkers befoire the Great War, Lawrence University Press of Kansas, 2000).

La redécouverte de la stratégie ne se fait qu'à la toute fin de l'après-guerre, avec en France, après le premier essai du général BERTHAUT (Principes de la stratégie, 1881), le livre du méconnu lieutenant-colonel Antoine GROUARD (Stratégie : objet, enseignement, tactique, 1895) et celui, très célèbre, du général Ferdinand FOCH (Des principes de la guerre, 1903 ; La conduite de la guerre, 1904). (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

Henri BONNAL, L'Esprit de la guerre moderne. La Manoeuvre de Vilna, étude sommaire sur la stratégie de Napoléon et sa psychologie militaire de janvier 1811 à juillet 1812, R. Chapelot, 1905, Disponible sur Gallica, bnf.fr ; La manoeuvre de Saint-Privat, 18 juillet 1870. Etude critique stratégique et tactique, e-book, Rakuten Kobo. Sont disponibles sur AbeBook.com plusieurs de ses ouvrages, la plupart édités à l'origine par Chapelot : notamment Infanterie, Méthodes de commandement, d'éducation et d'instruction de 1900, Questions militaires d'actualité. La première bataille. Le Service de deux ans. Du caractère chez les chefs. Discipline - Armée nationale - Cavalerie, etc. (1908), Sadowa (très traduit), Etude de stratégie et de tactique générale, de 1901. A noter surtout sur le même site, l'ouvrage de référence, de l'avis même de l'auteur : Froeschwiller - Récit commenté des événements militaires qui ont eu pour théâtre le Palatinat bavarois, la Basse Alsace et les Vosges moyennes du 15 juillet au 12 Août 1870, publié alors toujours aux éditions librairie militaire R. Chapelot et cie, en 1899.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire française, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

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