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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 12:25

     HÉRACLITE d'Éphèse, à l'oeuvre dont nous ne possédons plus que des fragments, est évoqué dans de très nombreux écrits, comme un philosophe grec de référence. Cité de nos jours comme "Présocratique", avec un ensemble de penseurs aux doctrines parfois opposées. La datation de sa naissance et de sa mort est plus qu'incertaine et ne constitue qu'un repère commode. 

C'est l'un des rares Présocratiques dont le caractère est relevé par nombre d'auteurs : d'humeur mélancolique due à l'imperfection de certaines parties de son ouvrage et aux contradictions qui s'y trouvaient, mais là encore il s'agit sans doute plus d'allégorie que de réalité... HÉRACLITE, en tout cas, essaye d'exprimer une vérité qui bouscule la pensée rationnelle, car pour lui la logique de la pensée ne peut atteindre l'épicentre de la philosophie. Misanthrope, méprisant, instable... autant d'épithètes utilisées pour discréditer sans doute son oeuvre, à un point qu'il est difficile, à moins d'érudition, "par défaut" parfois, de percer les méandres essentielles. En tout cas, tous les indices convergent pour indiquer qu'il s'efforce de penser la contradiction et l'opposition, et du coup pour nous, le conflit.

Pour Clémence RAMNOUX, "la légende et l'histoire concourent à représenter Héraclite comme un aristocrate déchu des fonctions de sa caste, maintenant, dans une cité asservie, parmi une plèbe bigarrée de Grecs et d'Asiates, la hautaine réserve d'une sagesse pour les meilleurs. Chez ce grec, le destin de la servitude aurait provoqué une réponse autre que l'exil, autre que la rébellion héroïque : le phénomène culturel d'une trouvaille philosophique."

     Il n'a pu ignorer ses prédécesseurs de l'école d'Ionien, THALÈS et ANAXIMANDRE de Milet. Mais il ne les cite pas dans les textes qui nous restent, et ne les reconnait pas pour ses maîtres. S'il nomme HOMÈRE et ARCHILOQUE, c'est pour les rejeter ; s'il mentionne HÉSIODE, XÉNOPHANE et PYTHAGORE, c'est pour leur reprocher beaucoup de savoir sans intelligence, et même de la charlatanerie. C'est un de ses marques d'ailleurs de ne reconnaitre aucun maitre. Il se targue de reconnaitre les fabrications mensongères des doctrines bonnes. 

     Dans son introduction des écoles présocratiques, Jean-Paul DUMONT écrit pour HÉRACLITE qu'il s'inscrit naturellement dans le développement inauguré par l'école de Milet. "Les témoignages de Simplicius, d'Aétius et de Galien, relatifs à sa position concernant le principe, concourent tous à faire de lui un digne successeur des Milésiens. Pour eux comme pour lui, le feu est le principe de toutes choses, ou encore l'unique et premier élément constitutif d'un monde un, mû et limité. L'histoire du devenir et de la génération des êtres est donc l'histoire des transformations de ce feu. La transformation du feu en air, de l'air en eau et de l'eau en terre, s'opère par un mécanisme de condensation. Inversement, c'est par raréfaction que la terre engendre l'eau qui produit l'air, qui retourne au feu.

Clémence RAMNOUX, raconte Jean-Paul DUMONT, dans la première édition de son Héraclite, écrit comment en juin 1940, voyant devant Saumur les vapeurs humides monter et s'exiler de la Loire, elle avait revécu l'intuition héraclitienne :

"La route montante et descendante

Une et même"

"Tout Héraclite est là, pour qui veut bien apercevoir la triple signification du propos, poursuit jean-Paul DUMONT.

- Premièrement, il s'agit bien, comme nous venons de le rappeler, d'une thèse proprement ionienne, puisque tout dérive d'un principe matériel. Que ce principe soit le feu n'apporte en soi rien de profondément original à cette philosophie, la variante du feu n'étant elle-m^me qu'une des variations possibles sur le thème du principe matériel. L'idée même d'un aller et retour, ou d'un temps lié dans son concept à la justice, et qui rend nécessaire un juste retour des choses, évoque le célèbre parole d'anaximander : "Il faut connaitre, dit en effet Héraclite, que toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité."

- Mais, deuxièmement, la philosophie du temps, au lieu de susciter, comme chez Thalès et Anaximander, des recherches astronomiques inspirées par la nécessaire périodicité cyclique du temps, va produire une philosophie du devenir exprimée dans la formule du mobilisme universel. Comme le rapporte Platon dans le Cratyle : "Héraclite dit quelque part que tout passe et que rien ne demeure ; et, comparant les existants au flux d'un fleuve, il dit que l'on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve". Exprimée dans un style héraclitien, la conjugaison de la postulation selon laquelle le monde est un et de celle selon laquelle il est par ailleurs en devenir, produit chez Aristote la formule : "Le même est et il n'est pas". On ne saurait dire plus clairement que la coexistence de l'immobilité et du mouvement, de l'éternité et du devenir, implique contradiction et procède de la contradiction. Que l'astronomie se change ainsi en philosophie de la contradiction est la contribution essentielle d'Héraclite. C'est ce qu'expriment les images célèbres des attributs d'Apollon, interprétés en raison : l'arc et la lyre. Le différent doit concorder avec lui-même et la contradiction habiter toutes choses. Comprendre les choses, c'est comprendre le désaccord de l'Un et de l'unité des contradictoires. Le théologien Hésiode, qui passait pourtant pour en savoir long,

"n'était pas capable de comprendre le jour et la nuit. Car ils sont un".

Offenbach pourra chanter : "Mon Dieu! Que les hommes sont bêtes!, Héraclite entonne le même air au commencement de son De la nature :

"Le Logos, ce qui est toujours les hommes sont incapables de le comprendre, aussi bien avant de l'entendre qu'après l'avoir entendu pour la première fois, Car bien que toutes naissent et meurent selon ce Logos-ci, les hommes sont inexpérimentés quand ils s'essaient à des paroles ou à des actes, Tels que moi je (les) explique. Selon la nature séparant chacun et exposant comment il est(...)".

Ainsi la loi de nature est la contradiction et la raison (ou Logos) qui meut cette nature, est le principe développé par toute contradiction ou le principe de contradiction. Les contradictoires sont toujours un, et l'Un, éternel et immobile parce que un, est en même temps mobile et multiple, parce que mû contradictoirement par le mouvement qu'il engendre en lui, du fait de la volonté contradictoire propre à la nécessité et au destin qu'il porte en lui.

Comment Héraclite parvient-il à se sortir de cette contradiction? Si il y parvient, ce n'est pas sans obscurité, d'où son nom d'Obscur.

- Troisièmement, la pensée de la contradiction, à la fois comme moteur du devenir, comme raison d'être des choses et comme immanente à la nature de l'Un, en qui elle réside en germe au commencement, avant même tout développement ultérieur, produit une théorie nouvelle et à jamais originale du Logos. D'abord, le logos est le feu, principe matériel. Ensuite, quand les autres éléments se condensent, tout le feu ne se condense pas, de sorte qu'il subsiste aussi en partie comme feu, c'est-à-dire comme puissance de faire condenser et raréfier, qui meut les trois autres éléments issus de lui. Il est alors dieu, destin et âme. Il est, comme dit Aétius : "le Logos répandu à travers la substance du tout. Il est le corps éthéré, semence de la génération du tout et mesure de la période ordonnée". La parcelle de feu ou de Logos qui provient directement du feu primitif est la moira, c'est-à-dire "le lot qui provient de l'enveloppe céleste" et "trouve en nos corps un domicile hospitalier". L'origine de démon dans le fragment célèbre : "La personnalité de l'homme est son démon".

Mais il existe deux routes, et qu'à la voie descendante de la génération répond la voie montante, il existe deux sortes d'exhalation, qui, bien sûr, sont matériellement de même nature, mais dont l'une est interne au lieu d'être externe : "Pour les âmes, mort est devenir eau. Et pour l'eau, mort devenir terre. Mais de la terre, l'eau nait. Et de l'eau, l'âme."

De sorte qu'il existe deux sortes d'âmes, les âmes divines et sèches, et les mêmes humides et lourdes d'animalité. Tout cela est encore également du Logos ; mais, spécialement Logos, c'est-à-dire feu originairement pur, est la raison cosmique, ainsi que la raison sèche et brûlante du philosophe. En tant que raison, le feu est principe de la condensation qui le détruit comme feu, origine de la contradiction, et faculté de connaitre qui découvre la contradiction et pense contradictoirement l'unité, en découvrant la tension discordante qui est au fond de toute harmonie. On comprend d'Héraclite ait beaucoup de mal à formuler dans un discours (Logos) l'unité profonde à la fois du Logos comme feu, c'est-à-dire comme cause motrice et efficiente, et enfin des mouvements contradictoires (eux-mêmes Logos ou raisons) qui expriment les directions contraires des deux routes, descendante et montante, qui sillonnent et creuses l'unité du Logos un, quoique à la fois principe matériel et cause efficiente. Mais telle est bien, dans son couronnement, la leçon de l'école ionienne, dont la dialectique moderne tirera tardivement profit, surtout au XIXe siècle."

  Il nous est encore plus difficile, vu l'état de ce qui nous est parvenu de son oeuvre, à restituer sa pensée dans son intégrité. Encore est-il intéressant de constater que, par son obscurité même, la philosophie d'Héraclite, certainement par qu'il est tant cité!, suscite l'imagination et la réflexion sur une longue période à l'intérieur des philosophies postérieures. On sent bien qu'à travers le discours sur l'unité et la contradiction, qui renvoie aussi à la société et à ses conflits, on peut tenir là quelque chose d'essentiel sans qu'il soit exprimable immédiatement et complètement.

   Au travers des témoignages et des fragments, on suppose qu'HÉRACLITE n'écrivit qu'un seul et unique livre, malgré d'autres allégations qui donnent des indications bien incertaines (telle celle de la Souda). Les meilleurs analystes français, dont Jean BOLLACK (1923-2012), philosophe, philologue et critique, et Heinz WISMANN (né en 1935), philologue et philosophe, de double nationalité française et allemande, s'en tiennent à la version d'un seul livre. Il faut préciser ce qu'on entend par livre : un ensemble de tablettes (de pierre?) dont les phrases inscrites, suivant des procédés techniques sans doute grossiers, peuvent être aisément isolées et rassemblées par le lecteur... C'est d'ailleurs comme cela que des fragments peuvent être facilement isolés et replacés ailleurs, dans le processus de pensée du lecteur, et même recopiés à la suite, en dépit de leur place d'origine...
Ce livre, à l'existence donc hypothétique, écrit en ionien, langue de son auteur est désigné sous le titre Sur la nature (Mousai, les Muses, titre provenant sans doute de PLATON). Mais il existe par ailleurs des livres apocryphes d'HÉRACLITE. 

D'après Diogène LAERCE, l'auteur qui nous donne le plus long témoignage, cet ouvrage aurait été composé en trois parties : Sur le tout ou Sur l'univers, Sur la politique, et Sur la théologie. Mais cette division thématique relève cependant d'un anachronisme basé sur des divisions scolaires datant de la période hellénistique.

 

   Classant HÉRACLITE dans les penseurs préplatoniciens, Jonathan BARNES estime que pour HEGEL et encore plus pour nous, le problème de sa pensée est tel qu'"il y a autant d'Héraclite qu'il y a de philologues. Même si HÉRACLITE méprise ses devanciers, il creuse un sillon déjà tracé avant lui, et son livre sur la nature, tout comme les livres des Milésiens, en donne (de la nature) une explication raisonnée.

Il propose une astronomie qui rivalise avec celle d'ANAXIMANDRE, la fondant sur le feu. On trouve chez lui des réflexions sur la mort et la vie, le Logos s'étendant à notre état post morte. Et comme dans la vie comme après la mort, il existe une éthique et certains exégètes estiment que sa philosophie toute entière est une théorie de la morale. Comme beaucoup de philosophes, il écarte une façon de voir les dieux (anthropomorphique) et préfère l'identifier au feu cosmique et au Logos lui-même. Niant la possibilité d'une cosmologie et donc d'une théorie de l'origine de l'univers, il développe une conception d'éternité, de perpétuel recommencement.

Il affirme l'unité des opposés dans l'univers comme dans la vie humaine. Cette unité doit être comprise comme quelque chose de dynamique. Et la guerre elle-même signifie la tension interne aux choses, l'union dynamique des opposés qu'une analyse subtile a trouvée partout dans le monde naturel ; mais c'est une guerre juste, sans laquelle aucune chose n'existerait. "L'univers héraclitien se présente dans toute sa multiplicité, dans toutes ses contrariétés ; on y voit une lutte éternelle, impitoyable. Pourtant, c'est cette lutte qui garantit aux choses leur existence, une coexistence faite de conflits qui conserve les natures et les identités de ces choses, et qui s'achève selon des lois justes et déterminées. Voici la vision d'Héraclite, vision qui ne doit rien à une imagination poétique ou à un mysticisme ésotérique. C'est une vision qui s'est fondée sur une analyse rationnelle, étayée sur un empirisme scrupuleux (tiré de l'observation même de la nature) et qu'une âme qui n'avait rien de barbare a toujours contrôlée." HEGEL trouvera dans ce qui nous est parvenu de cette pensée, matière à méditation. (Jonathan BARNES).

 

    Émile BRÉHIER, dans l'ensemble qu'il nomme lui, les présocratiques, HÉRACLITE d'Éphèse, dit l'Obscur, situe sa pensée dans le contexte catastrophique des villes ioniennes d'alors. Dans un monde très conflictuel, cet auteur Grec a pu édifier une philosophie des opposés. 

La méditation personnelle d'HÉRACLITE (il méprise la recherche érudite consistant à empiler les traditions intellectuelles) se développe sur 4 thèmes, pour autant qu'on puisse les découvrir à travers fragments et témoignages : la guerre, l'unité de toutes choses, le perpétuel écoulement des choses, une vision ironique des contrastes.

- La guerre est le père de toutes les choses : la naissance et la conservation des êtres, écrit BRÉHIER, "sont dues à un conflit de contraires qui s'opposent et se maintiennent l'un l'autre. Souhaiter, avec Homère, voir "la discorde s'éteindre entre les dieux et les hommes", c'est demander la destruction de l'univers. Ce conflit fécond est en même temps harmonie, non pas au sens d'un rapport numérique simple comme chez les Pythagoriciens, mais au sens d'un ajustement de forces agissant en sens opposé, comme celles qui maintiennent bandée la corde d'un arc : ainsi se limitent et s'unissent, harmonieux et discordants, le jour et la nuit, l'hiver et l'été, la vie et la mort. Tout excès d'un contraire, qui dépasse la mesure assignée, est châtiée par la mort et la corruption ; si le soleil dépasse ses mesures et ne se couche pas à l'heure marquée par le destin, son feu brûlera toute chose. On le voit, le thème des contraires s'applique à la fois aux contraires simultanés qui se limitent dans l'espace, et aux contraires successifs, suite réglée d'excès et de manque, de satiété et de famine, qui se limitent dans le temps. Leur union solidaire est maintenue par Dikê, la Justice, au service de qui se trouvent les Enrinydes vengeresses ; ainsi chez Hésiode et Pintade, les Heures, filles de Thémis, étaient des déesses de la règle, de la justice et de la paix (Eunomia, Dikê, Eiréné).

- L'unité de toutes choses, c'est la vérité par excellence que "le vulgaire, incapable de prendre garde aux choses qu'il rencontre, ne remarque pas, l'or qu'on ne trouve qu'en remuant beaucoup de terre et que la nature aime à cacher, comme l'Apollon de Delphes révèle l'avenir tout en le cachant sous des mots énigmatiques ; c'est la sagesse qui n'est point la vaine érudition d'un Hésiode ou d'un Pythagore recueillant toutes les légendes, mais cette unique chose, séparée de tout, qui se fie aux yeux plus qu'aux oreilles, à l'intuition plus qu'à la tradition, et qui consiste à reconnaître l'unique pensée qui dirige toutes choses. Qu'est-ce donc cette unité? Est-elle l'unité de la substance primordiale, comme chez les Milésiens? Oui, en un sens : la substance primordiale est le feu, en lequel peuvent s'échanger toutes choses, comme toute marchandise s'échange contre de l'or ; tout nait et progresse selon que le feu, éternellement vivant, s'allume ou s'éteint avec mesure. Mais le feu n'est plus un de ces grands milieux physiques, comme l'étendue marine ou l'atmosphère génératrice de tempêtes, qui obsédaient l'imagination des Milésiens ; c'est plutôt une force incessamment active, un feu "toujours vivant". Le choix que fait Héraclite, appelle donc l'attention moins sur la substance des choses que sur la règle, la pensée, le logos qui détermine les mesures exactes de ses transformations."

- Le perpétuel écoulement des choses découle des observations : "Tu ne peux pas descendre deux fois dans le même fleuve ; car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi". "L'être, écrit encore BRÉHIER, est inséparable de ce continuel mouvement ; la bière se décompose si elle n'est pas remuée ; on ne se repose qu'en changeant ; le temps déplace les choses, comme un enfant qui joue aux dames ; le jeune devient vieux ; la vie cède la place à la mort, la veille au sommeil. Les choses froides deviennent chaudes ; ce qui est humide se sèche."

- Une vision ironique des contrastes, un renversement qui nous révèle dans les choses l'opposé de ce que nous y voyions d'abord. "Pour les porcs, la fange vaut plus que l'eau limpide, et pour les ânes, la paille est supérieure à l'air ; l'homme le plus sage, vis-à-vis de Dieu, n'est qu'un singe ; l'eau de la mer est la plus pure et la plus impure, salutaire aux poissons, funeste aux hommes."

"Toutes les intuitions d'Héraclite, nous explique Emile BRÉHIER (et pas que lui , d'ailleurs...), tendent vers une doctrine unique et d'une singulière profondeur ; tous ces contestantes se retrouvent dans un contraste unique : le permanent ou Un et le changeant ne sont pas exclusifs l'un de l'autre ; c'est tout au contraire dans le changement même, dans la discorde, mais dans un changement mesuré et dans une discorde réglée que se trouvent l'Un et le permanent.

Héraclite a eu l'intuition que la sagesse consiste à découvrir la formule générale, le logos de ce changement. Parmi ces régularités, une des principales concerne les changements périodique du temps, qui ramène, après un cycle toujours pareil, les jours, les mois, les années ; s'inspirant de traditions fort anciennes qui remontent à la civilisation babylonienne, Héraclite s'efforça de déterminer une grand année qui fût, à la vie du monde, ce qu'une génération est à la vie humaine. La fin de cette grande année était marquée, si l'on en croit les documents postérieurs, par une conflagration universelle ou résorption de toutes choses en feu, après laquelle le monde renaitrait du feu ; mais peut-être, est-ce là une fausse interprétation d'Héraclite par les stoïciens ; sans doute, pour lui, tout se transforme en feu ; mais à tout moment cette transformation est équilibrée par une transformation inverse du feu dans les autres choses ; "le chemin du haut", la conflagration, est identique au "chemin du bas" ou extinction du feu en air ; en même temps, "il se disperse et se rassemble, il avance et se retire"."

Pourquoi nous attachons-nous ainsi à la pensée d'HÉRACLITE? Il suffit parfois de remplacer par feu par énergie, de songer à la conception contemporaine de l'attraction-répulsion qui gouverne l'équilibre des planètes, à la théorie de l'expansion continue de l'univers, aux conflits sociaux existant dans une société qui reste malgré tout une société qui possède sa cohérence, sa structure son fonctionnement, des idées sur la dialectique, marxiste notamment, pour se rendre compte de la modernité du penseur Grec. De même, son attitude face aux divinités, à la "religion populaire", aux cultes mystérieux orphiques ou dionysiaques, son mépris des conventions-habitudes-modes sociales, constitue un sentiment qui perdure durant des siècles jusqu'à aujourd'hui.

Emile BRÉHIER rappelle le succès de l'héraclétisme au courant du Ve siècle et au début du Ive, dont il reste deux échos : d'abord le traité Sur le Régime, conservé dans la collection des oeuvres attribuées à HIPPOCRATE, puis la peinture d'ensemble, si palpitante de vie que PLATON fait des mobilistes de son temps dans le Cratyle et dans le Théétète. Le traité médical applique à la théorie de la santé la doctrine cosmologique d'HÉRACLITE ; c'est l'harmonie du tout, c'est-à-dire l'ajustement des deux forces opposées, le feu moteur et l'eau nourrissante, qui constitue la santé. Il n'est pas d'ailleurs une doctrine cosmologique qui ne soit en même temps médicale ; l'idée que l'homme est un microcosme est, dans ce temps, une des plus banales et répandues qui soient. Quant à ceux dont nous parle PLATON, c'est-à-dire son propre maitre CRATYLE et ses disciples, ce sont des héraclitéens exaspérés qui, poussant jusqu'au bout le mobilisme universel, nient qu'il n'y ait rien de stable et se refusent à toute discussion et même à toute parole, sous prétexte que discussions et paroles impliquent la subsistance des choses dont on discute. L'héraclétisme, en ses derniers prolongements (dans l'Antiquité) est donc hostile à la philosophie dialectique du Veme siècle. (Emile BRÉHIER)

En fait, l'influence d'HÉRACLITE sur les philosophies postérieures, même si elle est difficile à distinguer tant elle semble dispersée et diffuse en multiples témoignages et reprises, est bien plus multiforme. Si sa pensée peut se retrouver aisément, sur leurs propres indications, chez PLATON, ARISTOTE, HEGEL, NIETZSCHE, HEIGEGGER, CASTORIADIS, CONCHE, DELEUZE et CHAR, bien plus d'éléments se retrouvent chez tous les penseurs de la contradiction et du changement, surtout chez ceux qui veulent relier, comme lui, les phénomènes cosmologiques aux phénomènes sociaux, au moins dans leurs fondements philosophiques. 

 

Emile BRÉHIER, Histoire de la philosophie, Tome 1, Antiquité et Moyen Âge, PUF, collection Quadrige, 2001. Jonathan BARNES, Héraclite, dans Philosophie grecque, Sous la direction de Monique CANTO-SPERBER, PUF, 1997. Jean-Paul DUMONT, Les écoles présocratiques, Editions Gallimard, folio essais, 1991. Clémence RAMNOUX, Héraclite, dans Encyclopédia Universalis, 2014. Jean BOLLACK et Heinz WISMANN, Héraclite ou la séparation, Editions de Minuit, collection Le sens commun, 1969.

 

 

 

 

 

 

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