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27 novembre 2017 1 27 /11 /novembre /2017 12:23

     Le culte de l'offensive résulte d'un dilemme stratégique : les grands chefs militaires croient que les avantages de l'offensive sont si grands qu'aucune force défensive ne peut la repousser. Le premier qui attaquerait serait celui qui remporterait la victoire, si possible en une seule bataille décisive. Le culte de l'offensive, parfois issu d'une lecture partielle de grands auteurs comme CLAUSEWITZ, est surtout répandu dans les états-majors français et allemands aux débuts de la Première Guerre Mondiale. Il est souvent invoqué, à raison d'ailleurs, pour expliquer les causes et aussi les pertes dans la guerre européenne. 

   Il existe néanmoins des références à l'offensive à outrance avant la Première Guerre Mondiale. Il faut rappeler l'"audace celtique" décrite par Jules César (La guerre des Gaules), la furia francese, cette intrépidité des chevaliers coûteuse pour le royaume de France à Crécy, les propos de SAINT-JUST, partisan de l'offensive à tout prix en 1794... et bien d'autres... Il existe dans la littérature militaire et la littérature en général une sympathie certaine pour l'attaque par rapport à la défense...  C'est cependant dans le premier entre-deux-guerres franco-allemandes (1870-1871 et 1914-1918) que fleurissent les doctrines de l'offensive à outrance, que ce soit à l'Ecole de guerre française (conférences de FOCH), rendues en partie responsable des hécatombes de la Grande guerre. Cependant, même tardivement, les auteurs des livres aux publics plus ou moins restreints et des manuels officiels qui traitent de stratégie  prônent plutôt des offensives prudentes qui tiennent compte de la puissance de feu de l'artillerie, et intègrent bien offensive et défensive. Parce que ces manuels qui introduisent ces notions d'offensives mesurées sont tardifs, ils n'influencent que très peu l'attitude des officiers et sous-officiers. De plus, des oppositions (Général Charles LANREZAC, par exemple), qui deviennent majoritaires après la Grande guerre, s'expriment au sein même des états-majors. FOCH lui-même, dès septembre 1914 (bataille de la Marne, course à la mer) recherche une meilleure coordination de l'artillerie et de l'infanterie. Mais cette recherche n'est pas à la mesure de la destructivité des nouveaux moyens de l'artillerie. C'est que les moyens de protection contre les effets de l'artillerie sont assez pitoyables, avant l'apparition tardive dans la guerre des chars d'assaut.

Globalement, le culte de l'offensive est l'une des pensées dominantes chez beaucoup de chefs politiques et militaires (JOFFRE, GRANDMAISON, CARDOT du côté français) dans la Première Guerre Mondiale. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les états-majors tentent d'éviter les offensives à tout prix, attitude directement la cause de l'immobilisme du début de la guerre (Drôle de guerre) sur le front franco-allemand. 

   

      Jean-Marc MARRIL, ancien chef de corps du 21e Régiment d'infanterie de marine et ancien attaché de défense au Tchad, chef du département des études et de l'enseignement au SDH en 2012 et chef du Centre historique des archives l'année suivante, expose dans un article mesuré cette doctrine et ses conséquences dans les grandes puissances militaires en 1914. 

"Au cours des premiers mois de la guerre, écrit-il, les combattants français firent preuve d'un courage et d'un sens du sacrifice qui permirent de surmonter les échecs initiaux de la bataille des frontières et, finalement, de remporter une bataille décisive sur la Marne au début du mois de septembre 1914. Cette victoire française marquait l'échec définitif du plan inspiré par Schlieffen dont l'application avait entrainé la Grande-Bretagne dans la guerre. Si la bataille de la Marne avait ainsi sauvé du désastre les armées françaises, elle avait toutefois été gagnée au prix de lourdes pertes humaines qui venaient s'ajouter à celles de la bataille des frontières. L'étendue des pertes consenties, imputable en partie à l'étonnant esprit offensif des unités françaises, conduisit à mettre en cause le corps de doctrine français et l'enseignement dispensé par l'Ecole supérieure de la guerre avant les hostilités. Ce primat de l'offensive apparait pourtant comme largement partagé par les grandes puissances militaires du début du XXe siècle. Les Allemands n'échappaient pas à ce courants de pensée et les Britanniques eux-mêmes, malgré leur tradition militaire et les déboires de leurs récentes opérations en Afrique du Sud, y avaient souscrit. Cependant, ces derniers restaient plus réalistes et avaient mieux intégré, après leurs revers pendant la guerre du Transvaal, la notion de combat défensif dans le cours général des opérations.

Dans les marines de combat occidentales se retrouvaient le même primat de l'offensive. Clausewitz avait trouvé un héritier pour la guerre sur mer en la personne de l'amiral américain Mahan dont la pensée irriguait alors les grands états-majors occidentaux. La composition de leurs flottes de guerre traduisait en définitive ce concept de guerre offensive et la recherche de la bataille d'anéantissement. Les cuirassés constituaient la pièce maitresse de ces flottes et la cours à l'armement, au tonnage et à la protection faisait rage entre les grandes puissances maritimes. La marine française à l'école de la pensée stratégique du général Mahan prônait également l'offensive et la guerre d'escadre. Le capitaine de frégate Daveluy traduit bien l'état d'esprit ambiant lorsqu'il écrit "Les uns prétendent que la marine a pour but d'assurer l'inviolabilité des côtes et d'attaquer celles de l'adversaire ; d'autres assurent que son rôle est de détruire le commerce ; d'autres enfin veulent la consacrer à la réussite d'une invasion. Eh bien! Détruisez l'ennemi et vous aurez tous ces résultats à la fois". La bataille de Tsushima remporté par l'amiral Tojo en 1905 sur la flotte russe confirmait bien cette conception de la guerre sur mer.

Ainsi, à la veille de la Grande Guerre, au sein des armées de mer ou de terre qui allaient s'affronter sur les champs de bataille, l'esprit du temps était-il à l'offensive. Dans la doctrine terrestre française, cependant, un souci certain de la sûreté et du renseignement venaient tempérer ce que les idées en vogue, telles celles du lieutenant-colonel de GrandMaison, pouvait avoir d'excessif. Les échec initiaux étaient semble-t-il davantage liés à cette "mode de l'offensive" que traduisait le plan XVII, qu'aux règlements d'emploi des différentes armes qui, cependant, n'avaient pas échappé complètement à l'influence des idées offensives d'alors. Les armées avaient ainsi perdu leur avant-garde. Leur absence se révéla tragique lors de la bataille des frontières, notamment pour le corps colonial qui, à Rossignol, fut surpris dans un combat de rencontre en colonne de marche. Au combat, la mise en application des doctrines élaborées par des états-majors assoupis par de longues périodes de paix et devenues des sortes de "modes" non remises en cause, se paie parfois d'un prix élevé en vie humaine. "La guerre est le meilleur professeur mais ses leçons coûtent chères" aurait déclaré le célèbre général Moltke." 

      Notre auteur fait reposer sur l'influence "décisive" du lieutenant-colonel de GRANDMAISON l'adoption du primat de la doctrine offensive à l'état-major français. François Jules Louis Loyzeau de GRANDMAISON  (1861-1915), par ailleurs très apprécié de ses camarades officiers, est nommé chef du 3ème bureau du ministère de la guerre en 1908 et c'est dans ce poste qu'il fait connaitre cette doctrine de l'offensive à outrance. Même si effectivement, comme le rappelle Jean-Marc MARRIL, le lieutenant-général combat avec efficacité les principes du règlement de 1895 qui prévoyait une stratégie plus complexe, basé entre autre sur une grande importance du renseignement, même si également il fait adopter une stratégie qui selon lui redonne la liberté d'action à l'armée, à travers notamment la diffusion de son Dressage de l'infanterie (1909),  il n'est pas isolé. Il est partie-prenante dans une véritable bataille de générations dans l'état-major, via un système d'avancement qui cloisonne d'ailleurs fortement plusieurs éléments du corps des officiers. Il fait partie ainsi d'un groupe d'officiers, les "Jeunes Turcs", féru de de spiritualisme et de tout ce qui exalte le courage et l'audace, pour qui les aspects moraux priment sur les aspects techniques de la guerre. Se focaliser sur lui revient sans doute à exonérer les officiers qui peuplent l'état-major qui ont laissé faire ou favoriser ce nouvel état d'esprit. Dans une caste imbue d'elle-même il faut le dire, où l'on regarde parfois avec mépris les autres classes, notamment celle montante des ouvriers de l'industrie, on ne recule pas devant la perspective de sacrifier de nombreux hommes pour la victoire. Précisément se développe tout un courant sacrificiel qui développent des idées que l'on qualifierait aujourd'hui très facilement sans se faire incendier de réactionnaires, avec en arrière plan les idées de Gustave Le Bon et d'un darwinisme très mal compris. Dans Vaincre par exemple, de 1913, le Lieutenant-colonel MONTAIGNE proclame que "le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison. Le lieutenant LAURE rejette de son côté "le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères"... Cet état d'esprit se reflète dans la rareté dans les manuels ou les ouvrages qui circulent à l'Ecole supérieure de Guerre de références aux progrès techniques dans l'artillerie et même de tout ce qui touche l'automobile (alors que les ouvrages sur la cavalerie foisonnent), et encore plus l'aviation... Il faut dire que l'armée est prise alors dans les années 1899-1910 dans les remous de l''affaire Dreyfus, étant attaquée par un antimilitarisme virulent et influent et obligée de s'impliquer dans la répression de grèves ouvrières. Les évolutions de la pensée militaire française à la veille de la guerre de 1914-1918 sont à évalués aussi en fonction de ce contexte. 

Même pour les historiens qui se penchent sur les "responsabilités" du lieutenant-colonel GRANDMAISON et qui pensent à une hypothétique "réhabilitation", constatant qu'effectivement il fait office de bouc émissaire de toute une évolution, il est difficile de ne pas constater également que le contenu de ses conférences a de quoi, rétrospectivement, "surprendre". On peut les résumer en 4 points :

- la sûreté est réalisée par la vitesse de l'attaque ;

- la liaison entre les unités partant au combat est inutile par leur progression même ;

- il faut prendre l'offensive à outrance et simultanément sur tout le front ;

- le combat en retraite n'est pas possible.

Selon les tenants de "l'école de l'offensive à outrance", la volonté et son corollaire, la liberté d'action, se trouvaient au coeur de l'action et la Tactique Générale en tire les conclusions pratiques.

    Cette mystique de l'offensive est partagée chez les Allemands et chez les Anglo-Saxons. 

"En pleine Première Guerre mondiale, écrit Jean-Marc MARRIL, sur le front occidental, des officiers de haut rang prussien ou bavarois affirmaient que l'aune de la combativité de leurs unités se mesurait au sang versé. (...) En 1915, certains chefs de corps étaient encore de l'avis que le "mérite" d'une unité se reflétait dans les pertes subies (Christian STACHELBECK, revue historique des armées, n°256.). (...) De même, l'idée d'une guerre courte était partagée par l'état-major impérial. La doctrine allemand, en effet, exprimait à travers le plan Shlieffen cette conception offensive de la guerre, brève et brutale. (...) Leur plan d'opération traduisait bien ce primat de l'offensive, voire de démesure opérative, puisque l'état-major impérial avait pris le risque pour une idée de manoeuvre de provoquer l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne. La puissance aile marchante des armées allemandes, après avoir contourné le dispositif défensif français et débordé son aile ouest, devait terminer rapidement la compagne de France pour permettre aux forces du Kaiser de se retourner à l'est contre l'ennemi russe. (...)"

"Le manuel anglais du service de campagne de 1909 apparaissait comme plus pragmatique et faisait preuve d'un souci du détail prononcé. Cependant, il n'échappait pas à l'esprit offensif de l'époque et affirmait aussi : "dans le combat, le succès décisif ne peut être obtenu que par une offensive vigoureuse. Tout chef qui offre le combat doit donc être résolu à prendre l'offensive tôt ou tard" (Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, PUF, 1948). Toutefois ce règlement était toujours marqué par les échecs de la guerre des Boers et il reflétait une prudence certaine pour tempérer le dogme de l'offensive. (...). Cette conception de la guerre se retrouvait d'ailleurs de l'autre côté de l'Atlantique dans le règlement du service en campagne de l'armée des Etats-Unis du 21 février 1910. (...) Toutefois, le règlement américain accordait une plus grande importance à la sûreté liée essentiellement aux avant-gardes dont les effectifs devaient varier du neuvième au tiers de la colonne, interarmes lorsqu'il s'agissait de grandes unités. (...). 

   Que ce soit du côté allié ou du côté allemand, la prise en compte des réalités du combat, met le holà à l'esprit d'offensive à tout prix, replace les avant-gardes sur le devant de la marche des combats et renforce le rôle du renseignement préalable à tout engagement. On pense beaucoup plus aux coordinations artillerie-infanterie, le feu devant ouvrir la voie au choc. Et pratiquement à l'inverse de cet esprit d'offensive, dans une certaine précipitation, on opte des deux côtés par le développement de tactiques défensives (guerre des tranchées). Il faut dire que cette volte-face chez les états-majors étaient préparées par l'existence de nombreux manuels sur la défensive et sur la défensive-offensive, bien plus dans l'esprit de CLAUSEWITZ qu'auparavant. Les règlements français de 1913 prévoyaient déjà ce changement, avant même le développement désastreux des opérations, mais ils n'étaient encore que médiocrement assimilés dans l'état-major générale comme dans les troupes. La phraséologie offensive de ces manuels, même si dans le détail ils détaillaient des tactiques plus complexes, la présence forte de considérations morales également, l'encore rare prise en compte des techniques d'armements, surtout les plus avancées, ne faisaient rien pour la rapide application de nouvelles tactiques. 

Notre auteur conclut : "Ce règlement sur la conduite des grandes unités de 1913 montrait ainsi, par l'importance qu'il donnait à la sûreté, au renseignement et à la manoeuvre enveloppante, le peu de portée des conférences du lieutenant-colonel de Grandmaison dans la réalité des règlements français à la veille de la Grande Guerre. Paradoxalement certains de ces règlements auraient pu d'ailleurs être rédigés à la fin des hostilités. Face à une phraséologie offensive qui inonda un temps le corps des officiers, la rigueur sèche des règlements d'infanterie ou du génie aurait dû contrebalancer dans les esprits le dérapage offensif d'un certain discours officiel (lequel, il faut compléter était destiné autant à l'arrière civil qu'aux troupes), bien éloigné de l'enseignement de l'Ecole supérieur de guerre (sous l'égide de FOCH notamment). En 1909, dans son cours d'infanterie, le futur général de Maud'huy y professait et prophétisait que "l'assaut n'(avait) de chance de réussir que si l'assaillant (avait) une supériorité momentanée de feu d'attaque. Les outils feront rapidement de toute position où l'on s'arrêtera une position fortifiée et cela des deux côtés ; d'où s'ensuivra une guerre de siège avec utilisation de parallèles. L'union des armes est indispensable." Ce discours annonçait clairement la réalité que les armées allaient vivre durant la Grande Guerre. Mais l'abandon du principe des avant-gardes d'armée au moment de l'entrée en campagne de 1914, et les pertes inutiles qu'engendrèrent les surprises tactiques constituèrent l'hideux héritage des idées offensives à tout prix du lieutenant-colonel de Grandmaison et des choix du général Joffre d'avoir suivi les "jeunes turcs" de son état-major. Ainsi, le choix initial de l'offensive sur la défensive, autrement dit la primauté du choix sur le feu avait déterminé l'organisation générale des forces armées et le plan XVII."

 

 

Jean-Marc MARRIL, L'offensive à outrance : une doctrine unanimement partagée par les grandes puissances militaires en 1914, Revue historique les armées, Dossier Avant la guerre, n° 274, 2014. Lieutenant-colonel Michel GOYA, La pensée militaire française de 1871 à 1914, Pensées mili-Terre; CDEC (https://penseemilitaire.fr).

 

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