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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 13:25

  Général français, Premier consul (1799-1804) puis Empereur des Français (1804-1814/1815), NAPOLÉON BONAPARTE (Napoleone Buonaparte), surnommé le Corse ou le Petit Caporal, est l'une des figures marquantes de l'histoire occidentale. Il révolutionne l'organisation et la formation militaire, fait élaborer un Code juridique (le Code Napoléon), qui sert de modèle aux codes civils ultérieurs et qui inspire également d'autres codes en Europe, réorganise l'éducation et met en place avec la Papauté le Concordat, dénoncé en 1905 mais toujours en vigueur en Alsace et en Moselle. Ses grandes réformes laissent une empreinte durable sur les institutions de la France et d'une grande partie de l'Europe. Cependant, la passion qui le dirige est l'expansion militaire de la domination française et, bien qu'après sa chute la France est à peine plus grande qu'au début de la Révolution, il est quasi unanimement révéré, de son vivant et jusqu'à la fin du second Empire (sous le règne de son neveu), comme l'un des grands héros de l'Histoire. (Jacques GODECHOT)

Connu dans le monde entier pour ses campagnes militaires (et même célébré périodiquement, notamment en... Russie), son empreinte principale réside pourtant dans l'organisation politique, économique, juridique, administrative de la société. S'il a supprimé nombre d'acquis révolutionnaires (cultes non religieux, libertés d'expression, égalité entre l'homme et la femme, abolition de l'esclavage...), rétrospectivement beaucoup estiment qu'il a sauvegardé l'essentiel de la dynamique née de la Révolution. Sans doute l'évolution ultérieure de la République française (échecs des Restaurations) est favorisée par le mythe napoléonien, même si dans les faits bruts de son époque c'est loin d'être le cas pour ses entreprises... 

 

Un des plus grands chefs militaires de l'Histoire.

    Napoléon BONAPARTE est l'un des plus grands chefs militaires de l'Histoire. Son génie de la guerre a coïncidé avec une révolution sociale qui transforma l'armée française en une machine de guerre redoutable. Celle-ci faillit bouleverser l'ordre politique européen de manière irréversible, et elle laisse encore de grandes traces aujourd'hui, matériellement et surtout symboliquement. Au plan de la stratégie, son passage marque le début d'une ère nouvelle en matière d'organisation et de combat militaires. Toute la pensée stratégique du XIXe siècle est formulée d'après son expérience, que ce soit en matière de stratégie, de tactique ou de logistique. Les doctrines de la "petite guerre" et, indirectement, la pensée de la guerre maritime, sont définies d'après les stratégies de NAPOLÉON et de ses adversaires. Les concepts de guerre de masse, de guerre totale et de nation armée trouvent leur origine dans la guerre napoléonienne. La reconstruction de l'armée prussienne, puis allemande, qui est entreprise par la suite, tout au long du XIXe siècle, a son origine dans la défaite d'Iéna en 1806, infligée par NAPOLÉON BONAPARTE. (BLIN et CHALIAND)

 

Une oeuvre qui se confond avec celle de l'Empire

  S'il n'a pas laissé de Traité, on trouve dans ses Mémoires, dans ses notes de commandement et ses directives de nombreuses matières à méditer. Et c'est ce qu'ont fait tous ses commentateurs, qui ont, eu, élaboré de grands Traités sur la guerre : JOMINI et CLAUSEWITZ principalement. La carrière militaire et politique tes trop connue et écrite par ailleurs pour qu'on y revienne ici, mais il n'est pas inintéressant de signaler plusieurs réflexions sur celles-ci, à commencer par celles d'Emile WANTY, qui rapproche entre autres les changements physio-psychologique de la personnalité de cet homme et les divers changements dans la manière d'élaborer les plans stratégiques, les manoeuvres tactiques et d'exercer le commandement. 

  BONAPARTE est général de la République de 1796 à 1800. Il bénéficie, d'abord auparavant comme officier de l'armée républicaine de l'évolution de l'armée vers la levée en masse, la conscription, et de l'expérience du modèle divisionnaire de sa marche, en manoeuvres comme au combat. 

"Napoléon est un problème, rapporte Emile WANTY (1895-1986), général belge des deux guerres mondiales et historien, et en sera toujours un", a déclaré Lord Roseberry (Napoleon, the last phase, 1900). Il y a en lui deux hommes successifs, si pas trois avec l'adolescent. (Auguste-Frédéric-Louis Viesse de) Marmont (1774-1852), maréchal d'Empire en 1814, dont les Mémoires (ouvrage publié en 1856) constituent une référence, en a esquissé le contraste : "Le premier, maigre et sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances matérielles, ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant, prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait... (...)". Obscur gentilhomme corse, admis dans une école royale, d'un pays très longtemps génois, médiocrement noté, sauvage, jeune officier totalement inconnu, il végète longtemps avant de révéler ses immenses possibilités. Et ceci d'autant plus qu'il est d'abord pris dans d'obscures conflits propres aux familles corses et s'il n'avait pas fait partie des momentanément vaincus de ceux-ci, sans doute serait-il resté célèbre... en Corse! Peu sociable, il s'enferme facilement dans les écoles dans la lecture des classiques, des philosophes, des historiens, des traductions d'auteurs latins et grecs. Il annote ses lectures et développe, aidé d'une capacité de mémoire prodigieuse, un corpus bien ordonné de savoirs et d'idées générales, sans attirance spéciale d'ailleurs pour les écrits militaires. Il connait néanmoins très bien les oeuvres de LLOYD, de BOURCET, de BOSROGER, de GUIBERT. Le jeune BONAPARTE y cueille des idées novatrices, hardies, coulées parfois dans des formules frappantes et concises.

Tellement pris dans les conflits entre familles corses (il reste sur l'ile jusqu'en juin 1793), à 24 ans, sa carrière est plus que compromise : il a négligé sa formation, n'a participa à aucune campagne, alors que dans sa génération, déjà des généraux font leurs preuves. Spécialisé dans l'artillerie, il se fait remarquer à Avignon dans l'été 1793, et surtout à Toulon en décembre de la même année. "Parmi les éminentes qualités, explique Emile WANTY, qui se réveilleront progressivement, retenons (...) le sens mathématique et la mémoire. Du premier découlent : la netteté et la précision de vues ; la clarté et l'accent positif des décisions. Bonaparte rejette le flou, le vague, l'abstrait ; par penchant naturel, il va traiter le cas concret en soi, y donner une "solution simple obtenue par le raisonnement et le calcul". Sa mémoire fera de lui un prodigieux enregistreur de tableaux et de statistiques, un cerveau qui pourra embrasser à la fois ensemble et d'attelés les plus minutieux. Dans cette organisation interne réside déjà le germe d'une centralisation poussée qui se développera lorsqu'ils sera devenu maître absolu."

Mais ensuite, ayant refusé un commandement en Vendée, il végète à Paris, jusqu'à ce qu'il participe au soutien militaire du régime (lors de l'insurrection royaliste du 5 octobre 1795) et devienne un général politicien. "Commandant l'Armée de l'Intérieur, ses ordres révèlent la précision inexorable dans le bilan, la minutie sans défaut dans les mesures d'exécution." Nommé après beaucoup d'hésitations par CARNOT Commandant de l'Armée d'Italie, ce qui est également un bon moyen de l'éloigner de la scène politique, il est chargé d'accomplir une mission dont il dépasse allègrement les termes : séparer les Autrichiens des Piémontais, déterminer le roi de Sardaigne à faire la paix avec la France, attaquer le Milanais avec vigueur. Entouré d'un adjoint BETHIER, lequel désigne également des adjudants-généraux. Bridé par les nécessités politiques venant de Paris, d'abord soucieux de s'emparer de terres riches propres à ravitailler le pays et aussi par les contingences militaires liés à des effectifs faibles et souvent mal habillés et mal armés et surtout parce que toujours pour Paris, le théâtre d'opérations principal est l'Allemagne. Servi par la lenteur et l'esprit routinier des généraux autrichiens, et par l'inadaptation de leurs troupes à la manière de combattre les Français, BONAPARTE et ses lieutenants repoussent ceux-ci assez loin de l'Italie. Ils ne peuvent exploiter plus avant leur victoire de Rivoli car la priorité est de chasser les Anglais de la Méditerranée. D'où cette "digression orientale" que constitue la campagne d'Egypte. On l'appelle souvent ainsi mais sur le plan stratégique, cela représente tout de même la première apparition dans l'Art militaire d'une politique impériale visant à frapper un adversaire en un point sensible hors de portée de ses réactions immédiates. Mais la supériorité navale, que BONAPARTE n'a pas, y est tout aussi indispensable que pour une attaque directe de l'Angleterre. 

"Sur le plan tactique, explique encore Emile WANTY, à des siècles de distance, cette campagne fut un nouveau choix entre les dispositifs articulés occidentaux, renforcés cette fois par la puissance de feu, et les formations de cavalerie orientale, chargeant et et se dérobant. Dans l'ensemble, la poursuite d'un mirage par une armée vite déçue au contact des réalités de cette guerre épuisante. (...) La prodigieuse imagination de Bonaparte, qui contraste furieusement, à certains moments, avec son sens aigu des réalités immédiates, se donne libre cours, même aux heures difficiles, par exemple après l'échec du siège de Saint-Jean-d'Acre." Son ambition est s'il réussit, est de renverser l'Empire turc et de fonder dans l'Orient un nouvel et grand empire. Mais après moins de 14 mois, la grande aventure se solde par un échec complet. Il doit alors rembarquer pour la France cet octobre 1799. Son accès à la magistrature de Premier Consul ouvre une sorte de nouvelle époque.

         C'est là que maints biographes, dont MARMONT, dessinent une périodisation qu'amorce la campagne de 1800, pour aboutir à l'Empire : d'abord une phase ascendante (1802-1809), puis une phase déclinante jusqu'en 1815. Chacune de ces phases se caractérisent par des éléments (de la tactique à la forme de commandement) qui changent beaucoup. 

C'est notamment sur le plan de la composition des armées, de la méthode de commandement, de la manoeuvre sur le terrain, de la logistique de la tactique et du facteur moral, qu'ils pointent les différences, mêmes si elles n'expliquent ni toutes les victoires ni la défaite finale. Souvent, les adversaires sont les mêmes, Prussiens, Autrichiens, Russes, Angleterre, cette dernière étant déterminée autant sur le plan dynastique que sur le plan stratégique à ne pas laisser perdurer en Europe une puissance dominante, qui pourrait nuire surtout à ses intérêts commerciaux. Cette dernière puissance conserve sa stratégie d'équilibre des puissances continentales qui lui laisse les mains libres sur de nombreux plans. 

      Dans la phase ascendante, en ce qui concerne la composition des armées, "Napoléon a dépassé le stade des armées de 35 000 à 60 000 hommes avec lesquelles il avait fait des prodiges en 1796 et 1800. Il puise largement dans les disponibilités humaines de la France par une conscription (officielle, mais le tirage au sort perdure largement) aux exigences toujours plus âpres. Car, s'il ne fut jamais très ménager du sang de ses soldats, il va se laisser aller, de plus en plus, à dédaigner les pertes (que pendant la Révolution il minimise d'ailleurs dans ses rapports...). Cette tendance n'est pas encore perceptible en 1805 et 1806 ; les batailles-boucheries (à grande renfort de manoeuvres coûteuses et d'usage d'artillerie de plus en plus présente sur les champs de batailles dans tous les camps) commencent en 1807, à Eylau, à Friesland ; puis vient Wagram (1809). 

La Grande Armée type 1805 et 1806 totalise quelque 200 000 hommes, masse plus difficile à manier, Napoléon, en 1804, l'articula en corps d'armée. Il y en eut sept en 1805, plus la Garde et la Réserve de cavalerie. En 1806 : six corps, plus la Réserve de cavalerie de six divisions. L'Empereur les manoeuvre tout comme Bonaparte le faisait avec les divisions, mais il sera amener à les constituer en groupements pour faciliter les mouvements. (...). Le vertige du nombre eut une autre conséquences. Napoléon s'écarte des idées de la Révolution en "contaminant" le caractère national de l'Armée par des apports étrangers. Les Suisses, à son grand étonnement, renâclèrent, et ceux qui furent incorporés de force firent défection à Baylen. La Hollande ne donna pratiquement rien, alors que la Belgique offrait de nombreux officiers et soldats à l'Empire. Il y eut des formations italiennes, piémontaises surtout, dalmates, allemandes, espagnoles. La Pologne fournit le plus sérieux efforts : 18 régiments. Napoléon intervient personnellement, tranche de haut, impose les chiffres des contingents étrangers, les fait muter à travers l'Europe, mange, morigène et ne cesse d'échafauder cette armée internationale, européenne, composite, sans cohésion, sans idéal solide, où se multiplieront les causes de faiblesse, les germes de défection. Au début de 1809, les armées d'Espagne compteront 50 000 étrangers sur 300 000 hommes ; à Wagram, un tiers de l'Armée sera non français."

Sur la méthode de commandement, "entre 1803 et 1807, Napoléon fut en pleine possession de ses moyens physiques". Il lit en détail, annote, enregistre en détail les états mensuels des unités et des flottes. "Il travaille plus languit que le jour, se réveille à minuit pour l'arrivée des courriers, donne ses décisions, dicte ses réponses avec célérité. (...). Ceci explique, d'une part l'apparente indécision aussi longtemps que les renseignements politiques ou militaires, restent imprécis, d'autre part l'instantanéité de son action, la foudroyante rapidité des ordres dès que se précise l'hypothèse la plus probable parmi toutes celles qu'il a envisagées. De juin à août 1805, il ne croit pas au projet d'alliance entre l'Angleterre, la Russie et l'Autriche. Mais le 23 août (ses ordres de marche sur Vienne tombent). Le rythme est moins accéléré en 1806, car la Grande Armée est en partie à pied d'oeuvre. (...) L'Empereur, chef absolu, se conduit comme tel. Les qualités foncières de ses maréchaux, révélées parfois bien avant l'ascension de Bonaparte, eussent pu être confirmées, développées, coordonnées par Napoléon s'il se fût donné la peine d'être le professeur unique et prestigieux d'un "Cours de Maréchaux", pour en faire des chefs capables d'agir en pleine autonomie. Il a préféré agir par voie d'autorité (et cette façon de faire n'est ni nouvelle ni originale, au grand détriment de nombreux Empires...). Les exécutants n'auront presque jamais une vue et une compréhension d'ensemble de la manoeuvre projeté ou en cours. Les relations et réactions réciproques de ses commandants de corps, déjà rendus malaisés par les jalousies, les susceptibilités, en souffriront. Aussi longtemps que l'Empereur sera présent, il n'y aura que demi-mal, mais, pour avoir commis cette erreur capitale, il connaitra plus tard bien des déboires dont il porte seul la responsabilité. Cela commence à se manifester en 1809. (...)". 

Sur la manoeuvre napoléonienne, Emile WANTY toujours écrit : "En octobre 1806, l'Empereur écrivait à Soult : "Avec cette immense supériorité de forces réunies sur un espace aussi étroit... je suis dans la volonté de ne rien hasarder, d'attaquer l'ennemi partout où il voudra, avec des forces doubles..." Il n'a plus la mentalité du joueur ; au coup de dés il substitue le calcul. Mais la victoire impose des servitudes ; plus la Grande Armée s'enfoncera au coeur de l'Europe, plus elle devra laisser derrière elle de détachements. Sur 200 000 hommes elle n'en mènera que 65 000 en Moravie (1805), et 90 000 à Iéna et Auerstädt. Marmont qualifiait d'admirable le rabattement stratégique  général vers le Danube en aval d'Ulm (1805) (...)". Un certain manque de coordination entre les corps d'armée auraient pu être préjudiciable, mais Napoléon exploite toutes les erreurs de l'ennemi. "Et ce fut la marche sur Vienne, les premiers contacts, assez durs avec les Russes, l'arrivée en Moravie, l'attente de l'offensive austro-russe, puis Austerlitz. En octobre 1806, la concentration prussienne est signalée dans la région d'Erfurt, et Napoléon peut en déduire plusieurs hypothèses. Son plan, placer son armée loin à l'extérieur d'une direction possible d'attaque des Prussiens, puis la faire tourner autour d'eux et intercepter les lignes de communications, grâce à cette vaste conversion. (...). Le même concept d'une fixation par un pivot de manoeuvre et d'une action d'interception, exigeant donc la division des forces, caractérise en gros la manoeuvre initiale contre les Russes, fin 1806, tout comme celle de Ratisbonne en avril 1809. Mais, cette fois, l'Archiduc Charles garde sa liberté d'action en agissant à l'inverse de ce qu'attendait l'Empereur, en menant le combat retardateur par un détachement. La marche sur Vienne, en 1809, est citée en exemple : un groupement le long du Danube en verrouille successivement les points de passage ; une colonne centrale marche de Landshut vers Braunau ; une colonne Sud, par Kufstein et Salzbourg, flanc-garde contre une menace possible venant d'Italie, en débordant les résistances opposées sur l'Isard et l'Inn. La progression, retardée par des actions dilatoires, par la crue des rivières et par la pénurie des moyens de pontage, fut plus lente que prévu. Vienne ne fut occupée que le 12 mai. L'armée autrichienne avait eu le temps de se concentrer et de venir prendre position au nord du Danube. Et ce fut Essling le 22 mai, puis Wagram le 4 juillet."

Sur la logistique, l'Empereur veille à toute une série de mesures et de prévisions pour les transports, les ravitaillements, les évacuations... Mais il ne semble pas que telle ait été sa préoccupation majeure. C'est certainement parce qu'il bénéficie d'un réseau de communications et d'une force de ravitaillements (réseaux de greniers et de moulins par exemple) mis en place durant des décennies non seulement au sein du Royaume de France mais aussi par les royaumes (on pense à la Hollande notamment) environnants. On inscrit tout de même à son actif le transport en poste de la Garde qui opère nombre de marches forcées. "En général, les plans impériaux font abstraction des normes humaines. Les marches de 1805 entre les côtes et le Rhin furent un calvaire, avec, parfois, des étapes de onze lieues ; les troupes n'avaient plus le temps de préparer les vivres qu'ils avaient dû se procurer par la maraude, faute de ravitaillements réguliers. (...) La situation s'améliorait lorsque les opérations stagnaient et que les troupes pouvaient vivre sur le pays. En Pologne (novembre 1806) l'Armée n'eut aucun ravitaillement, pas même la Garde, toujours favorisée pourtant. A la veille d'Eylau (février 1807), elle était privée de toute distribution depuis huit jours. En 1809, le groupement central fut retardé par l'Inn pendant 3 jours par les défenseurs, et 2 jours par l'inexistence d'équipages de pont. L'Empereur les avait supprimés après la campagne de 1805, les jugeant trop lourds. Cela fera perdre encore 5 jours sur le Danube. Napoléon semble être resté fermé aux perfectionnements techniques. Marmont dit à ce propos : "les préjugés de Bonaparte, son éducation d'artilleur le rendaient opposé aux innovations ; il marquait une répugnance aux choses nouvelles." On constate en effet que, malgré ses dons prodigieux d'organisateur, l'équipement, les armes, les voitures, les chevaux manquaient, et cela faute d'argent, de matières premières, de contrôle sur les fournisseurs."

En ce qui concerne la tactique, l'Empereur ne codifie pas l'instruction et ses méthodes sont disparates. "Il insista plus sur "l'ensemble dans les mouvements" que sur la technique des tirailleurs et l'utilisation du terrain. Il aime les revues minutieuses, interminables. Les pertes vont écrémer les unités ; la hantise du nombre videra les dépôts de leurs instructeurs et remplira les corps de recrues à peine dégrossies (après Iéna). Dès 1808, Groucho qualifie sa cavalerie de piteuse. A Essling, les formations seront incapables de se ployer et se déployer sous le feu avec ordre. Mais ces armées, si mal pourvues du nécessaire, sont malgré tout magnifiques au feu. Napoléon sait qu'il possède en elles l'instrument idéal pour sa conduite de la bataille, qu'il peut leur demander la ténacité dans la défense, la fougue dans l'attaque. Il s'attache à "créer l'événement", à provoquer par des procédés variables l'usure de l'adversaire en un point choisi, pour y asséner ensuite le choc qui produira la décision." C'est que NAPOLÉON bénéficie encore jusque dans les années 1810 de l'élan révolutionnaire dans les armées, même si celui-ci, pour de nombreuses causes, s'use avec le temps. De plus sa façon nouvelle de faire la guerre n'est comprise que lentement pas les adversaires successifs. En tant qu'il bénéficie de masses d'hommes importantes dans ses forces de réserve dans les armées, les nombreuses pertes n'entament pas leur manoeuvrabilité.

C'est sur le facteur moral que l'armée française possède une grande supériorité pour un temps encore long, jusqu'aux extrémités de 1815. "L'Empereur s'est retranché délibérément des hommes, pour qui il n'a guère que mépris, tempéré parfois par une dédaigneuse indulgence". Cette appréciation d'Emile WANTY, qui provient en grande partie d'ailleurs des biographes de NAPOLÉON, est valable pour tous ces hommes parvenus à un pouvoir tellement important, absolu, qu'il se prennent pour des dieux, d'ALEXANDRE à HITLER. "D'où vient alors ce prestige extraordinaire, cet ascendant sur les troupes? Ils émanent de sa personne, mais aussi de ses proclamations (mais aussi de l'immense appareil de propagande qui s'active autour de lui...). Il eut le don des phrases incisives (qui ne sont rien si elles ne sont pas rapportées et amplifiées...), suscitant l'enthousiasme. Mais rien ne valait le contact direct, (mode d'expression du leader charismatique, même si ses actions sont idiotes...). Chaque fois qu'il remontait une colonne, il mettait pied à terre et passait une revue, complimentait les régiments qui s'étaient distingués, récemment, et dont sa mémoire infaillible lui rappelait les détails, complétait les cadres, donnait des décorations. De la légion d'honneur, créée le 14 mai 1802, il avait dit : "On appelle  cela des hochets. Eh bien! C'est avec des hochets qu'on mène les hommes... Les Français n'ont qu'un seul sentiment : l'honneur...". La présence de l'Empereur, la simplicité de sa tenue, la bonhomie naturelle ou affectée de son attitude envers les vieux soldats, tout cela galvanisait la troupe et lui faisait oublier ses misères et accepter les risques effroyables de la bataille. La valeur individuelle n'y jouait pas un grand rôle. Pris, étroitement enfermé dans l'ordre serré, le soldat, qu'il fut courageux ou poltron, pouvait difficilement s'en dégager. Les bataillons, les divisions, en dispositifs massifs, debout, non abrités, restaient inutilement à portée efficace des feux ennemis, sans broncher, subissant des pertes terribles. Une file s'était-elle renversée par le "vent du boulet"? Froidement, les serre-files faisaient fermer le rang; Ce stoïcisme, ou cette résignation, se haussaient à hauteur de l'Antique, mais ne parlaient pas en faveur de chefs exigeant de tels sacrifices, inutiles sur le plan tactique, néfaste sur celui de l'efficience." Peu importe, en fait, tant qu'il y avait de la réserve...

      Dans la phase descendante, méthodes de commandement, évolution de l'instrument militaire, logistique, stratégie et tactique tirent l'Empire, en tout cas sa facette militaire, vers le bas. 

Pour le méthodes de commandement, "après la plénitude physique de 1805 à 1808, voici le déclin de Napoléon". On le voit aux tableaux même qui le représentent : "Gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises, ... insouciant et craignant la fatigue, blasé de tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts et ses caprices... Son esprit était toujours le même, mais avec moins de résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse". Tel est le second volet du dytique de Marmont, outrancier sans doute, mais confirmé par de nombreux témoins quant au besoin grandissant de sommeil et à son indécision. Jusqu'ici, Napoléon avait été commandant de sa grande armée en même temps que chef d'Etat, toujours présent là et quand il fallait. Son absence, en 1809, avait suffit à compromettre le début de la campagne. Mais les tâches immenses de l'organisation et de l'administration de l'Europe napoléonienne par un cerveau centralisateur exigeaient sa présence à peu près continue à Paris. Il met du reste l'accent sur cet aspect de son rôle (...). De plus en plus, il va devoir confier à des subordonnés la conduite de ses armées, réparties un peu partout. L'accroissement continuel des effectifs, que lui seul a voulu, l'élargissement des théâtres d'opérations le contraignirent par la suite, pour diminuer le nombre de ses subordonnés et obtenir de la souplesse dans la manoeuvre, à recourir à une nouvelle articulation réunissant plusieurs corps d'armée sous un même commandement : l'armée, ou plutôt le groupe d'armée, réalisé en 1812 et 1813. Dans cette tentative il sera desservi par l'impréparation de ses maréchaux et de ses états-majors." Contrairement à sa maxime même selon laquelle celui qui n'a su qu'obéir pendant 10 ans n'a plus la capacité de commander", il choisit ses maréchaux, non par rapport à leur mérite militaire, mais pris dans ce "complexe de la cour" bien connu sous les Royautés, par rapport à l'habileté politique (et sociale) de ceux-ci. D'autant qu'il favorise la formation d'une noblesse impériale. "En 1814, l'Empereur tarde à se rendre aux armées, impose à ses commandants de corps d'observation des conduites reposant sur une estimation inexacte de la situation. Ils se replieront, rendant impossible la constitution d'une armée de réserve. Mais lorsque Napoléon ne disposera plus que de forces réduites, il se retrouvera le Bonaparte de 1796 : "activité, vitesse", manoeuvrant par lignes intérieures, parfois servi, parfois desservi par des lieutenants qui se reprennent ou restant las. Enfin, en 1815, son plan initial sera, comme toujours, impeccablement classique, mais cette fois, il ne sera plus servi ni par l'état-major, ni par les commandants de corps de naguère (...)".

L'évolution de l'instrument militaire reste soutenue par les dons d'organisateur de l'Empereur. "Il est prodigieux qu'après chaque série de défaites, il réussisse à faire surgir de France une nouvelle armée. Bien que les luttes stériles d'Espagne immobilisent 300 000 hommes et en coûtent 50 000 par an, il concentre en juin 1812, à l'ouest du Niémen, près de 600 000 hommes, avec 1 800 bouches à feu ; 428 000 entreront en Russie, dont 230 000 étrangers. (...) Ce fut la 1ère armée européenne intégrée sous un commandement unique, mais impuissante contre les immensités russes. Elle laissera là-bas 135 000 morts, 215 000 prisonniers, un millier de canons. Du chaos, il faut faire surgir une armée. On puise partout, impitoyablement. Dès avril 1813, la nouvelle Grande Armée compte 215 000 hommes, dont 175 000 Français, et, plus extraordinaire encore, s'il y a peu de cadres instruits, peu d'artillerie, presque pas de cavalerie, elle a un moral très élevé. (...) L'insuffisante formation de base se paiera par des pertes très lourdes ; c'est désormais une chaîne sans fin. En novembre 1813, les limites paraissent atteintes. Mais Napoléon est implacable. Il fait flèche de tout bois, rappelle les unités repliées d'Allemagne, d'autres rappelés d'Espagne, des conscrits, des gardes nationaux âgés de moins de 40 ans. Mais cette fois, l'adhésion du pays à ces sacrifices répétés semble avoir atteint ses limites ; il y a beaucoup de déchets (remarquez le vocabulaire fleuri utilisé par Emile WANTY, qui ne fait que relayer le ton des biographes du XIXe siècle). Cette armée composite, où des recrues, fin janvier 1814, seront engagées le lendemain du jour où elles ont reçu leur fusil, comprend encore des corps d'armée, mais ce terme ne peut faire illusion ; ce ne sont plus que des régiments de 500. (...) Pourtant, cette pauvre armée fera des merveilles d'endurance et de bravoure. Débarqué en France, fin février 1815, avec un millier d'hommes, Napoléon rappelle tous les anciens soldats licenciés, les recrues de 1814 et 1815 ; le pays se montre rebelle mais, au 1er juin, l'armée est passée de 200 000 à plus de 400 000 hommes et à l'intérieur, dont après  tous les détachements nécessaires aux frontières et à l'intérieur, il n'en restera que 125 000 pour l'armée opérative, contre 230 000 Coalisés immédiatement disponibles dans les Pays-Bas, et près de 400 000 Austro-Russes en cours de concentration. Le résultat final est dans ces chiffres." Mais aussi parce que les armées contre la France ont appris à se battre en grande partie à la "napoléonienne"...

La question d'une stratégie impériale se pose encore, après tant d'ouvrages consacrés à l'"ère napoléonienne". Emile WANTY écrit qu'en Espagne, il y eut deux guerres conjointes, mais rarement synchronisées : une guerre nationale et une guerre régulière par les Anglo-Portugais. Le conflit prenait un caractère confus, fragmentaire, totalement étranger à celui des "belles campagnes réglées". Et pourtant l'Empereur s'obstina étrangement à ignorer ce caractère aléatoire, ne croyant qu'à la force du Nombre, multipliée par sa présence. En Russie, il ne comprend visiblement pas cette politique de la terre brulée et s'obstine à avancer jusqu'à Moscou. On en arrive à se demander si NAPOLÉON n'a remporté ces victoires, triomphes tactiques après triomphes tactiques, uniquement parce que la Coalition souffrait de ses contradictions politiques et stratégiques, écartelée entre les modérés et les jusqu'au boutistes, les irrésolus et les dynamiques. En face, il semble qu'il n'y jamais eu également de plan stratégique d'ensemble. Par contre, il y eut bien une stratégie d'Empire, par l'installation d'élites politiques à la tête des pays occupés, par des réformes administratives et juridiques imposées, et cela se voit réellement mis en oeuvre... dans les temps de trêves, à chaque fois remises en cause par l'Angleterre. Il y avait bien une stratégie politique et idéologique, mais il semble bien qu'il manquait une véritable stratégie militaire... des deux côtés...Ce n'est qu'en 1815 que les Coalisés coordonnèrent leurs commandements. Et dans le mois de Mars, face à cette coordination, la possibilité d'une défensive efficace sur les lignes intérieures, les lignes entre les deux armées ennemies se rétrécissant, s'amenuisèrent assez rapidement. Ces deux armées réussirent une vaste opération de surprise par une concentration dissimulée jusqu'au 14 juin. 

Même la tactique, dans cette phase, décline dans l'armée française, sans s'améliorer d'ailleurs chez les adversaires. C'est un véritable équilibre dans la médiocrité et les pertes... Peu de batailles se réclament encore du coup d'oeil napoléonien. A Lützen, "la lenteur des mouvements des Coalisés, le système des attaques fragmentaires et frontales réduisirent à rien le bénéfice initial de la surprise tactique et permirent à l'armée française de se réunir sur le champ de bataille, conformémentaux prévisions et aux calcules basés sur les distances. Mais il n'en sortit qu'une bataille parallèle, non décisive." Après Bautzen, Leipzig, Brienne... Waterloo "confirme ce déclin tactique ; il serait vain d'y chercher le souvenir des batailles de la grande époque, si ce n'est dans la bravoure." Les Coalisés profitent, enfin, d'une défaillance tactique de l'Empereur, obtenu, enfin, une bataille décisive. Alors que les troupes de NAPOLÉON avancent réellement, elles sont surprises par des bataillons anglais dissimulés. Désordre, recul, confusion et bientôt panique, s'emparent de ce qui reste de la Grande Armée. Sans doute manque t-il à l'exposé d'Emile WANTY un aspect pourtant bien développé dans l'armée française dans la phase ascendante de l'Empire : l'activité des sections de renseignement, des chaînes de l'information sur le terrain et les mouvements de troupe.

  Tacticien militaire parmi les plus grands, il semble bien manquer à NAPOLÉON un sens de la stratégie d'ensemble, sur tous les plans. Il reste du passage fracassant de NAPOLÉON PREMIER, une transformation radicale de l'Art de la Guerre, théorisée ensuite par JOMINI et CLAUSEWITZ.

N'oublions jamais, qu'en fin de compte, l'oeuvre d'un homme si grand soit-il, n'est que l'expression d'actions réciproques : sans des ennemis aussi pugnaces que l'Angleterre monarchique et une constante hostilité envers les idées révolutionnaires en Europe, hostilité qu'il a pu lui-même, par ses activités militaires, aviver, on ne peut comprendre la dynamique de cette oeuvre. 

 

NAPOLÉON BONAPARTE, Correspondance générale, 12 volumes, Fondation Napoléon-Fayard, Paris, 2004 (première édition sur la commande de Napoléon III, 32 volumes, 1858-1869) ; Oeuvres littéraires et écrits militaires, 3 volumes, Bibliothèque des Introuvables, réédition 2001 ; Oeuvres de Napoléon 1er à Saint-Hélène, 4 volumes, Bibliothèque des Introuvables, Paris, réédition 2002. Pensées politiques et sociales, rassemblées par A. DANSERRE, Flammarion, 1969  et Comment faire la guerre, éditions Lebovici, 1973. Des extraits de ces deux derniers ouvrages se trouvent dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 : Maximes, 

Jean COLIN, L'Education militaire de Napoléon, 1900. J.DELMAS et P. LESOUEF, Napoléon, chef de guerre, 1969. Jacques GARNIER, L'ART MILITAIRE DE napoléon, 2015. Antoine Henri de JOMINI, Vie politique et militaire de Napoléon, 1827. B.H. LIDDEL HART, The Ghost of Napoleon, 1933. James MARSHALL-CORNWALL, Napoleon as Military Commander, Londres, 1967. Gunther ROTHENBERG, The Art of Warfare in the Age of Napoleon, Londres, 1977. Jean TULARD, Napoléon ou le mythe du sauveur, Fayard, 1977 ; Dictionnaire Napoléon, Fayard, nouvelle édition 1999 ; Napoléon, chef de guerre, 2012. 

Emile WANTY, l'Art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jacques GODECHOT, Napoléon 1er dans Encyclopedia Universalis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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