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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 08:04

    Malgré la parcimonie des textes des auteurs marxistes et même d'analyses marxistes de l'art, la plupart disséminés dans des considérations de combat idéologique et sans doute parce que la pratique des Etats dits communistes ou socialistes inclu une une forte utilisation de l'art (comme moyen d'information et de propagande), Danielle LORIES consacre tout un chapitre sur Marx : Eléments pour une "esthétique marxiste".

    Dans la lignée de la pensée dialectique hégélienne de l'histoire, se situe le matérialisme historique de Karl MARX (1818-1883). Il n'attribue pas à l'art un rôle insigne dans la progression de l'histoire vers sa fin et ne consacre à l'activité artistique et aux oeuvres que des remarques éparses et non systématisées. Mais la pensée de l'auteur du Capital marque en profondeur certains pans de l'esthétique du XXe siècle. 

Tous les commentateurs, explique t-elle, s'accordent maintenant à considérer que MARX n'a à aucun moment développé quelque chose qui constituerait une véritable esthétique ou théories marxienne de l'art, malgré énormément de référence (révérence) de penseurs plus ou moins officiel à une esthétique marxiste, laquelle leur doit plus d'ailleurs qu'à une hypothétique philosophie esthétique de Karl MARX...

L'idée maitresse que recèle ce qui devrait s'appeler le "matérialisme dialectique" eu égard à l'art, relève de la "superstructure" culturelle, de l'idéologie. Il faut situer l'art dans la même catégorie que la religion, le droit, la morale et ce sont les conditions économiques et socio-historiques qui déterminent à chaque fous l'état des modes de production et de distribution des moyens de substance comme des idéologies. Cette idée d'une dépendance causale de l'artistique au socio-économique est à l'origine d'une vulgate marxiste simpliste autant que prolixe, que beaucoup mettront en avant pour dénigrer d'ailleurs cette idée-même. 

     Il faut distinguer, pour éclaircir cette question, entre les propres remarques de Karl MARX et les différentes théories marxistes ultérieures.

- Le caractère éparse et superficiel des remarques de MARX sur l'art laisse entière la question de savoir quels sont les liens entre telle oeuvre et le soubassement socio-économique sur lequel elle repose. Outre le fait que MARX et ENGELS (1820-1895) mettent constamment en garde contre toute interprétation causale exclusive et directe, l'économie agit seulement pour eux seulement en dernière instance sur la production intellectuelle (comme le rappelle Marc JIMENEZ, Qu'est-ce que l'esthétique? Gallimard, 1997). Il existe un jeu d'interaction entre l'économie et l'idéologie. L'ampleur de l'idéologie ne doit pas masquer sa relation avec l'économique. On peut se référer à ce qu'écrit MARX lui-même dans Economie I, Oeuvres (Editions de la Pléiade). Même si ces écrits restent relativement pauvres en matière d'explication, l'articulation entre ces deux sphères de l'activité humaine est d'autant plus complexe que même après que les conditions économiques d'une création artistique datée (MARX prend l'exemple de l'art et de la littérature grecques anciennes) aient disparu, ces oeuvres marquent encore les esprits des hommes. L'art est surtout chose du passé, c'est ce qui transparait dans la description de la société communiste. Dans la société sans classe et aux contradictions enfin résolues, "l'art, commente Jacques TAMINIAUX (Sur Marx, l'art et la vérité, dans Le regard et l'excédent, La Haye, Nijhoff, 1977), disparait comme oeuvre, comme artiste, comme activité spécifique, comme mode spécifique d'accueil, de vision ou d'écoute", précisant un peu plus loin que dans ce monde dont l'avènement est annoncé "l'art comme monde des oeuvres appartient au passé, à un âge où la production était sans prise réelle sur la nature, et où régnait la division du travail". Autant dire que l'art n'est idéologie, c'est-à-dire reflet fidèle/infidèle, masque trompeur/véridique, de l'état de la société matérielle, que tant qu'il y a division du travail, et donc aliénation. Autant dire, explique toujours Danielle LORIES, "qu'une fois disparues ou vaincues l'aliénation et de la division du travail qui conditionnent les oeuvres, l'art ne peut plus produire d'oeuvres, et il n'est plus qu'un passe-temps comme un autre, que peut adopter tout un chacun, indépendamment de tout talent, auquel tout un chacun peut se livrer quand bon lui semble gré de sa fantaisie individuelle et qui échappe ainsi à tout professionnalisme (lequel appelle la division honnie du travail vouée à l'abolition dans la société communiste."

-  Les héritiers intellectuels des fondateurs du marxisme doivent pratiquement construire, s'il veule qu'il existe une esthétique marxiste, la connexion entre conditions socio-économiques et élaboration des oeuvres. Historiquement, dans l'orthodoxie marxiste, l'emporte l'idée simplifiée que l'art est le reflet de la réalité sociale.

     LÉNINE à la tête de la jeune Union Soviétique, au pays du "socialisme réel" soutient peut et fort que l'art appartient au peuple, qu'il prend ses racines dans la masse des travailleurs, que ce sont ces derniers qui doivent le comprendre et l'aimer et qu'il doit pour cela être en accord avec leurs sentiments et aspirations.

    Et les débats sur ces questions, très ouvertes dans les années 1920, prennent fin lorsque, sous STALINE, en 1934, est proclamée esthétique officielle du marxisme-léninisme la doctrine du réalisme socialiste.

  C'est le triomphe d'Andrei JDANOV, exigeant de l'artiste à la fois la représentation "historiquement concrète, vraie" de la réalité "dans son développement révolutionnaire" et sa contribution à l'éducation des travailleurs "dans l'esprit du socialisme". Maxime GORKI s'inscrit dans cette même ligne officielle avec son théâtre (Les bas-fonds par exemple). 

    L'oeuvre de Georges LUKACS (1885-1971), philosophe hongrois a une place particulière dans la mouvance marxiste. Il consacre un temps - dans les années 1930 - son activité à la reconstitution des concepts esthétiques de MARX et d'ENGELS et se fait le défenseur du réalisme contre la décadence moderne.

"Si dans ses différents moment, l'oeuvre de Lukacs, écrit Jean-Michel PAMIER, demeure la plus grande tentative de penser l'esthétique - et en particulier la littérature - à partir du marxisme, un grand nombre d'auteurs lui reprocheront son postulat du réalisme, sa fidélité à l'esthétique hégélienne, son manque d'intérêt pour l'art moderne et les arts autres que la littérature. Il est vrai qu'il n'aborde que très rarement la musique, les arts plastiques, la poésie et le cinéma - et surtout demeurera hostile à tout le mouvement des avant-gardes des années 1920 et aux théories de la critique formaliste. Si certains s'efforceront de tirer de sa polémique avec Brecht la possibilité d'une meilleure compréhension du réalisme, d'autres, comme Lucien Goldmann, verront dans ses oeuvres de jeunesse, à l'époque de sa rencontre avec la philosophie de la vie, l'hégélianisme, le néo-kantisme, puis le marxisme (L'âme et les formes, La théorie du roman, Histoire et conscience de classe) la possibilité de développer à partir du concept de "forme", de "totalité", de "héros problématique", une sociologie marxiste de la littérature qui évite les écueils de son primat du réalisme (Pour une sociologie du roman, 1964). Pierre V. Zima (l'ambivalence romanesque, Proust, Kafka, Musil. L'indifférence romanesque, Sartre, Moravia, Camus, Le Sycomore, 1980, 1982) s'efforcera d'unir la critique goldmanienne aux méthodes de la critique formaliste, s'inspirant en particulier de Bakhtine."

    La tradition marxiste connait des prolongements esthétiques à travers les réflexions de penseurs comme Theodor ADORNO, Walter BENJAMIN et en général l'école de Francfort, mais aussi comme Herbert MARCUSE, ou encore du côté des sociologues, comme Pierre BOURDIEU.

La possibilité d'une esthétique systématique, rappelle Jean Michel-PALMIER sera "violemment dénoncée par les représentants de l'Ecole de Francfort, en particulier Theodor Adorno dans sa Théorie esthétique. Pour lui, il ne s'agit pas de juger l'oeuvre à partir de critères idéologiques, ou esthétiques, définis a priori, de maintenir le primat du réalisme, mais au contraire d'apprendre à déconstruire la forme artistique, à être attentif à toutes les formes d'expression de la modernité, qu'il s'agisse de la peinture, de la poésie ou de la musique, à s'interroger sur le rapport de l'art et de la société moderne, sur le fonctionnement de l'industrie culturelle, de la culture de masse en acceptant que, tout en exigeant une rigueur constante, le discours esthétique sache se taire devant l'oeuvre elle-même pour la laisser vivre et parler. Walter Benjamin réalisera en ce sens d'admirables analyses qui montrent que la critique marxiste de l'esthétique peut saisir les objets les plus fragiles - l'éphémère, la photographie, la poésie, le rêve, la peinture, le fragment, tous les symboles en bribes de la modernité - pour en donner une élucidation ouverte, critique, politique et philosophique. Le succès contemporain de l'oeuvre de Benjamin en Europe s'explique sans doute par la méfiance légitime qu'ont suscité tant de discours dogmatiques et systématiques qui prétendaient parler au nom de marxisme sur l'oeuvre d'art. Et c'st ce caractère ouvert, conflictuel, sans cesse bouleversé qui donne à la réflexion marxiste sur l'art une richesses particulières. Elle doit, en corrigeant ses erreurs passées, son schématisme et parfois son dogmatisme, s'inspirer aussi bien de l'effort d'élucidation idéologique luckacsienne que des analyses de Bloch, Adorno, Marcsre et Benjamin."

 

     Jean-Michel PALMIER, philosophe, se trouve d'accord avec Danielle LORIES pour constater le manque de théorie réelle sur l'art ou/et l'esthétique des fondateurs du marxisme. De plus, "le fait que les réflexions de Marx et d'Engels sur l'art et la littérature soient nées d'une nécessité précise, celle du combat politique, de l'analyse des productions idéologiques, que leurs interrogations s'enracinent dans le sol de l'esthétique hégélienne, qu'ils n'aient laissé aucun ouvrage entièrement consacré à l'esthétique, a introduit dans la réflexion marxiste sur l'art non seulement la permanence de ces concepts hégéliens (forme, contenu), mais la tentation souvent grande chez leurs exégètes (comme Franz Mehring) de tirer du marxisme une "esthétique marxiste" comme on tire du système hégélien une "esthétique hégélienne". A la difficulté de saisir la problématique de l'art à partir des concepts esthétiques classiques se sont donc ajoutés des problèmes nouveaux, suscités par l'approche marxiste elle-même. Les nouveaux dangers seront alors de voir se constituer une nouvelle normativité (ainsi le "réalisme socialiste"), de concevoir de manière dogmatique le rapport entre l'art et les infrastructures, de méconnaitre sa spécificité pourtant soulignée par Marx et Engels, d'identifier un "art révolutionnaire" à un "art de parti", de méconnaitre la liberté et la complexité de la création artistique, d'enfermer la réflexion esthétique dans des polémiques stériles autour de pseudo-concepts, "art bourgeois", "art révolutionnaire", "art décadent", "art formaliste", "art réaliste", de méconnaitre enfin la complexité des niveaux d'analyse de l'oeuvre d'art du point de vue idéologique. 

La richesse, la diversité de la réflexion marxiste sur l'art - des premiers textes de Marx lui-même aux essais de Walter Benjamin par exemple - tient sans doute à cette nécessité perpétuelle de repenser chaque problème et d'en proposer une nouvelle théorisation.

Il n'y a pas une ou des "esthétiques marxistes", mais des approches souvent très différentes tentées par des marxistes. Celle de Lukacs, de Brecht, de Benjamin ou Adorno ne peuvent se réduire à une seule et même approche. Elles font intervenir, chacune, une certaine conception de l'analyse marxiste appliquée à l'art, mais aussi une sensibilité à tel ou tel style, qu'il serait vain de nier. Ce qui les unit, c'est leur souci de comprendre l'art au sein d'une société divisée en classes, d'en analyser le surgissement, le déploiement, la réception et de concilier l'exigence d'élucidation idéologique, la rigueur utopique, ludique de chaque oeuvre. ce caractère résolument ouvert de l'approche marxiste de l'art, l'abandon de tout dogmatisme, la multiplicité des styles d'analyses, leurs conflits aussi, sont autant de signe de la complexité des problèmes que l'analyse marxiste de l'art et de l'esthétique doit affronter. Aussi le faux concept normatif d'"esthétique marxiste, nous semble-t-il devoir être abandonné car, comme le souligne Brecht : "Le Parti marxiste-léniniste n'a pas à organiser la production des poèmes comme on organise un élevage de volailles ; sinon les poèmes se ressemblent justement comme un oeuf ressemble à un autre oeuf"."

 

Louis-Marie MORFAUX, professeur de philosophie, confirme dans le Vocabulaire d'esthétique de son côté qu'"absorbés par les problèmes économiques, politiques et sociaux de leur époque, ni Marx ni Engels n'ont composé de théorie de l'art, et encore moins un traité d'esthétique. Cependant les questions posées par l'art étaient trop étroitement liées à leur combat politique pour qu'ils n'aient pas fréquemment pris parti sur elles. Aussi ne semble-t-il pas impossible, à partir des éléments épars dans leurs oeuvres, de constituer un ensemble cohérent formant une théorie de l'art, même si les difficultés essentielles qu'elle soulève, de l'aveu même des critiques marxistes, n'ont pas été pleinement surmontés (belle litote, en vérité). 

D'autre part, poursuit-il, il fait tenir compte des apports de leurs successeurs, dont s'est enrichie l'esthétique marxiste, quelles qui soient les divergences entre leurs vues, en particulier de Lénine, de Plékhanov et de Lukàcs." Cet auteur s'attache surtout au déploiement des théories marxistes  avant la période de l'école de Francfort. Il s'arrête, alors que le marxisme enrichit encore beaucoup de perspectives, au destin de l'esthétique marxiste-léniniste après Staline (fin des années 1950).

 

Danielle LORIES, Marx : éléments pour une "esthétique marxiste"?, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014. Jean-Michel PALMIER, Esthétique, dans Dictionnaire critique du marxisme, Sous la direction de LABICA-BENSUSSAN, PUF, 1999. Louis-Marie MORFAUX, Esthétique marxiste, dans Vocabulaire d'esthétique, Sous la direction d'Étienne SOURIAU, PUF, 2004. 

 

ARTUS

 

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