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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 16:23

    L'expression "Jeune École" désigne un groupe de théoriciens navals français qui, sous l'autorité de l'amiral Hyacinthe Laurent Théophile AUBE (1826-1890) s'oppose aux doctrines officielles à la fin du XIXe siècle. Ce groupe se donne lui-même ce nom, ce qui donne l'idée qu'il y aurait sans doute à faire une étude sociologique sur un genre des conflits internes aux armées (parmi d'autres) entre conflits de génération et tensions hiérarchiques. Comment des conflits directement liés aux objectifs et aux buts des armées peuvent-elles naître et s'exprimer dans un corps d'une institution où la discipline hiérarchique est érigée en dogme, avec tout son réseau de conditionnements et de punitions en cas de transgression. Suggestion aussi valable pour d'autres corps dont les membres sont soumis à un strict "devoir de réserve" (police, gendarmerie, voire pompier). Une des explications de cette possibilité d'éclosion de débats au sein d'une institution où ce terme signifie séditions, est représentée par l'environnement social global, où varie les possibilités d'expression des citoyens sur toutes sortes de sujet. Précisément, la société française est alors traversée par toute une série de conflits concernant notamment l'armée et pour tout un mouvement favorable à la liberté de la presse. 

     Compte tenu des difficultés budgétaires de la marine, sacrifiée au réarmement terrestre après 1870, ce groupe juge irréaliste le maintien d'une stratégie du fort face à la Royal Navy. Il propose une stratégie du faible au fort compensant l'infériorité numérique de la flotte par l'adoption d'armes révolutionnaires censées assurer la victoire à moindre frais. Formé à l'école des guerres coloniales - ce qui éclaire son engouement pour les petites unités et le facteur technologique - AUBE critique dès 1874 le primat des bâtiments de ligne, trop coûteux et trop vulnérables aux torpilles, puis développe une vision trifonctionnelle de la marine future :

- les torpilleurs assureraient la défense rapprochée du littoral et disloqueraient les forces de blocus ;

- les bâtiments de ligne parachèveraient au large la destruction des escadres adversaires ; 

- les croiseurs, attaquant sur toutes les mers du globe,saturerait la défense et anéantiraient le commerce anglais.

Entièrement dépendante du large depuis son industrialisation massive (au détriment d'ailleurs de son agriculture), la Grande Bretagne ne résisterait pas à cette saignée. Ainsi, les nouvelles données matérielles déclasseraient les enseignements de l'Histoire et inverseraient la hiérarchie traditionnelle de la stratégie navale au bénéfice de la guerre de course : simple expédient des marines inférieures à l'ère classique,celle-ci primerait désormais la guerre d'escadres et annulerait la matrice du large.

Pour doter les corsaires français d'un réseau mondial de base-relais, AUBE plaide l'expansion coloniale à outrance ; réfutant les considérations humanitaires, il prône le torpillage des paquebots et le bombardement des villes côtières comme les plus sûrs moyens de dissuader les agresseurs potentiels et de conclure rapidement les guerres (perspective terroriste qui annonce les théories de DOUHET pour l'armée de l'air). Aussi son passage au ministère de la Marine (1886-1887) contribue-t-il à la dégradation du climat international. AUBE durcit sa doctrine en prêtant au torpilleur une capacité océanique dont il est dépourvu et en réduisant le trinôme initial torpilleur/cuirassé/croiseur au binôme torpilleur/croiseur, alors même que la Royal Navy se dote de contre-torpilleurs lourds, puis reprend la course aux cuirassés.Mais ses "torpilleurs autonomes" et "bateaux canons" manquent de rayon d'action, d'endurance et de stabilité, sont des échecs, si bien qu'AUBE admet que les bâtiments lourds conservent leur légitimité.

Contre le dogmatisme de l'école historique, AUBE fonde son analyse (La guerre maritime et les ports français, 1882 ; De la guerre navale, 1885) sur le caractère changeant di contexte international et surtout des instruments disponibles. Il estime que les enseignements des grandes batailles du passé sont rendus caducs par l'apparition de moyens nouveaux comme la mine ou la torpille, qui fonctionnent comme des égalisateurs de puissance, comme le figure beaucoup plus tard, l'arme atomique. Il propose d'en tirer parti dans le cadre de stratégies nationales adaptées à chaque pays et à chaque situation. Il situe sa réflexion pour la France bien entendu, mais également bien au-delà, ce qui explique les nombreuses traductions étrangères de ses ouvrages (Autriche, Italie, Japon, Allemagne, et même Grande Bretagne...). Malgré l'échec de sa politique au Ministère de la marine, ses principes trouvent bien des oreilles attentives. 

Ses disciples continuent d'ailleurs à proclamer "la mort du cuirassé" jusqu'aux début du XXe siècle. Ses successeurs directs, notamment le journaliste Gabriel CHARMES et le commandant Z et Henri Montéchant (Les guerres navales de demain, 1891 ; Essai de stratégie navale, 1893), donnent à ses idées une tournure dogmatique, encore aggravé par des choix techniques défectueux, dont AUBE lui-même est en partie responsable. Les thèses plus mesurées de l'amiral BOURGEOIS (Les Torpilleurs, 1888) et de l'amiral FOURNIER (La Marine nécessaire, 1899) ne pourront prévaloir contre cette tendance. Il en résulte des errements qui discréditent plus tard le Jeune Ecole de façon durable.

De puissants mobiles extra-stratégiques contribuent à cette hérésie : la Jeune Ecole traduit les rancoeurs des officiers-mécaniciens contre une amirauté plus ou moins verrouillée par les élites traditionnelles, d'où la politisation croissante de la rivalité entre le torpilleur "démocratique" et le cuirassé "réactionnaire". L'état désastreux de la marine française au moment de Fadocha sanctionne ce débat surréaliste, mais les radicaux ramènent la Jeune École rue Royale (au Ministère de la Marine) en 1902-1905, période pendant laquelle le ministre PELLETAN mise sur le sous-marin. Il faut attendre le triomphe de l'école machinante, après 1905, pour que la marine revienne à des vues plus classiques.

En dépit des aberrations dans lesquelles elle finit par sombrer, la Jeune École a le mérite en fin de compte de chercher à définir une stratégie adaptée aux marines des puissances continentales, ce qui explique qu'elle ait fait de nombreux émules hors de France (notamment en Allemagne). Si les idées d'AUBE sont finalement invalidées au plan stratégique par l'issue de la Grande Guerre - les Alliés réussissant in extremis à garder la maîtrise de la mer -, elles s'avèrent prophétiques au plan tactique et opérationnel : les escadres cuirassées sont paralysées par la menace sous-marine dès 1914 et les U-Boots portent des coups terribles au commerce de l'Entente en 1917-1918. D'où la résurgence ultérieure des tendances technicises, que CASTEX ne réfute qu'au prix d'amendements considérables à l'orthodoxie Mahanienne. (Martin MOTTE, Hervé COUTEAU-BÉGARIE).

   Les différentes influences qui donnent à la Jeune Ecole toute son importance, outre la diffusion de ses idées, non seulement au sein de l'institution militaire mais également dans l'opinion publique, s'expliquent également par deux problématiques majeures : l'économie des industries militaires navales, notamment les programmes lancés dans les chantiers navals, ensemble de dynamiques industrielles et d'intérêts qui peuvent être très contrariés et le balancement constant, qui se retrouve dans les budgets militaires et les commandes d'armements, entre des impératifs de défense territoriale terrestre et des impératifs coloniaux. 

 

Théophile AUBE, A terre et à bord : notes d'un marin, 1884 ; De la Marine française, Rochefort, 1874 ; Un nouveau droit maritime international, 1875 ; Entre deux campagnes, 1881 ; La guerre maritime et les ports militaires de la France, Berger-Levrault, 1882 ; Italie et Levant, 1884. 

P. MASSON, Histoire de la marine, Paris/Limoges, Lavauzelle, tome II, 1983. T. ROPP, The Making of a Modern Navy, Annapolis, Naval Institute Press, 1987.

Martin MOTTE, Jeune École, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000 ; Une éducation géostratégique : la pensée navale française de la Jeune École à 1914, Economica, 2004.  Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

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