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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 12:26

        L'oeuvre de l'archéologue, antiquaire et historien de l'art allemand est le point de départ d'une nouvelle conception de l'art, appelée néo-classicisme. Théoricien, il est considéré comme le fondateur de l'histoire de l'art et de l'archéologie en tant que disciplines modernes. Défenseur inconditionnel de l'art grec, il y voit les caractéristiques absolues du beau ; il apparait comme un adversaire du baroque et du rococo. Il considère comme sa mission de former le goût de l'élite intellectuelle de l'Occident et se heurte aux tenants de la nature sensuelle de l'art, comme manifestation des passions de l'âme. Il invente carrément le "beau antique" en marbre blanc (ignorant comme ses contemporains qu'il était à l'époque antique recouvert de polychromie), dont l'esthétique est fondée sur l'idéalisation de la réalité et conditionnée par la liberté politique, la démocratie. Se basant sur les travaux du comte de CAYLUS en qui il reconnaît une influence importante, il contribue à faire de l'archéologie une science plutôt qu'un passe-temps de riche collectionneur.

    Alors qu'il végète d'abord après avoir étudié la théologie protestante comme instituteur et précepteur, il se convertit au catholicisme afin de pouvoir visiter les antiquités romaines. Admirateur de Pierre BAYLE et de VOLTAIRE, déjà convaincu de sa mission esthétique, il se fait connaitre, notamment des milieux du Vatican, par la publication de son premier écrit en 1755, Réflexions sur l'imitation des oeuvres grecques dans la sculpture et la peinture, qu'il fait "mousser", en bon stratège littéraire en faisant lui-même une réplique, suivie elle-même d'une réponse... Vite traduit en français puis en anglais (1755-1756), attaché à la cour pontificale, il se met service du cardinal ALBANI, refusant les offres de princes allemands, pour décorer sa villa de sculptures antiques. Il fait une très courte carrière car il est assassiné en 1768 par un jeune homme qui tente de la voler (sans doute une version officielle). 

   Il écrit un certain nombre d'ouvrages qui développent les aperçus esquissés dans ses premiers écrits, tous reliés à ses activités du moment (qui ne sont pas seulement artistiques... sauf si on peut qualifier d'artistiques ses multiples aventures coquines) : parmi eux le catalogue d'une collection de gemmes, Description des pierres gravées du feu baron de Stosch (1760) ; suite à la découverte de trésors à Herculanum deux ouvrages remarques sur l'architecture des Anciens (1762); à un jeune ami Des réflexions sur le sentiment du beau dans les ouvrages de l'art et sur les moyens de l'acquérir, traduit en français en 1786), qui fait ressortir au maximum l'alliance de réflexion esthétique et d'enthousiasme pédagogique-érotique qui caractérise toute son oeuvre.

    Son oeuvre maîtresse demeure Histoire de l'art de l'Antiquité, de 1764, puis les Anmerkungen de 1767 (Remarques). Décrivant l'art dans une trame historique, il n'écrit plus contrairement à ses prédécesseurs, et certainement contre beaucoup d'offres dans ce sens, d'histoire des artistes, mais de l'art. Les erreurs commises dans l'attribution de certaines oeuvres (attention, faites des vérifications avec d'autres sources) à des périodes stylistiques différentes s'expliquent en partie par son goût néo-classique, en partie par le fait que de nombreux monuments, surtout ceux des époques archaïques et classiques, lui étaient encore inconnus (comme le Parthénon). Une familiarité prodigieuse avec les auteurs classiques étaye sa classification, fondée sur l'évolution stylistique et son intelligence esthétique.

La réussite de l'ouvrage réside dans le revirement que WINCKELMANN y opère. Il aboutit à ses résultats non point à l'aide des méthodes érudites du temps mais par un acte de renouvellement méthodique. "A l'instar de Pétrarque, explique Horst RÜDIGER, qui avait provoqué l'avènement de l'humanisme italien non pas dans le sillage d'école ou d'universités, mais en allant à contre-courant de l'organisation scolastique de son époque, il fonde le néo-classicisme et le néo-humanisme en prenant le contre-pied du système d'enseignement établi par le baroque tardif (Spätbarock) et le siècle des Lumières. Et, de même que l'humanisme italien était issu de l'apport original de Pétrarque, à savoir sa sensibilité aigüe à l'harmonie de la langue latine, de même le néo-classicisme fut inauguré à son tour par une expérience de la perception esthétique. Ce qui distingue Winckelmann de ses prédécesseurs et de ses contemporains n'est pas tant son intelligence acérée que son don d'une lucidité supérieure qui faisait défaut aux "doctes pédants". A leur érudition livresque il oppose inlassablement la contemplation vivante exercée au contact des antiquités romaines, l'observation intense, le regard vigilant. C'est dans ce contexte qu'il convient de comprendre le strict impératif qui ordonne de distinguer l'oeuvre authentique des faux et des adjonctions ultérieures, ce à quoi Montfaucon et Caylus n'avaient pu encore parvenir. Il n'usurpe donc pas la réputation d'avoir fait "oeuvre originale", bien avant que le culte préromantique de l'"original" et du "génie originale" soit devenu vaine rhétorique." 

Une petite note là pour dire qu'il est inutile de tenter de refaire son parcours esthétique, les oeuvres (sculptures surtout) sur lesquelles ils portaient son regard acéré ont depuis été mutilées par ordre du catholicisme romain puritain du XIXe siècle...

"Les contradictions internes, poursuit notre auteur, de l'Histoire de l'art veulent que WINCKELMANN idéalise et canonise l'art grec, bien qu'il décèle clairement le caractère unique et non récurrent des conditions géographiques, climatiques, historique et sociales qui présidèrent à sa formation. Aux yeux de ce républicain au service d'absolutistes, la naissance et l'épanouissement de l'art postulent la liberté politique qu'il a glorifié dans un passage fameux de l'Histoire de l'art (IV, I) (et qui justifie à lui seul déjà la présence de cet auteur dans un blog sur le conflit) : "Aussi la liberté semblait-elle avoir établi son siège dans la Grèce ; elle s'était maintenue même auprès du trône des rois (...). La façon de penser du peuple s'éleva par la liberté comme un noble rejeton qui sort d'une tige vigoureuse". De ce fait, le chef d'oeuvre de Winkelmann a pu, en dépit des intentions qui s'entrecroisent et se chevauchent, servir également de modèle éthique aux générations suivantes et leur apporter plus qu'un simple savoir factuel vite dépassé. (...)".

 

Horst RÜDIGER, Johan Joachim Winckelmann, dans Encyclopedia Universalis, 2014.        

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