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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:10

   L'épaisseur historique de l'empire interdit de voir dans l'ensemble des moyens de conquête et de conservation des territoires et des sociétés une seule stratégie. Il existe une stratégie employée par Jules CÉSAR qui sert de modèle au développement de l'Empire pour plusieurs décennies de règnes d'Empereur, mais surtout à partir du IIIe siècle trop de choses changent pour considérer qu'il s'agit de la même stratégie, ou même du même esprit stratégique, et encore plus lorsque l'Empire Romain se scinde en Empire d'Occident et en Empire d'Orient. 

    En revanche il existe des différences fondamentales entre les stratégies de la Réplique et celle mise en oeuvre par Jules CÉSAR, si bien que l'on peut discuter d'une stratégie césarienne même si celle-ci est amorcée bien avant lui.

    Dans sa réflexion sur les formes de conquête et sur le "azimuts politiques symboliques", Alain JOXE visite les "itinéraires fondateurs est-ouest et ouest-est de l'Empire romain".

Alors qu'Alexandre le Grand "partait de Macédoine et de Grèce pour fonder un Empire en envahissant l'Orient, mais il s'agissait finalement de reproduire l'empire perse sous forme d'empire grec, les romains partent d'Italie, cette réserve de semi-barbarie qu'alcibiades avait voulu sans doute annexer à l'hellénisme par l'expédition de Sicile pour l'utiliser comme masse de manoeuvre à l'assaut de l'Asie", pour s'étendre tout autour de la Méditerranée. Atout premier de Rome, "la supériorité militaire (...) reconnue à tel point que l'Orient se donne à Rome au moins autant que Rome s'en empare". "Mais la supériorité économique, poursuit-il de l'Orient est non moins visible. (...) On ne peut s'empêcher de penser (vu l'accueil réservé aux invasions romaines) que la prise de l'Asie est le résultat d'un équilibre militaire en faveur de Rome, usine à citoyens-soldats, mais aussi d'un accords profonds des élites asiatiques avec Rome, matrice de l'esclavage latifundaire."

La manière d'interpréter d'Alain JOXE, si particulière et très érudite, puisant sur ses sources en latin notamment, et surtout parce qu'il veut réaliser une analyse pas seulement de stratégie militaire, vaut qu'on reproduise largement ce qu'il en écrit. Bien entendu, avec lui, il vaut mieux posséder pleinement l'histoire, celle de Rome dans ce cas.

"C'est bien entre la paix d'Empamée et le testament d'Attaque qu'a lieu la première guerre servile (136-132 avec J.C.), soulèvement de 200 000 esclaves des latifundia de Sicile, ex-mêmes "produits" non seulement des victoires, mais des achats romains sur les marchés orientaux. Ces 200 000 soulevés peuvent être matés par des troupes suffisantes et la crucifixion pour l'exemple de 20 000 esclaves est la cérémonie d'ouverture du nouveau système de production "esclavagiste en grand" proposé à l'économie-monde." (au sens de BRAUDEL). La République romaine, avant de se transformer en Empire possède une technologie de la répression et de la servitude renommée dans tout le monde connu, véritable élément d'attraction pour des élites orientales soucieux d'exploiter avec tranquillité les ressources de leurs domaines. 

"L'Orient,et son or, poursuit-il, est partie prenante du projet romain. Mais qui sera maître d'oeuvre? On voir s'esquisser en plus grand le paradigme relationnel du couple Véies-Rome. Véies, payant tribut à Rome, la transformait en agent mercenaire de sa défense contre les tribus montagnardes. La Rome archaïque a dû détruire Véies pour affirmer sa souveraineté. Au IIIe siècle, elle cherche à affirmer aussi par sa victoire militaire et le pillage, équivalent du siège de Véies, que l'Orient, malgré son or, n'est pas le pouvoir vainqueur mais le vaincu. La "conquête" de l'Orient des temples par l'Occident esclavagiste est un "résultat instable" dont la structure doit être reproduite par des opérations militaires répétées. Pour rester vainqueurs de l'Orient et non pas glisser insensiblement au rang de "mercenaires" du vieux monde, les Romains doivent accumuler des forces militaires autonomes en s'assurant la gestion de gisements de recrutement barbares et en augmentant même cette assiette par des conquêtes occidentales nouvelles.

Dès lors, tout conquête de l'Orient par un Romain, même si elle correspond à un "appel des Orientaux", doit commencer par la conquête du bassin occidental de la Méditerranée. Les conquêtes purement orientale ont ceci de particulier qu'elles entraînent un risque "d'orientalisation" de leur conquérant." Risque et tentation dans lesquels est tombé d'ailleurs Alexandre le Grand et a failli tomber César, après avoir fait tomber Marc Antoine (voir l'épisode de Cléopâtre). Voilà des régions dont la bonne administration est réglée par des rois qui sont bien autre chose que des chefs tribaux ou des chefs de lignées, ou des chefs de guerre, et si l'on voulait y détruire la royauté, on détruirait également le système de production. Il faut donc devenir roi pour les conquérir sans trop d'efforts et recevoir l'agrément des temples. Tous les imperatores qui n'auraient pas mobilisé à partir de l'Occident une puissance militaire telle qu'ils puissent apparaître comme conquérant violemment l'Orient et le pillant sans compromis, pourraient, au contraire, paraitre vouloir reconquérir l'Occident à partir de la puissance économique de l'Orient dont ils seraient devenus rois. Ce seraient de "mauvais empereurs" pour l'aristocratie sénatoriale."

"Le descriptif de quelques-uns de ces itinéraires Est-Ouest ou Ouest-Est permet de qualifier stratégiquement les moments tournants de l'Empire.

Le code des itinéraires impériaux romains est, en effet, assez simple : plus simple que ceux de l'espace alexandrin. Il se met en place dès l'époque de Sylla, dictateur précurseur du régime impérial, par l'homogénéisation politique de la pénincule, point de départ de la conquête. C'est Sylla qui a unifié le statut des Italiens (Gaule cisalpine exclue), en accordant la citoyenneté romaine à tous ces peuples naguère hétéroclites (Grecs, Ombriens, Étrusques). Ni Athènes, ni Alexandre n'avaient opérer une telle homogénéisation de la Grèce. En tout cas, ce noyau énorme de "citoyens d'une même ville" structure le code de la prise de pouvoir militaire en Méditerranée en le simplifiant ; la fondation du code de la prise de pouvoir politique, par ajouts et corrections successives avec Pompée, César et Auguste, prend la forme de guerres civiles autant que de guerres de conquêtes ; il est en parce dès le premier triumvirat (Pompée, César, Crassus). Il oppose de manière stéréotypée l'itinéraire Ouest-Est (légitime) à l'itinéraire Est-Ouest (illégitime) ; la reproduction sans heurt du code est institutionnalisée par l'épreuve de la crise de 68-69, à la mort de Néron, qui rend légitime l'itinéraire Est-Ouest dans certaines conditions. Après les invasions du IIIe siècle, il y aura refondait sur des bases entièrement nouvelles par la conversion de Constantin au christianisme. Dans ses conditions, l'histoire romaine paraît parfois bégayer. C'est visiblement le cas de l'opposition entre Pompée (et Cléopâtre) en Orient et César en Occident, dont le doublet surgit une génération plus tard quand Antoine (et toujours Cléopâtre) en Orient, s'oppose à César en Occident."

Dans cette dynamique, la conquête de la Gaule par CÉSAR est décisive. Elle permet de fonder ce qu'Alain JOXE appelle le code fondateur, un des "pôles possibles de surgissement du pouvoir impérial autonome en Occident" étant que pour être empereur en occident, et donc en Orient, il faut d'abord que l'Empereur soit empereur en Gaule. Octave qui devient ensuite Auguste, devenu personnage à la fois religieux et politique, institue, à la suite directement de l'action de César, le code reproductible de domination de l'Occident sur l'Orient. 

Pour Alain JOXE toujours, ce code marque aussi les limites de l'Empire Romain. "Pompée, César, Antoine et Auguste ont parcouru les mêmes routes. On peut dire que l'espace romain a été piétiné par leurs légions, et si l'on voit ces grands conquérants renoncer successivement à la conquête de l'Orient perse, ce n'est certes pas faute d'avoir essayé. le système qui s'instaure à partir du noyau conquérant italien ne parviendra jamais à dépasser durablement la Syrie et à reprendre la Babylonie et l'ensemble des conquêtes d'Alexandre, sans prendre le risque d'une rupture interne invitant aux invasions. 

Ce temps d'arrêt définitif s'explique par la grande faille qui divise l'Empire en deux domaines bien distinctes. Les conquêtes occidentales latinisées, où Rome a réellement créé une civilisation de l'esclavage en grand et de la domination militaire sur les barbares frontaliers. La partie orientale où elle n'a fait que recueillir l'espace méditerranée de l'Empire d'Alexandre, espace plus riche, beaucoup mieux organisé par la production que l'espace occidental, et qui sait se défendre contre les invasions par la corruption et l'assassinat autant et plus que par la guerre. Dans ces conditions, un déficit structurel de l'Occident attire régulièrement les disponibilités monétaires de l'Empire vers l'Orient qui le thésaurise, dans ses temples, de façon récurrente. Ce déséquilibre peut être compensé par la violence : périodiquement, l'Empire doit se "restaurer" par le pillage des temples de l'Orient : c'est l'itinéraire Ouest-Est. Légitime, guerrier, césarien, sénatorial ; dans le cas inverse, l'or peut "faire un empereur" plus pacifique; appuyé sur les légions d'Orient mais surtout ralliant les légions danubiennes, qui se fera propagateur des croyances et des temples orientaux. C'est l'itinéraire Est-Ouest, en principe illégitime, "mou", féminin, non guerrier, non sénatorial, non esclavagiste, qui ne produit en tout pas d'esclaves par la guerre, mais seulement par la traite et qui ne produit pas de soldats par la conquête mais seulement par le mercenaire. Pour se racheter de venir d'Orient, un empereur doit du point de vue du Sénat être en tout cas "généreux" avec le Sénat plutôt qu'avec le peuple, c'est-à-dire redistribuer en Occident ce fruit du pillage, et/ou de la subvention orientale. Dans tous les cas, la capacité financière de Rome de lever des troupes capables de se lancer à l'assaut de la zone perse est insuffisante ou sourdement freinée par les sociétés orientales. Il faut bien en effet que les légions veillent aux frontières gallo-germaniques et conservent des forces pour faire face aux Germains, cet adversaire qu'Auguste a dû renoncer à englober dans l'Empire et qui sont, dès le premier siècle, la "négation concrète" du système esclavagiste romain, mais aussi du système oriental."  Pour Alain JOXE, ce n'est qu'après la crise de 68-69, qu'est évité pour longtemps la décomposition du système occidental. Le règne des Antonins et l'épanouissement de la Paix romaine, qui suit la crise négociante, qu'un équilibre s'établit entre le code de l'itinéraire Ouest-Est et celui de l'itinéraire Est-Ouest, qui "exprime une articulation harmonieuse du critère militaire et du critère économique".

    Si l'on discute d'un modèle césarien, il s'agit, c'est souvent le cas, d'une reconstruction de l'histoire romaine à partir de l'ensemble de son existence, qui explique la longévité et la solidité de l'Empire Romain. Dans l'Empire Romain, qui foisonne d'historiens, il n'y eut guère de stratégiste pour voir la stratégie d'ensemble sans laquelle on ne peut guère se l'expliquer. 

Comme COUTEAU-BÉGARIE le rapporte, les Romains n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent d'une pensée stratégique. La supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'aurait pas été possible sans une doctrine militaire structurée, mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : POLYBE rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. l'expérience ainsi acquise est restée longtemps informelle et sans doute n'a t-elle été transmise qu'au sein des différentes familles qui dominent l'Empire. Et c'est en ce sens que nous pouvons mieux comprendre cette stratégie : elle n'est pas le fruit, ainsi celle de CÉSAR, de visions à long terme sur l'extension indéfinie de l'autorité de Rome sur de plus en plus de territoires (même si l'accumulation de richesses fait partie de leur "logiciel" d'action), mais surtout sur la délimitation (les Romains sont des maniaques des bornes, des mesures de terrain, indispensables par ailleurs pour leurs réalisations architecturales et routières) de possessions familiales, à l'intérieur d'un système clientéliste dont chacune, ce sui explique l'abondance de guerres civiles, veut en être le centre. 

Plutôt que des traités stratégiques, les Romains accumulent les pensées tactiques adaptées à toute sorte de situation, notamment, il ne faut pas le perdre de vue, que les guerres menées sont plus des guerres de sièges de villes ou de place-fortes que de batailles en rase campagne, lesquels si elles sont recherchées sont plutôt minoritaires. Ce n'est en Occident qu'à partir de la fin du IVe siècle un véritable essai militaire est rédigé, le De Re militari, dit aussi Epitomé Rei militaire, qui est encore une compilation, par Flavius Vegetius Renatus, dit VÉGÈCE. il intervient d'ailleurs, sur commande de l'empereur, à un moment où l'art des légions est largement perdu.

Les transmissions familiales, au sein d'écoles publiques auxquels ont accès surtout les classes dirigeantes, sont surtout le fait d'historiens : POLYBE, CÉSAR, TACITE, TITE LIVE, TRAJAN  en forment une lignée très discontinue. Bien entendu, les destructions de la fin de l'Empire Romain empêche d'avoir réellement une bonne vue d'ensemble de la réalité de cette transmission de principes stratégiques, qui ne sont pas seulement des principes militaires, d'armée, de campagnes, mais surtout des technologies de pouvoir. CÉSAR en tout cas est considéré de la part de bien des auteurs qui le citent et qui citent bien des oeuvres perdues ou dont nous n'avons que des lambeaux, comme un exemple en la matière. Et la lecture des ses Commentaires sur la guerre des Gaules ou sur la guerre civile, mélanges de considérations de tout ordre donne un ordre d'idée de ce qu'a pu être l'enseignement prodigué. Il s'agit non seulement de bien comprendre une situation militaire, mais également une situation politique.    

     Modèle du général romain suivant une stratégie, CÉSAR est aussi le modèle du chef d'Empire. Même s'il s'appuie sur un héritage politico-militaire précis, le système stratégique césarien qu'il amorce perdure longtemps.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

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