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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 07:34

   Le césarisme, système politique historiquement daté, dans l'Empire romain naissant et se développant, désigne également une forme de pouvoir qui se retrouve - un peu artificiellement il faut bien le dire dans les écrits des historiens - autant dans les régimes autocratiques que dans les régimes démocratiques. 

    Pour Yvan LE BOHEC, spécialiste de l'Antiquité romaine, professeur émérite à l'université Paris V,  "la recherche récente tend à négliger le terme de "césarisme" auquel elle préfère ceux de "principat" et de "dominant", ces deux derniers mots recouvrant deux aspects du premier. Il peut néanmoins être conservé  avec un sens très général, celui de pratique du pouvoir impérial, ainsi que l'entendait l'historien Suétone quand il intimait son oeuvre Les vies des douze Césars."

"L'assassinat, précise t-il, de Jules César en -44, montre que la royauté paraissait odieuse aux Romains, symbole qu'elle était de tyrannie et d'arbitraire. Mais c'est avec Auguste que tout commence, une fois de lus : il fonda en effet un régime difficile à analyser.

Theodor Mommsen (1817-1903), auteur d'une monumentale Histoire romaine, s'attachant aux structures juridiques, l'avait décrit comme une dyarchie : le pouvoir aurait été partagé à égalité entre le prince et le Sénat. De nos jours, cette théorie ne trouve plus de défenseurs, et tout le monde considère que l'Empire entra dès sa naissance dans la catégorie des monarchies.

Anton von Premestein et sir Ronald Syme (1903-1989), ce dernier auteur de La Révolution romaine, ont insisté sur le poids des forces socio-politique qui désavantageaient les aristocrates : l'existence d'une noblesse d'Empire et de nombreuses clientèles renforçaient le rôle d'Auguste qui, en outre, sortait en vainqueur de la guerre civile, et en chef de parti (les populaires le soutenaient, et le serment de -32 liait à sa personne tous les habitants de l'Italie). Bérangère a apporté une autre pierre à l'édifice en montrant que l'idéologie dominante et la propagande favorisaient le prince : général en chef, il assure la paix grâce à la victoire ; il ramène l'âge d'or (Virgile le dit) ; il jouit de la protection divine (Horace), et est marqué d'un charisme (d'où le culte impérial) ; enfin il possède les vertus, la justice, la clémence, la piété et le dévouement à l'Etat (c'est ce qui est gravé sur le bouclier l'Ales, copie en marbre du bouclier d'or offert par le Sénat à Auguste).

On pourrait ajouter que, même du point de vue juridique, le régime se définit d'entrée de jeu comme une monarchie : le premier empereur accumule les pouvoirs dans les domaines militaire (imperator), civil (puissance tribunicienne, consulat, proconsulat) et religieux (Auguste, père de la patrie et fils de César divinisé).

Mais Auguste, échaudé par le précédent césarien, sauva les apparences : il maintint le Sénat et les magistrats, et les comices survécurent jusque 97, jamais il n'osa dire qu'il avait fondé un nouvel ordre, et toute sa propagande reposait sur un diptyque : sauvegarde des apparences républicaines, instauration d'une monarchie. Il respectait les sénateurs et préservait leur sécurité : ces deux règles servent à définir le "principat".

Après lui, Tibère essaya d'abord de suivre la même politique ; mais les circonstances le firent évoluer, et il utilisa l'accusation de lèse-majesté à l'encontre de plusieurs membres de la haute assemblée qui furent ainsi contraints à la mort. Le règne de Caligula fut également partagé en deux, celui de Tibère, et, après l'intermède relativement libéral de Claude, Néron suivi l'exemple de Caligula ; après le quinquennium (cinq ans de calme), il se laissa aller à la rigueur et aux persécutions. Vespasien et Titus renouèrent avec la pratique augustine, alors que Domitian préféra imiter les précédents de Tibère, Caligula et Néron ; et comme il voulut se faire appeler "seigneur et dieu", dominos et deus, le régime qu'il imposa à l'Empire fut défini comme un "dominant". Dorénavant, on distingue les "principats" (de Nerve à Marc Aurèle) et les dominants (à partir de Commode) : pendant les premiers, les souverains prenaient les avis des sénateurs et s'abstenaient de mesures radicales à leur encontre ; sous les seconds, les aristocrates étaient méprisés et menacés d'accusations de lèse-majesté : les plus en vue d'entre eux payaient leur notoriété de leur tête. La distinction se fit entre "bons" et "mauvais" empereurs" ; l'Histoire Auguste, qui reflète le point de vue de la tradition sénatoriale vers 400, donne ainsi des listes, sortes de tableaux d'honneur et de déshonneur."

   Si l'on considère l'ensemble de l'historiographie, le césarisme est un régime politique inspiré du gouvernement de type monarchique que voulait, selon des partisans et la rumeur publique, imposer Jules César à Rome, où le pouvoir est concentré entre les mains d'un homme fort, chef militaire charismatique, appuyé par le peuple. Ce type de régime comporte une forte dimension démagogique, voire "populiste", dans le sens où le chef prétend tirer sa légitimité directement du peuple et contre l'élite.

Durant la Révolution française, puis sous le Directoire, le Consulat et le Premier puis le Second Empire, apparaissent en France des régimes qualifiés de "césarisme démocratique", pour désigner des gouvernements qui concentrent les pouvoirs au bénéfice de l'exécutif tout en s'appuyant sur le peuple à chaque opération politique majeure, en détournant des précédés de démocratie semi-directe, tels que le référendum, pour en faire des plébiscites (plébiscites napoléoniens). Les apparences démocratiques restent sauves mais le fonctionnement est monarchique. Pour que cela fonctionne, il faut que le César fasse soit appel souvent au plébiscite formel, soit alimente sa popularité sous forme de prodigalités (pain et jeux), soit encore soumette le pays à un état de guerre perpétuel, réelle ou virtuelle. 

Le qualificatif de césarisme est utilisé (assez peu souvent il faut le dire) à titre polémique contre un pouvoir que certains trouvent excessifs. Par exemple, le général de Gaulle fut souvent accusé de césarisme à mots plus ou moins ouverts. La main-mise sur les systèmes d'information (notamment télévisuelle) est l'occasion parfois d'accusation de ce genre. Le modèle césarien peut être adapté suivant les traditions nationales, prenant appui sur une culture du chef et du héros, et sur la passivité d'une très grande partie de la population. Donald TRUMP et Vladimir POUTINE, mais aussi certains chefs d'Etat de pays d'Asie (Corée du nord par exemple), d'Afrique et d'Amérique Latine sont l'objet d'études sous l'angle du césarisme. 

   Mais l'historiographie du césarisme est bien plus importante que ce que pourrait suggérer ce qui précède. Chaque époque, en Europe, a son interprétation de César et de la forme de pouvoir qu'il exerce et le donne soit en exemple, soit en repoussoir, à propos d'un régime précis. Tant dans la littérature (voir le Jules César de Shakespeare) que dans le domaine des sciences politiques, le césarisme est l'objet de bien des conjectures, souvent partisanes. Et souvent, l'étude scientifique du contexte et de la personnalité de Jules CÉSAR ainsi que de la forme du pouvoir qu'il a effectivement exercé est obérée par les orientations partisanes, qu'elles soient progressistes ou réactionnaires. Zvi YAVETZ détaille dans un texte que l'on recommande ces différentes orientations, bien avant d'ailleurs que ne soit inventé dans les années 1850 le mot césarisme. Il se concentre sur les représentations (très abondantes en langue allemande) des XIXe et XXe siècles, déclinées entre autres en nominalistes et en sceptiques. Ce qui importe, c'est sans doute la réalité des mesures politiques, administratives, économiques et sociales prises lors de l'exercice du pouvoir - sous différents titres - de CÉSAR, même si cela ne peut pas limiter l'utilisation du mot césarisme, qualificatif de régimes personnels populaires. Ce qui importe encore plus, selon le professeur d'histoire romaine à l'Université de Tel-Aviv, pour la suite de l'Histoire, c'est l'image de César, dont l'activité propagandiste fut énorme. 

 

Zvi YAVETZ, César et son image, Des limites du charisme en politique, Les Belles Lettres, 2004. Yann LE BOHEC, Césarisme, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

 

PHILIUS

 

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