Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 12:27

     Si les vétérans en tant que tels, et pas seulement officiellement, ont toujours existé au sein d'une armée : soldats ou guerriers ayant une longue (longue étant relatif suivant les époques) expérience de la guerre, ils constituent un atout pour une armée qui a toujours besoin de troupes aguerries et expérimentées. Lorsque les vétérans sont trop âgés pour se battre ou s'ils ont effectué une durée réglementaire dans les armées, chaque régime et chaque époque a une manière particulière de les employer ou pas. Récompensés notamment par l'octroi de terres, ils peuvent poursuivre une activité militaire ou de défense sous une autre forme, notamment lorsqu'ils sont installés dans des territoires conquis ou aux frontières d'un Empire.

Tant que la guerre perdure, les vétérans peuvent souvent s'enrôler jusqu'à usure, mais lorsque la paix s'installe, ils peuvent devenir pour l'Empire ou l'Etat une charge. Un Empire peut y trouver son compte et poursuivre de les utiliser dans sa stratégie d'ensemble, comme l'a fait pendant longtemps d'Empire Romain, ou même les États américains qui favorisent leur installation de manière parfois massive pour la poursuite à l'Ouest de leur expansion (ce qui ne va pas sans quelques inconvénients...).

Un Etat également, mais si celui-ci n'a pas de vocation impériale ou coloniale de quelque manière que ce soit, la présence de vétérans sur son territoire  en temps de paix constitue alors une charge, comme elle l'est pour les Etats-Unis  d'aujourd'hui après les guerres du Golfe. Et une charge dont l'Etat fédéral s'acquitte plus ou moins bien. Plus mal que bien si l'on en croit les divers mouvements de vétérans aux Etats-Unis et au Canada. Leur poids psychologique (leurs problèmes personnels dus directement aux conditions des combats et le "problème" qu'il peut représenter pour des citoyens peu favorables à leur présence) et financier (les pensions et les aides diverses auxquels ils ont normalement et humainement droits) marque l'ensemble d'une nation.

Et sa capacité à s'occuper d'eux, des citoyens en fait tout-à-fait ordinaires, mais "spéciaux", donne un idée du niveau de justice qui y règne. Le sort qui leur est réservé était habituellement en fonction de la victoire ou de la défaite à la guerre à laquelle ils ont participé. Mais pas seulement : lorsqu'un Etat est en difficulté économique, les vétérans font partie des premiers sacrifiés. 

Mais les vétérans ont pour eux (ou contre eux, du coup) de maitriser en partie l'usage de la violence, ce qui en fait réellement des sujets "spéciaux", sujets à suspicion, à surveillance et à méfiance, notamment dans une société qui ne se déclare pas ou plus guerrière, et dont les lois confient à l'Etat le monopole de la violence. La question peut devenir "virale" lorsqu'en vertu de ces même lois (par des dispositions particulières), le port d'arme est très toléré sur un territoire. De nombreux "dérapages" peuvent alors avoir lieu, surtout si les aides et à l'assistance (familiale, locale ou étatique) auxquels ces vétérans peuvent s'attendre au fois "retourner au pays" ne sont pas au rendez-vous... Ces vétérans, auxquels parfois le seul métier est de faire la guerre, faisant encore partie de la culture "pacifique" de leur pays peuvent être amenés à se suicider, et ils le font parfois en série. 

On le voit, la question des vétérans ne se résume pas au fait qu'ils savent "bien" faire la guerre ou qu'ils soient trop usés pour la faire ou à des questions reléguées dans la sphère sociale ou individuelle.  La présence de vétérans sur un territoire peut constituer un problème s'ils n'entrent pas dans une stratégie globale, que celle-ci soit de conquête ou d'expansion, ou qu'elle soit objet et sujet d'une stratégie économique et sociale. Cela va bien plus loin que la problématique du traumatisme individuel subi lors des combats. 

 

       Jean-Pierre BOIS, docteur ès lettres, professeur au lycée Joachim-du-Bellay (Angers) et auteur d'une thèse sur la question (Les anciens soldats dans la société en France au XVIIIe siècle, Paris-Sorbonne, 1986), définit le vétéran comme "un vieux soldat, retiré des armes après avoir obtenu son congé." Mais il indique que "le terme est très général et désigne parfois simplement les corps formés de soldats aguerris par l'âge et la durée de leurs services, ou tout simplement des soldats âgés à condition qu'ils aient fait une ou plusieurs campagnes. Dans tous les cas, le vétéran est un soldat qui a combattu. Dans l'histoire, le mot a également reçu des significations très précises, bien différentes les unes des autres."

     L'auteur s'étend ensuite sur l'époque romaine et à l'époque moderne, sur la révolution française et l'empire français, n'abordant pas l'histoire des Etats-Unis, pourtant très riche en ce domaine. 

     A l'époque romaine, écrit-il "le mot vétéran, employé dans la langue latine (de vetus, veteris, vieux), n'avait qu'un sens vague au temps de la République." "L'armée, composée de citoyens non prolétaires, était convoquée au début de chaque campagne, et les soldats rentraient chez eux après la guerre. Le vétéran apparait vraiment après les réformes de Marius qui étend aux prolétaires le recrutement des légions, et crée ainsi une armée de métier, faite d'une classe d'hommes vivant de la guerre, combattant pour le butin, et dévoués à leurs généraux plus qu'à la République. Au terme des hostilités, le général devait récompenser ses soldats de leur fidélité, et leur donner les moyens de vivre. Il distribuait des terres à ses vétérans, qui devenaient alors des colons. Ainsi agirent Marius, Pompée, César. Organisant l'armée impériale, Auguste s'inspira de ses prédécesseurs et établit un statut officiel de la vétérance. Les vétérans (veterani) devaient avoir servi au moins seize ans pour les soldats des cohortes prétoriennes, vingt ans pour les légions, et 25 ans pour les corps auxiliaires. Ils pouvaient rester à l'armée, servant alors sous le nom de vexerai (porte-étendards), ou rentrer dans la vie civile. Ils recevaient comme retraite une somme d'argent, un certain nombre de privilèges (par exemple, le droit de cité romaine pour les soldats des troupes auxiliaires), mais aussi des terres (un lot) pour leur permettre de vivre. Ils étaient parfois dotés d'une concession individuelle ; on les installait plus souvent en grand nombre sur le territoire d'une ville provinciale. Plus fréquemment encore, ou au moins de manière plus spectaculaire, ils pouvaient être chargés de fonder une colonie nouvelle (par exemple Fréjus au temps d'Auguste), que l'on pris vite l'habitude d'établir aux frontières de l'Empire, autant pour romaniser les régions lointaines que pour en assurer la défense (par exemple Cologne au temps de Claude, ou Trinidad au temps de Trajan). les difficultés de l'Empire à partir du IIIème siècle entraînèrent le déclin puis la disparition de cette institution."

    A l'époque moderne, le vétéran "fait sa réapparition dans l'armée française avec une ordonnance de 1771, qui accorde une haute-paye, un uniforme, et un médaillon honorifique, aux soldats qui ont servi 24 ans (3 engagements), mais sans condition d'âge. C'est donc une retraite, accompagnée d'une distinction (chose que l'on retrouve souvent par la suite dans les armées européennes et états-uniennes). (...) La création de cette retraite mettait un terme aux hésitations de la politique royale en faveur des vieux soldats, mais ne réglait pas la question générale du sort des anciens soldats qui n'avaient pas tous servi aussi longtemps. Au reste, la monarchie n'avait plus les moyens financiers de sa politique. En 1776, sans supprimer le médaillon de vétérance, le comte de Saint-Germain remplace la haute-paye et les autres pensions (soldes et invalidité) par une pension unique de récompense militaire. En 1790, la loi sur les pensions fait disparaitre la vétérance."

     A l'époque que l'auteur appelle "contemporaine", le mot "est repris aussitôt pour désigner les 100 compagnies de 50 hommes (...) créés par la loi de 16 mai 1792 sous le nom de compagnie de vétérans nationaux. Ces compagnies, établies dans les chefs-lieux des départements et sur les côtes, remplacent les anciennes compagnies détachées de l'Hotel royal des Invalides, mais remplissent la même fonction. Plus que d'une activité militaire comme la garde d'une place-forte, il s'agit surtout d'assurer les vieux jours de soldats mutilés ou fatigués, incapables de vivre sans secours, mais que les dimensions exigües de l'Hotel ne permettaient pas d'accueillir, et que la débâcle financière de la République interdisant de pensionner. Les guerres révolutionnaires créèrent de tels besoins que le corps des vétérans nationaux fut porté à 15 000 hommes par une loi de fructidor an V. On songea même à placer un dans chaque commune, avec les fonctions de garde champêtre. Réduit sous le Consulta à 13 680, puis 11 500 hommes, le corps des vétérans subsiste sous l'Empire, sous le nom de vétérans impériaux, et reste formé d'hommes ayant au moins 24 ans de services, ou blessés des suites de leur service ou de la guerre."

"Napoléon, poursuit-il, avait un instant imaginé de restaurer la vétérance antique, et le vieux mythe du mariage de l'ancien soldat et de la terre, en établissant des vieux soldats dans des colonies militaires fondées sur les territoires nouvellement conquis. Ces colonies, appelées camp de vétérans, affermiraient la conquête en affirmant la présence française, et seraient un moyen de récompenser et de rendre utiles ces vieux soldats qui mettraient ces terres en valeur. La terre reviendrait en propriété au vétéran ou à ses héritiers après 25 années d'exploitation. Deux camps ont été effectivement installés (...) Mais ces camps éphémères disparaissent en 1814. Cette institution ne reverra pas le jour en France. Mais l'Empire d'Autriche-Hongrie installait au XIXe siècle des colonies comparables sur ses confins, surtout pour affirmer la présence austro-hongroise parmi les nationalités minoritaires qui constituaient l'Empire.

Les anciennes compagnies de vétérans, réorganisées dès 1814, sont devenues en 1818 des compagnies de canonniers et fusiliers sédentaires. Comme sous l'Ancien Régime, elles tiennent des garnisons sur les frontières. Mais, d'autant plus inutiles qu'existaient alors des pensions de retraite, ces campagnes sont réduites à partir de 1848, puis sous l'Empire, et finalement supprimées par la loi de 1875 relative à la constitution des cadres de l'armée active et de l'armée territoriale. Seule subsiste, jusqu'en 1892, la compagnie de canonniers sédentaires du département du Nord.

La loi Gouvion-Saint-Cyr avait repris le mot vétéran pour qualifier les sous-officiers et soldats ayant achevé leur service, mais astreints à 6 années de service territorial en temps de guerre. Cette appellation disparait en 1824. Au même montant, le service territorial apparaissait sous une forme comparable dans la nouvelle armée prussienne, mais encore sous une autre dénomination. (...).

Vidé de son contenu traditionnel, le mot reçoit maintenant des acceptions civiles dans lesquelles ne subsiste plus que la notion d'ancienneté. Seules, les armées anglo-saxonnes ont conservé le mot avec un sens précis. Dans l'armée des Etats-Unis, le vétéran est un ancien combattant quelle que soit la durée de ses services et qu'il soit mutilé ou non."

 

   En France toujours, les vétérans de l'"ère napoléonienne" ont formé un ensemble de citoyens qui pèsent sur l'opinion publique, défavorables notamment aux diverses tentatives de restauration de la monarchie. Que ce soit pour peser dans un sens militariste ou un sens pacifiste sur les orientations politiques du moment, ils jouent un rôle certain, surtout à l'intérieur de certaines formations politiques. On en voit participer aux événements liés à l'affaire Dreyfus (dans un sens militariste surtout) et plus tard, beaucoup jouent un rôle non négligeable en liaison avec certaines fractions présentes dans les armées. Ils restent jusqu'au abord de la Première Guerre Mondiale, des acteurs de ce qu'on peut appeler une société militaire, active au sein même des institutions politiques, sociales et économiques. A côté d'une fonction de mémoire exercée à propos de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre d'Indochine, puis de la guerre d'Algérie, ils sont présents bien ailleurs que dans les commémorations militaires. Mais surtout au fur et à mesure qu'on avance dans le temps vers nos jours, ils jouent un rôle de moins en moins actif, leur nombre décroissant, sauf dans le cadre des politique d'Anciens combattants, où il s'agit pour de préserver leurs pensions. 

     Aux Etats-Unis, où le vétéran jouit d'une place particulière dans l'imaginaire collectif, parfois biaisée par une représentation très guerrière (notamment dans le cinéma américain), notamment à partir de la Guerre de Sécession, il participe souvent en tant que tel aux débats sur les opérations militaires ou les guerres en cours et a un point non négligeable dans l'opinion publique. Howard ZINN, dans son Histoire populaire des Etats-Unis, évoque l'activité des vétérans lors de la guerre du VietNam.

De nos jours, ce sont surtout les effets traumatiques des soldats du Moyen-Orient des années 1990-2000 qui sont l'objet d'articles et d'enquêtes récurrentes. Parce qu'ils sont mal pris en compte, parce que les vétérans sont plus que tout autre partie de la population dans le chômage et la misère matérielle, parce que l'armée américaine a longtemps refusé de les prendre en compte, notamment parce que cela révélait l'emploi de matériels (à uranium enrichi ou chimiques) dans les combats, ils se constituent en puissantes associations relayées dans les médias, pour témoigner des réalités de la guerre "moderne". Surtout parce qu'ils sont, soldats aguerris ou non, dans une société très loin d'être guerrière, mal pris en compte, à cause précisément de cette tendance à l'oubli bien ancrée dans celle-ci (que l'on avait déjà constatée lors de la guerre du VietNam), et qu'ils par rapport à leur propre engagement ou "métier" une attitude plutôt critique, notamment à propos des agissements de l'establishment militaire américain, les vétérans se constituent en des associations fédérales relativement influentes. Maintenant, l'on manque d'études sur le temps long sur leur rôle dans la société américaine : l'on trouve tout de même dans plusieurs Etats, de puissantes associations, bien pourvues en vétérans, d'entrainement aux armes, de chasseurs, de défenseurs de la détention d'armes par tout citoyen, utilisées notamment par différents lobbies d'armements. On doit certainement distingués la masse des vétérans présentes dans ces associations de multiples officiers qui se réinvestissent parfois dans des écoles militaires privées.

    En tout cas, partout dans le monde, le vétéran n'est guère pensé en matière de stratégie, comme il a pu l'être sous l'Empire romain ou sous Napoléon. Il est présent plutôt sous une double forme, souvent individualisée, de charges (pensions diverses, aides multiples) pour les Etats, et c'est très variable et parfois très diffus, d'influences dans un sens ou dans un autre à propos de la politique étrangère. 

 

Jean-Pierre BOIS, Vétéran, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988

 

STRATEGUS

 

 

 

 

 

 

     

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens