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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:47

    On ne peut discuter de l'insurrection avant de faire d'abord une mise au point de vocabulaire. Les révoltes serviles, rurales ou urbaines, les émeutes de la faim, bref tous ces mouvements de rejet d'injustices et/ou de systèmes, ont depuis la nuit des temps préoccupés les pouvoirs politiques, économiques, religieux... Ces insurgés inquiètent tellement les classes sociales au pouvoir qu'elle leur ont accolé des hypothèques censées péjoratives et stigmatisantes.

Traiter des insurrections, mot attrape-tout en vérité, est devenu au fil du temps une compétence requise à des troupes, toujours armées, plus ou moins spécialisées dans la répression de ce genre de manifestations populaires. Au point, dans les temps modernes de donner un statut quasi scientifique aux tactiques ou/et aux stratégies anti-insurrectionnelles, en tout cas un statut technique très élevé, censé éloigné de toutes préoccupations idéologiques. Depuis que les classes possédantes savent qu'une révolte peut déboucher sur un changement voire une révolution, elles accordent à celles-ci une attention toute particulière. Il n'est pas anodin de remarquer que le regain d'intérêt dont elles bénéficient, ces tactique et stratégies, intervient au moment des guerres de décolonisation entre les années 1950 et 1970. Les différentes manifestations presque simultanées dans le monde, dans les années 1960, de la jeunesse ont même donné à celles-ci un statut entre techniques de police et techniques militaires. 

    Soulèvement armé ou révolte contre le pouvoir en place, une insurrection est menée par des insurgés, peut-on lire en guise de définition dans maints dictionnaires. Souvent, Histoire oblige, elle est accompagnée d'une considération sur le fait que le droit à l'insurrection figure dans certaines Constitutions ou Déclarations. Ainsi dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, on peut citer l'article 35 : "Quand le gouvernement viole les droits des peuples, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs", notion qui disparait dans la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795, qui n'est la référence en droit français. L'insurrection en France est un crime sanctionné par les articles 412-3 à 412-6 du Code Pénal, et puni de 15 ans d'emprisonnement jusqu'à perpétuité. Heureusement pour les insurgés de tout bord, ces articles ne sont guère appliqués, sinon gare aux insurgés de la Libération de Paris en août 1944... Qu'entend la loi par insurrection : coup d'Etat, Désobéissance civile, Émeute, Guérilla, Mutinerie, Révolte? Elle ne le précise pas, tant la gamme est large... et de tout bord politique. L'usage de la légalité en cas d'"insurrection" est très délicate car il faut remonter  aux différentes révoltes nobiliaires de l'Ancien Régime (en Angleterre notamment), pour y découvrir des justifications morales, lesquelles d'ailleurs sont supportées par des considérations tangibles et matérielles particulièrement puissantes. 

   C'est du côté du déploiement des théories anti-insurrectionnelles que l'on peut bien discerner ce qui relève réellement du possible légal (en matière d'insurrection) et ce qui relève du conflit politico-militaire. Tant que l'on reste dans le domaine de conflits inter-étatiques (entre Etat établi et Etat futur), des révolutions et luttes de libération nationale, les statuts de l'insurrection et la contre-insurrection s'éclairent, mais tout redevient flou dès que l'on se situe dans le contexte d'un conflit à l'intérieur d'un Etat, notamment lorsque s'expriment des insurrections régionalistes, ouvrières, paysannes... Même dans le cadre de la guerre de Sécession des Etats-Unis d'Amérique, surtout après la victoire militaire du Nord sur le Sud, le terme d'insurrection (pourtant bien mis en évidence lors de la guerre) fait partie des langages tabous, obstacles des réconciliations et des reconstructions.

     La contre-insurrection, aussi appelée par certains auteurs guerre contre-subversive, guerre contre-révolutionnaire, guerre anti-insurrectionnelle, contre guérilla ou COIN (de l'anglais Counteo-Insurgency) - le tout amalgamé révélant fortement des acteurs sociaux, souvent conservateurs de l'ordre établi, mélangeant insurrection et subversion - est essentiellement une doctrine militaire gouvernementale visant à la fois à réprimer les insurgés et à obtenir le soutien de la population, objectifs parfois assez contradictoires. Elle se base sur des actions civils-militaires ou civils-policières ou encore militaro-policières, des activités de renseignement, de guerre psychologique et parfois mais pas toujours sur le quadrillage par des patrouilles mobiles afin de mailler le territoire (encore faut-il en avoir les moyens...).

 

Des théories de contre-insurrection souvent a posteriori toujours difficiles à mettre en pratique.

      Dans tous les cas, la contre-insurrection n'a d'abord pas l'initiative. Toute l'intelligence de la contre-insurrection consiste à ravir l'initiative à l'adversaire.

Il s'agit d'abord de le comprendre, de comprendre la nature de la lutte, la stratégie de l'insurrection. Ces questions peuvent paraitre des évidences, mais elles rebutent souvent les responsables des armées régulières. La faiblesse de certains dirigeants, comme Tchang Kaï-Chek (Jiang Jieshi) dans la guerre civile chinoise par exemple, est une incapacité à comprendre la nature du défi posé par l'adversaire, là les communistes. Au moins avait-il l'excuse de la surprise historique. Mais après lui, la guerre d'Indochine, menée par la France, n'a pas été, par sous-estimation de l'adversaire, comprise par l'état-major français. Le leçons de la guerre d'Indochine ont été tirées a posteriori.

Malgré l'absence d'initiative, l'Etat, au début, a nombre d'avantages : armée, police, administration, aide extérieure, ressources financières, contrôle de l'information. Et, par dessus tout, il bénéficie presque toujours de la passivité de la majorité de la population. Une fois déterminée la nature de l'insurrection et connues ses structures, ses méthodes, l'Etat lutte contre la subversion politique au moins autant que contre les insurgés en armes. 

La mise en place d'une contre-insurrection adéquat requiert une stratégie, une coordination politique, militaire, policière et administrative, qui fait défaut souvent dans les colonies des Etats impliqués. Deux facteurs sont capitaux : la détermination, la vigueur et le savoir-faire de l'Etat d'une part, et, d'autre part, un minimum de base sociales.

C'est une erreurs de croire que l'Etat doit forcément avoir le soutien de la population pour gagner. Tant que la guérilla n'a pas le contrôle d'une partie de la population, l'Etat peut, à condition de mener la contre-insurrection avec énergie, comme l'a fait la plupart des dictatures latino-américaines des années 1960 à aujourd'hui. Il peut s'appuyer sur une base sociale relativement réduite, comme c'est le cas souvent dans les dictatures et l'emporter militairement. Cependant, d'une manière générale, l'Etat a intérêt à apporter aux secteurs sociaux défavorisés qu'il veut gagner des améliorations concrètes, même si elles sont limitées (dispensaires, écoles, programme alimentaire). Mais parfois, c'est la nature même de ces dictatures ou de l'action des métropoles coloniales qui s'y opposent, soit mentalement (populations jugées inférieures), soit matériellement (problème de ressources).

Les théoriciens estiment de manières générales que les tâches les plus urgentes sont ailleurs. Il faut, d'une part, réduire autant que faire se peut la subversion politique, et cela n'est possible que grâce au renseignement. Le renseignement est vital. Ce qui amène les responsables en charge à souvent agir en dehors de toutes préoccupations de la légalité (ce qui peut choquer les populations des métropoles...). L'Etat cherche à ravir l'initiative aux insurgés en les harcelant avec des forces mobiles, en les forçant à employer leur énergie à se défendre et à survivre : attaquer la guérilla dans les zones où elle est implantée, traquer, dresser des embuscades de nuit grâce à des commandos de chasse. Surtout, d'une part, menacer et détruire - après une longue période de reconnaissance - leur logistique (voies de communication, approvisionnements).

Les offensive contre la guérilla ne peuvent être menées qu'avec des troupes mobiles, spécialisées, motivées et conduites par des officiers compétents et respectés. Il va de soi qu'en pays sous-développé, on touche là une contradiction, l'armée, dans de nombreux pays, étant, pour les officiers, l'occasion d'une promotion sociale ou d'une sinécure fondée sur la corruption et le refus du risque. On ne compte plus les cas où, devant la résistance des insurgés, en milieu hostile, les édifications de fortins ou de place-fortes où les troupes restent la plupart du temps encasernées, et où la sécurité intérieure devient, par habitude, le souci majeur... La police et la justice sont parfois mises au service de la contre-insurrection, au prix d'une modification de la législation et de la réglementation.

Il est vain pour la contre-insurrection de chercher à imiter les méthodes politiques de la guérilla. Mieux vaut user le plus efficacement possible des moyens très supérieurs dont elle dispose. Tenter, par exemple, de faire en partie les réformes préconisées par l'adversaire (ou celles jugées indispensables) pour le priver du soutien de la population, est souvent, pour des raisons politiques et sociales, une impossibilité pratique, sauf... précisément à appliquer la politique de insurgés et à faire admettre du coup (ricochet souvent observé) la justesse des motifs de l'insurrection... Les résultats des tentatives de "pacification", par exemple en Algérie ou en Indochine françaises, sont parfois immédiats, permettant un court instant d'infliger le mouvement insurrectionnel et de renforcer la machine répressive. Mais beaucoup d'obstacles se dressent devant ces tentatives : motivations multiformes des soutiens du mouvement insurrectionnel, coût de plus en plus important de poursuite des amélioration du sort des populations indigènes, pouvant contrarier les calculs économiques de la métropole, barrières entre les mentalités...

L'infiltration est cependant efficace lorsqu'elle est faite au début de la constitution de ce mouvement, alors que celui-ci est encore numériquement faible. Mais elle est infiniment plus facile un peu plus tard, lorsque le recrutement tend à devenir massif,à condition qu'il... se réalise... Car le mouvement insurrectionnel a aussi sa parade dans les méthodes d'infiltration. Même si la contre-insurrection cherche, sur le plan politique, à diviser autant que faire se peut la clientèle de l'adversaire, il existe des constantes religieuses, "ethniques". Il est difficile de faire dans le combat insurrectionnel ce qui a été fait lors des conquêtes coloniales. L'histoire de  cette conquête coloniale est fondée sur l'utilisation d'antagonismes locaux et précisément l'insurrection rassemble parfois des populations locales jusque là divisées. Même si les pays décolonisés doivent à un moment ou à un autre se confronter à ces constantes, dans le temps insurrectionnel, il y a comme une suspension historique de ces antagonismes, au profit d'un idéologie rassembleuse, qui peut être d'ordre religieux (les musulmans contre les chrétiens), social (les ouvriers de toute "nationalité" contre les capitalistes ou encore les paysans opprimés par les féodalité alliées au colonisateur)... Même dans les moments de répression féroce, où la discrimination entre l'ennemi et l'indifférent est difficile à opérer, et où il semble sur le plan militaire que le terrain est "nettoyé", soit l'ampleur des destructions, soit l'horreur suscitée par les massacres entrainent des effets contre-productifs maintes fois vérifiés. Ainsi, les opérations anti-insurrectionnelles réalisées par l'armée française en Algérie ou par les forces marocaines (1978-1984) sont militairement efficaces, mais politiquement ambigües. 

Pour les théoriciens de la contre-insurrection, empêcher l'utilisation du sanctuaire de l'ennemi, ou d'en réduire considérablement l'importance est vital. Des efforts sérieux sont alors entrepris pour localiser les voies d'acheminement habituelles des convois, pour les détruire, pour obliger l'adversaire à chercher d'autres voies accès plus difficiles afin de ralentir ses approvisionnements. Pour la guérilla, toute opération de jour doit être hautement risquée, surtout lorsqu'il s'agit de convois ou groupes importants. La chasse avec des éléments aéroportés chaque fois que cela est possible, telle est la technique de la contre-insurrection sur le plan militaire.

Contrairement à une idée largement répandue, le temps ne travaille pas nécessairement en faveur de la guérilla. S'il est exacts que le facteur temps, en principe, est essentiel pour permettre au faible de progressivement se renforcer, il ne suffit pas de laisser le temps s'écouler. Le temps appartient à ceux qui en font un usage productif. D'ailleurs, la contre-insurrection aussi a besoin de temps : pour organiser l'administration, la police et l'armée en fonction de la guerre, quadriller, obtenir du renseignement, essayer de démanteler l'infrastructure politique clandestine de l'adversaire, saigner les forces des insurgés par des offensives sérieusement préparées.

Une offensive qui s'est rendue maîtresse d'un territoire tenu par l'adversaire et qui lui a coûté des pertes sensibles est en soi pour l'armée un excellent résultat. Mais il est insuffisant. Une fois "nettoyée" la zone, en général l'armée la quitte car il n'est pas toujours possible de tenir toutes les régions du pays. les insurgés peuvent revenir - et reviennent souvent! - et retrouver chez la population un soutien (parfois renforcé à cause de l'étendue des destructions ou des exactions...) qui leur permette de reconstituer plus ou moins (mais parfois plus!) ce qui vient d'être perdu. Dans de nombreuses guérillas, le processus de pourrissement renouvelé de zones pacifiées" est sans doute un des phénomènes les plus débilitants pour l'armée.

La population reste l'enjeu de la lutte, et l'armée cherche sinon à la gagner, du moins à la contrôler. Lorsque cela est possible, elle s'appuie sur une minorité active favorable à l'Etat. Cela implique que l'insécurité ne soit pas trop grande pour ces éléments, sinon ils seraient physiquement éliminés de façon systématique par les insurgés. La terreur marche dans les deux sens...

Si l'Etat estime qu'il peut gagner le soutien de la population - encore qu'il soit toujours possible d'avoir le soutien d'une partie de celle-ci, pour des raisons ethniques, religieuses ou sociales - il peut utiliser d'autres méthodes. Le regroupement forcé en zone rurale par exemple, processus délicat mais qui a fait ses preuves, dans le succès comme dans l'échec (non résultats en Malaisie, beaucoup mois au VietNam). tout dépend de l'organisation du regroupement, du savoir-faire de ceux qui le mettent en place - c'est un dur choc pour une population de quitter son village. Psychologiquement, le nouveau hameau devrait offrir la sécurité et, matériellement, un mieux-être sensible. A condition bien entendu que les ressources utilisées auparavant soient de nouveau disponibles avec les mêmes efficacités du travail, ce qui est loin d'être gagné... Même dans le cas de succès, la production change, la productivité aussi, et il n'est pas sûr, souvent parce que les troupes s'approvisionnent sur place, que même l'armée y trouve son compte... De plus, leur constitution tardive, si l'adversaire y a déjà structuré son organisation politique clandestine, n'a plus de sens (Sud-VietNam). Souvent, si la population est nombreuses, ces regroupements ressemblent surtout à de vastes camps d'internement, dont il faut assurer l'entretien, l'approvisionnement, la sécurité.. (comme en Afrique du Sud sous l'occupation anglaise, en 1899-1902). 

La "production de réfugiés" est une des méthodes classiques et anciennes de la contre-insurrection. Ces réfugiés peuvent être dirigés vers les villes (Saïgon, entre 1965 et 1973, passe en un peu plus d'un million à quatre millions d'habitants). Ils peuvent également être poussés à quitter le pays (réfugiés afghans, surtout du sud-est du pays, au Pakistan : environ 3 millions en 5 ans).

Empêcher ou gêner l'organisation politique est à la base par les insurgés est une des tâches majeures de la contre-insurrection. Parallèlement, l'armée essaie de se gagner ou de neutraliser, la population en introduisant (si cela est jugé utile) des réformes. Les actions politiques sont précédées par des opérations militaires destinées à la fois à évincer les insurgés de la région et à démontrer la puissance de l'armée et sa volonté d'occuper le terrain de façon permanente. Une telle politique n'est possible que dans des zones choisies pour être favorables aux gouvernementaux, soit socialement, soit géographiquement.

L'articulation des diverses phases de la contre-insurrection dépend de facteurs spécifiques à chaque situation. Cependant, d'une manière générale, les tâches les plus importantes consistent a :

- Obtenir du renseignement.

- Harceleer l'adversaire dès qu'il est localisable.

- Briser ou réduire sa logistique.

- Contrôle la population et lui créer des conditions viables.

- Détruire autant que faire se peut l'infrastructure politique clandestine de l'insurrection.

- Concentrer suffisamment de forces pour détruire le gros des forces ennemies.

- Jouer de toutes les divisions possibles, y compris au sein du mouvement insurrectionnel.

La Contre-insurrection peut avoir l'initiative en sélectionnant les régions et le moment où elle veut porter ses coups en bénéficiant de la surprise. C'est le cas, par exemple, pour les opérations aéroportées contre les bases ou les régions tenues par les insurgés, l'important étant de laisser le moins de répit possible à l'adversaire après que l'offensive a été lancée.

Une fois les forces insurgées expulsées d'une zone donnée, des mesure sont prises pour éviter leur retour : établissement des garnisons qui patrouillent et contrôlent la population ; identification et élimination des agents de l'insurrection.

Ce processus est répété dans d'autres zones afin de réduire au maximum les régions tenues par les insurgés. De bout en bout, les efforts seront coordonnés et la primauté du politique sur le militaire maintenue même si des décisions sont prises à l'échelle locale lorsque les circonstance l'exigent. C'est là qu'est le problème principal : cette réduction est un véritable travail de Sisyphe et étant constamment à refaire, le politique est bien oublié par les artisans de ce processus. Sans compter les problèmes d'information entre ces troupes et le commandement central parfois énormément éloigné, le maître mot des soldats engagés, c'est l'urgence, le court terme, l'efficacité immédiate comme prix de la survie... Et cela coûte cher...

Militairement, si on lutte contre une guérilla classique n'ayant pas constitué une véritable armée partisane, les unités mobiles de l'armée régulière n'ont besoin que de forces mobiles et légères soutenues par les hélicoptères. L'armée a, en général, l'avantage de disposer d'un système de télécommunications qui renforce la mobilité et son efficacité. Le plus difficile paraît être l'adaptation à ce type de guerre (ce qui constitue une sorte de litote).

Lorsque les conditions le permettent, l'armée s'attaque aux place fortes des insurgés. Une défaite sur le terrain peut contribuer à démoraliser l'adversaire et surtout montrer aux populations que, militairement, l'armée est la plus forte. Mieux vaut cependant pour l'armée, attaquer une région moins bien tenue que de ne pas l'emporter, un échec ayant le résultat inverse : c'est-à-dire qu'il renforce le moral de l'adversaire et lui attire l'admiration des populations. De toute façon, aucune opération n'est décisive ; ce qui compte, c'est de briser la capacité offensive de la guérilla et de la saigner ; l'obliger à la défensive, ou mieux à la fuite chronique. Chaque région investie par les unités mobiles est ensuite  contrôlée par des unités qui y stationnent. (BLIN et CHALIAND)

 

Des théories au service du prince

     Il n'existe pas de corpus théorique unifié, car les différents auteurs discutent surtout à partir de leurs propres expériences. A l'intérieur des armées, les éléments divers et variés de tactiques sont souvent transmis dans le cadre d'une collaboration officielle entre pays mais également par le travail des "conseillers militaires" détachés par certaines grandes puissances auprès de pays alliés ou amis. Parfois ils circulent à titre officieux et semi-clendestinaux, via des services discrets voire secrets non seulement théoriquement mais pratiquement, la logistique et des matériels étant parfois transmis en même temps. Ce sont les "guerres subversives" qui sont l'occasion de telles transmissions de savoir. On peut citer un certain nombre d'auteurs :

- le colonel Charles LACHEROY contribue à doter l'état-major des armées françaises d'un concept de guerre subversive. Lui-même, Jacques HOGARD et Jean NÉMO élaborent différentes versions de la "doctrine de guerre révolutionnaire" (DGR), mise en oeuvre lors de la guerre d'Algérie, notamment pendant la bataille d'Alger. Cette bataille devient par la suite un cas d'école très étudié dans les écoles de guerre. David GALULA contribue à la conceptualisation de ce domaine de guerre à Harvard en 1964. Grosso modo, ils reprennent les quatre phases de la guerre révolutionnaire de LACHEROY : période de paix apparente, passe de terrorisme, apparition d'une guérilla organisée avec l'appui de populations et mise en place d'une organisation politico-administrative clandestine, et si possible formation de troupes régulières.

- la théorie est enseignée ensuite aux officiers des forces militaires sud-américaines qui en ont été des élèves exemplaires, à l'Ecole nationale militaire de Paris. De nombreux attachés diplomatiques, pour la plupart officiers français ayant participé à la guerre d'Algérie, sont envoyés dans les pays d'Amérique Latine former des troupes contingentes. A l'intérieur de l'armée française, pourtant, la DGR est interdite par De GAULLE en 1961, en partie à la suite de l'intégration dans l'OAS d'un certain nombre d'officiers acquis à la DGR, bien qu'elle continue de garder une certaine influence. En 1960, De GAULLE reprend en main le Centre d'instruction pacification et contre-guérilla (CIPCG) situé à Arzew, qui diffusait ce genre d'enseignement. Il faut dire que nombre d'officiers acquis à la DGR avait un profil anti-communiste et anti-gaulliste marqué, sans compter des affinités avec des forces conservatrices et d'extrême droite. Avec parfois un passé qui remonte pour certains à Vichy (donc contre la Résistance...). 

- le succès des Français en Amérique Latine éveille l'intérêt des Etats-Unis, qui reçoivent peu par§s nombre d'attachés militaires, dont le général AUSSARESSES, à l'Ecole Militaire des Amériques (School of America, SOA, au Panama) (voir Marie-Monique ROBIN, Escadrons de la mort, l'école française, La Découverte, 2004). Le passage à la pratique du renseignement est réalisé dans un premier temps sur des prisonniers de droit commun incarcérés au Panama. AUSSARESSES travail ensuite au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle de Manaus au Brésil. Ce centre est créé en 1964 par le maréchal Castelo BRANCO, qui prend le pouvoir la même année par un coup d'état, renversant Joao GOULART. De nombreux officiers latino-américains, notamment chiliens (dont des membres de la DINA, la police politique de PINOCHET), argentins ou uruguayens, se forment à l'école de Manaus.

- de nombreux instructeurs, français puis américains (lesquels vont beaucoup plus loin et sont  très écoutés pendant les guerres du Golfe), produisent des manuels à l'intention de leurs élèves de dictatures diverses et c'est ainsi que la doctrine de guerre révolutionnaire se diffuse dans de très nombreux états-majors. A l'image de ces mercenaires et de ces vendeurs d'armes légères que l'on trouve maintenant un peu partout, ces conseillers militaires, qui n'ont pour la plupart plus de fonctions officielles, propagent les savoir-faire anti-insurrectuels. 

- autant dire que la littérature que l'on retrouve ensuite sous forme parfois de livres tout public ne constitue qu'un faible écho de la masse de documents qui circulent dans les milieux militaires, et dont certains journalistes se procurent parfois. 

 Il faut signaler le théoricien Roger TRINQUIER, pour lequel la stratégie anti-insurrectionnelle repose sur trois principes simples :

- Séparer la guérilla de la population qui la soutient ;

- Occuper les zones d'où la guérilla opérait auparavant, en les rendant dangereuses pour celle-ci et en en retrouvant la populations contre celle-ci ;

- Coordonner  ces actions sur une large étendue géographique et sur une longue durée, afin que la guérilla n'ait plus aucun accès aux centres de population qui la soutiennent.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégies irrégulières, Paris, 2009. DIXON & HEILBRUNNER, Communist Guerilla Warfare, New York, 1954. David GALULA, Contre-insurrection, Théorie et pratique, Paris, 2007. Frank KITSON, Low Intensité Opérations, Londres, 1971. Julien PAGET, Counter-Insurgency Campaign, Londres, 1963. Robert THOMPSON, Defeatign Communist Insurgent ; Malysa und VietNam, Londres, 1966. Robert TRINQUIER, La Guerre moderne, Paris,  La Table ronde, 1961. Revue militaire d'information, Paris, mars-avril 1957. Sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection? Choiseul éditions, 2010.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

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