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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 10:26

       Les dilemmes politiques et moraux qui traversent les associations pacifistes aux Etats-Unis, très ouvertes sur les conflits internationaux, reviennent sous une forme aigüe, après la vague des révolutions de 1848 en Europe, à propos de la révolte des Cipayes en Inde. Des intellectuels comme TOCQUEVILLE s'indignent des horreurs des insurgés et appuient la "nécessité de rétablir l'ordre".

La majorité des membres de l'American Peace Society argumente ainsi : même si la domination de l'Angleterre en Inde a une origine illégitime, les gouvernants ont en tout cas l'obligation de maintenir l'ordre et de le faire respecter. Les insurgés ont le tort d'avoir recours à la violence, de violer les normes légales en vigueur, d'être en dernière analyse des hors-la-loi et des criminels. Il ne s'agit donc pas d'une guerre mais d'un affrontement entre déliquance criminelle et forces de l'ordre. Le soutien à c es dernières ne compromet pas la cause pacifiste, la cause d'un mouvement né du devoir de combattre les guerres proprement dite, les conflits armés entre les Etats. On retrouve souvent ce genre d'argumentation tout le long du XIXe siècle et pas seulement aux Etats-Unis. La majorité des pacifistes d'alors concentre ses attaques sur la rébellion violente des opprimés, sans même formuler de critiques sur les modalités (brutales) de rétablissement de l'ordre. Il faudra un certain temps pour la mouvance pacifiste et non-violente pour analyser les violences structurelles sociales et politiques, et ne pas s'en tenir aux expressions de la violence physique, notamment d'ailleurs sous l'influence de la mouvance marxiste et socialiste. 

Par contre, en ce qui concerne les réactions pour l'instant à la révolte des Cipayes, la société soeur constituée en Angleterre, la London Peace Society ne se reconnait pas dans l'attitude de l'American Peace Society. Elle se dissocie de celle-ci et n'hésite pas à parler de guerre à propos du conflit en Inde. Les attitudes diffèrent énormément selon que l'on a affaire à une organisation dans un milieu encore global rural et marchand ou à une organisation en pleine société industrielle, habituée à côtoyer des mouvements socialistes ou même marxistes avant la lettre et obligée de réfléchir aux conflits d'une autre manière. La Société de paix anglaise condamne la violence, y compris du gouvernement anglais, et dénonce en premier lieu la "cupidité démesurée et l'ambition" de la puissance coloniale, ses "honteuses agressions", sa prétention de "gouverner l'Inde par l'épée" et la "dégradation de 150 millions de personnes". On trouve là des thèmes proches de ceux plus tard des syndicats britanniques dans leur attitude face au boycott du commerce anglo-indien par le mouvement non-violent de GANDHI. 

Si une fraction du mouvement pacifiste refuse de subsumer sous la catégorie de violence la répression de la révolte, l'autre fraction méprise le recours à ce subterfuge ; mais alors qu'elle déclare condamner les diverses formes de violence déployées par chacun des parties en lutte, la London Peace Society finit en réalité par procéder à une hiérarchisation et par désigner en premier lieu la violence colonisatrice. L'attitude de Karl MARX face à la "catastrophe" n'est pas très éloignée. S'il reconnait que les insurgés se sont rendus responsables d'actes horribles, il se moque cependant de l'indignation morale à sens unique à laquelle s'abandonnent les chantres du colonialisme et de la civilisation occidentale supérieure. 

Même si les débats se mènent parfois de manière parallèle dans le mouvement ouvrier et socialiste et chez les pacifistes qui appartiennent souvent à la classe aisée, il existe des correspondances qui ne doivent rien au hasard dans les arguments utilisés dans l'un et chez l'autre.

Dans le mouvement pacifiste, à cette première crise qui se développe sur les deux rives de l'Atlantique, s'ajoute une seconde qui s'aggrave au fur et à mesure qu'on s'approche de la guerre de Sécession. 

      Si Domenico LOSURDO date de 1850, au lancement de la Fugitive Slave Law qui permet aux propriétaires du Sud de récupérer des esclaves réfugiés au Nord et qui comporte pour les Noirs libres le risque d'être réduits en esclavage après avoir été désignés comme esclaves en fuite, cette seconde crise, elle couve depuis un certain temps déjà car l'abolition de l'esclavage constitue très tôt une perspective partagée par beaucoup, et pas seulement au sein de la mouvance pacifique, et suscite de nombreux débats. Bien avant 1850,  les adeptes même de la non-résistance poussent les esclaves à la désobéissance pacifique à l'égard d'une loi injuste et tyronnique, en leur conseillant donc la fuite, et de nombreux Blancs et Noirs participent à l'alimentation de filières d'évasion. En face des dangers accrus créés par cette nouvelle loi, qui est elle-même un compromis (acceptation pour que de nouveaux États entrant dans l'Union choisissent la prohibition de l'esclavage sur leur territoire en échange du "respect" du droit de propriété), quel comportement faut-il suggérer désormais aux esclaves? Avec l'entrée en vigueur de la nouvelle loi, leur unique espoir réside dans une course prolongée jusqu'au Canada. Mais pour rejoindre la terre promise de la liberté, les esclaves doivent se soustraire, avec l'appui actif des abolitionnistes, à la poursuite des forces de l'ordre (et des chasseurs de primes) décidées à faire respecter la loi et à les capturer. Le principe de non-résistance risque alors de tomber en crise, comme le confirment les affrontements qui ont souvent lieu au cours des battues organisées pour récupérer le bétail humain fuyant ses "légitimes" propriétaires. N'oublions pas que les territoires le long de la côte Est sont encore étroits. Pour éviter le glissement dans la violence, faut-il changer de ligne de conduite et inviter les esclaves en fuite à se livrer docilement aux forces de l'ordre et donc au pouvoir absolu et à la vengeance de leurs patrons? Dans ce deuxième cas les abolitionnistes chrétiens arrivent à garder leur cohérence non-violente, mais en collaborant indirectement à la violence de l'esclavagisation  et en imposant aux esclaves en fuite une sorte d'obligation au martyre. 

On conçoit bien le caractère rageur du débat qui se développe alors, d'autant que l'affrontement, qui devient endémique, entre partisans et adversaires de l'institution de l'esclavage, à l'intérieur même parfois des États esclavagistes, tourne quasiment à la guerre civile. Au Kansas en 1854, deux gouvernements opposés et deux fractions armées s'opposent. Pendant longtemps, les leaders des mouvements pacifiques se bercent d'illusion sur une extinction progressive de l'esclavage confiné au Sud. En fait, dépassant ce débat, des hommes et des femmes, prenant conscience des réalités tragiques, s'engagent de plus en plus en faveur de la fuite des esclaves. Formés souvent en lisant la presse publiée par un mouvement qui est depuis des décennies à l'avant-garde du mouvement abolitionniste en général, ils s'engagent bien davantage. Car derrière eux se dessinent une opinion publique anti-esclavagiste qui exerce une pression de plus en plus forte sur l'élite politique, sans compter qu'en son sein, des voix soutiennent déjà ce mouvement. Le compromis de 1850 n'a contenté enfaite ni les uns ni les autres, d'autant que les dissensions entre Etats du Sud et Etats du Nord ne concernent pas seulement l'esclavage. Toute une série de contentieux politiques, commerciaux et juridiques s'amalgame jusqu'à ce que pour beaucoup cette question de l'esclavage ne constituent qu'un prétexte. Dans un contexte de méfiance entre États qui remontent aux treize colonies anglaises, cette question est de plus en plus mise en évidence , et même en sauce, pour stigmatiser moralement les concurrents transformés de plus en plus en adversaires... Certains leaders pacifistes, comme Charles STEARNS, choisissent d'ailleurs la confrontation même si leurs convictions de non-résistants peuvent en souffrir. 

     Lorsqu'interviennent la proclamation de la sécession en cascade des Etats du Sud et la formation dans la foulée d'une Confédération esclavagiste, les termes du choix qui s'impose s'avèrent plus claires : relever le gant du défi lancé par les propriétaires d'esclaves et faire plier par la force leur rébellion ; ou bien subir la pérennisation de la violence implicite dans l'institution de l'esclavage. 

Au début, l'American Peace Society semble favorable à une séparation non-violente entre les deux parties de l'Union. D'aucuns voient même dans cette perspective un tournant dans l'histoire universelle, une étape importante vers la réalisation de la paix perpétuelle. Par exemple George BECKWITH, dans l'American Advocate of Peace, écrit qu'on a là l'occasion de démontrer que l'on peut toujours éviter la guerre. Le pays (Etats-Unis) qui a donné l'exemple d'une organisation politique fondée sur le self-government et la démocratie (en laissant de côté le sort réservé aux Indiens et aux Noirs) peut "déployer devant les nations étonnées une leçon nouvelle et plus sublime : une nation peut être démembrées et révolutionnée sans verser de sang". Ces écrivains tombent évidemment de haut quand la guerre de Sécession se profile, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'existe pas dans l'histoire de séparation sans guerre, témoin l'exemple récent de la séparation de la Tchécoslovaquie en République Tchèque et en Slovaquie, même si par ailleurs, il n'est pas sûr que le bilan de cette séparation soit positif. L'exemple aussi de l'autonomisation de plus en plus grande des régions en Europe, s'il n'est pas une séparation, est tout de même une démonstration que l'on peut répartir autrement des pouvoirs politiques, économiques et sociaux sans violence... Mais dans le cas présent, qui se renouvelle parfois pour d'autres endroits (dans la fédération de Russie par exemple) ou d'autres temps, et qui montre qu'on est loin de l'exemplarité souhaitée par certains leaders non-violents, il y a comme une certaine myopie dans l'analyse des situations. C'est surtout après Fort Sumter (voir l'histoire de la guerre de Sécession), quand la Confédération met le feu aux poudres en attaquant militairement, la possibilité d'une issue pacifique est presque définitivement compromise. Certains, ayant pris acte qu'il n'y a alors plus de place pour la profession de foi non-violente dans le débat public, ni au Sud ni au nord, s'enfuient à Londres. Mais cette fuite du pays et des responsabilités de chacun n'est pas universelle. Malgré de persistantes polémiques et des accusations de trahison, l'American Peace Society prend en grande majorité position en faveur de la politique d'Abraham LINCOLN, d'autant que cette politique est réellement longtemps une politique de recherche du compromis. 

Dans ce cas aussi, pour justifier son choix, alors qu'il n'avait probablement pas à le faire, le mouvement engagé à défendre la cause de la non-violence a recours à la stratégie argumentative déjà vue à l'occasion de la répression de la révolte des Cipayes : il ne s'shot pas d'une guerre mais d'une rébellion criminelle et de sa juste répression. Les soldats du Nord sont en définitive au service de l'ordre public. Mais cette position tient difficilement dans le débat public : cette "opération de police" prend une allure jamais vue ; il s'agit d'une véritable guerre civile avec des batailles dont l'ampleur préfigure ce qui se passe ensuite en Europe durant la Première Guerre Mondiale. Cet état des faits provoque dans la mouvance des organisations pacifistes, mais aussi très largement dans l'opinion publique, tant sur les contemporains de la guerre civile que sur leurs historiens immédiatement après la défaite du Sud, des évolutions tourmentées, comme par exemple du leader le plus prestigieux du mouvement abolitionniste et non-violence, William L. GARRISON. 

 

Domenico LOSURDO, La non-violence, une histoire démystifiée, éditions delga, 2015.

 

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