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2 mars 2018 5 02 /03 /mars /2018 09:47

      La philosophie analytique, issue au XXe siècle de l'empirisme et du pragmatisme traditionnels, et plus près de l'empirisme logique et des travaux de Georges MOORE (1873-1958) et de Bertrand RUSSEL (1872-1970) retouche l'esthétique qu'au début des années 1950. Les idées de Ludwig WITTGENSTEIN (1889-1951) relatives à l'analyse du langage ordinaire, publiées à titre posthume dans Les investigations philosophique de 1953, permettent d'aborder dans le cadre de la philosophie analytique les problématiques esthétiques. Sa théorie des jeux de langage est fructueuse et mieux adaptée que les autres approches philosophiques analytiques au langage esthétique

"Telle que l'abordait cette jeune esthétique analytique, explique Danielle LORIES, la question qui servira ici de fil conducteur, celle de la définition de l'art, engageait des décisions relatives à certains objets, dont on pouvait se demander s'il convenait ou non de leur reconnaitre le statut d'art. Un trait remarquable de l'esthétique analytique fut dès lors et demeura ensuite son attention aux créations contemporaines les plus déroutantes. Elle se mit dès le début et essentiellement à l'écoute de l'art de son temps. En posant la question : "qu'est-ce que l'art? peut-on le définir?", ce courant s'est efforcé de relever le défi que lance toujours au théoricien l'art contemporain."

Pour Danielle LORIES, l'attention à l'influence de Ludwig WITTGENSTEIN aide à comprendre la succession des différentes attitudes à l'égard de la définition de l'art dans les deux décennies 1950-1960. Les premiers développements analytiques sur la question tendent à conclure à une impossibilité théorique de la philosophie face à l'art contemporain. Mais sans doute en partie pour asseoir les assises théoriques et l'influence pratique de la philosophie analytique, plusieurs auteurs tentent d'aller plus loin que ce qu'en dit Morris WEITZ (né en 1916), dans Le rôle de la théorie en esthétique (publié en 1956). Ainsi George DICKIE (né en 1926) élabore une théorie institutionnelle de l'art dans un livre Art and Aesthetic. An Institutionnel Analysis, publié en 1974. Auquel répondent plus tard dans des variantes théoriques opposées ou plus nuancées Arthur DANTO (né en 1924), Nelson GOODMAN, John DEWEY, Jerome STOLNITZ, Monroe BEARDSLEY....

      L'esthétique analytique se caractérise en fin de compte par un rejet initial de la question du beau au profit de la question de l'art lui-même, qui n'a pas besoin d'être beau pour exister et être reconnu comme tel. Les esthéticiens analytiques réfléchissent en ce sens sur ce qui fait qu'une oeuvre est une oeuvre d'art, par opposition à d'autres objets du monde qui ne sont pas de l'art, sur la question de l'ontologie de l'oeuvre d'art. En France, les philosophes et sémioticiens Paul RICOEUR et Gérard GENETTE discutent des analyses de Nelson GOODMAN dans leurs oeuvres. Jean-Pierre COMETTI, Jacques MORIZOT et Roger POUIVET popularisent en France l'esthétique analytique surtout de langue anglaise et produit des travaux au sein de ce courant philosophique, même si dans différents dictionnaires d'esthétique on en parle relativement peu. A eux trois, ils ont fondé en 2003 la Revue francophone d'esthétique.

L'esthétique analytique dialogue constamment avec les oeuvres d'avant-garde de l'art contemporain, notamment avec celle de DUCHAMP et de WARHOL. L'éventail des discussions est très large et touche pratiquement tous les arts, de la musique à l'architecture.

   De même que WITTGENSTEIN propose à plusieurs reprises une théorie des couleurs qui ne soit ni physique, ni psychologique, ni physiologique, ses continuateurs et parfois contradicteurs  insistent sur des aspects symboliques et par extension sociaux - sans pour autant reprendre les thèmes de l'école de Francfort. L'idée poursuivie est qu'il y a dans nos termes de couleurs et dans la manière dont nous les utilisons des régularités que nous pouvons mettre à jour de façon purement conceptuelle. Ainsi l'opposition entre les couleurs primaires vert et rouge semble être d'un autre statut que la simple différence entre le vert et le bleu ; ou encore : l'impossibilité d'avoir un médium transparent et blanc qui ne soit pas laiteux contraste avec la possibilité d'un médium coloré et transparent. WITTGENSTEIN tente de rassembler ces distinctions conceptuelles d'abord de façon systématique (dans les Remarques philosophiques, traduit chez Gallimard en 1975), puis en analysant au cas par cas la grammaire de nos différents concepts de couleur (dans les Remarques sur les couleurs, traduit par Gérard GRANEL, TER, 1994). Ses continuateurs, comme les artistes qui se réclament de ce courant ont en commun de refuser la théorisation et la recherche du beau comme idée ou norme, pour poser à la place une définition de l'art comme fonction symbolique toujours à décrypter à partir de l'oeuvre elle-même et de son langage propre, sans lui appliquer une essence à priori. L'esthétique analytique s'oppose donc à de nombreuses philosophies de l'art qui la précède, celles de PLATON, d'ARISTOTE, PLOTIN, FICIN, et celles qui s'en inspirent. Ce décryptage s'opère souvent à partir d'une description de l'oeuvre d'art. 

 

Christiane CHAUVIRÉ et Jérôme SACKUR, Wittgenstein, dans Le Vocabulaire des philosophes, tome 4, ellipses, 2002. Danielle LORIES, La philosophie analytique face à l'art contemporain, dans Esthétique et philosophie de l'art, L'Atelier d'esthétique, de boeck, 2014.

 

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