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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:32

   Expression fétiche de nombreux stratégistes d'aujourd'hui, l'équilibre des forces, est d'abord une traduction incomplète du concept anglais de balance of power qui désigne l'équilibre des puissances et des pouvoirs ainsi que la politique stratégique et la diplomatie de l'équilibre.

 

Un concept contemporain

Ce concept d'équilibre des forces constitue la base de la théorie des relations internationales, tout au moins pour les adeptes de la Realpolitik. Phénomène aux multiples facettes, l'équilibre des forces désigne aussi bien une réalité historique qu'une stratégie politique.

En tant que terme descriptif, l'équilibre des forces ou des puissances est généralement employé pour désigner le système politique de l'Europe des XVIIe et WVIIIe siècles, période de l'équilibre "classique". Toutefois, le concept d'équilibre existe depuis beaucoup plus longtemps. L'échiquier politique que décrit THUCYDIDE dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse est caractérisé par l'équilibre qui existe entre Athènes et Sparte alors que KAUTYLIA (Ier siècle?) est le premier à formuler une théorie systématique sur le sujet dans son ouvrage remarquable, L'Arthasastra. 

A partir du XIVe siècle, de nombreux textes sont consacrés à ce phénomène, dont la pratique devient courante en Europe. Il faut lire les oeuvres de Lorenzo de MÉDICIS, Giovanni BOTERO, Francis BACON, puis plus tard de David HUME, BOLINBROKE, Friedrich von GENTZ et Antoine PECQUET. Après la Première guerre mondiale, la politique de l'équilibre, jugée en partie responsable de la Grande Guerre, est sévèrement critiquée, et sa pratique est délaissée en faveur de nouveaux moyens d'organisation des pouvoirs politiques internationaux fondés sur le droit : sécurité collective, Société des Nations. Après 1945, c'est le phénomène inverse qui se produit, et la politique de l'équilibre refait surface, tout au moins en théorie, avec le renouveau de la realpolitik sous l'impulsion de penseurs comme Reinhold NIEBURH et Hans MORGENTHAU. La mise en place du système bipolaire de la période de la guerre froide et le développement des armes atomiques provoquent un nouveau genre d'équilibre des forces, appelé par certains "équilibre de la terreur", et une prolifération de textes sur le sujet. 

La politique de la guerre froide, symbolisée par la "théorie des dominos" et par la diplomatie active de KISSINGER, est une version moderne de la stratégie politique de l'équilibre. La chute du mur de Berlin et la fin de la bipolarité ont provoqué l'émergence d'un nouvel échiquier politique qui rappelle à de nombreux observateurs la période "classique" de l'équilibre européen des XVII et XVIIIe siècles.

L'équilibre des forces provient  de la nature des relations internationales, où il n'existe pas d'organisation étatique suffisamment puissante pour pouvoir réguler l'ensemble constitué par la communauté des nations. Etant donné les variations entre les différentes unités politiques, chacun d'entre elles vise à maximiser sa propre puissance. Le résulta est un équilibre presque naturel où le danger le plus sérieux réside dans la concentration d'une puissance telle par un État que celle-ci est plus grande que l'ensemble  de la puissance des autres États réunis. A partir de cette notion élémentaire, les variantes se multiplient presque à l'infini, l'équilibre pouvant être constitué par plusieurs mini-systèmes, par des systèmes bipolaires, pluripolaires ou bi-pluripolaires. L'équilibre peut reposer sur un système de "balancier" où certains pays ou une certaine zone géographique sont utilisés pour maintenir l'équilibre général. La stratégie de l'équilibre est articulée selon cette vision de l'équilibre, considéré comme le meilleur moyen d'assurer la stabilité générale de l'ensemble. Les guerres localisées peuvent faire partie d'un arsenal de moyens destinés à maintenir l'équilibre. En revanche, la guerre généralisée doit être évitée à tout prix car elle représente la plus grande menace pour la survie du système et, par conséquent, de ses diverses composantes. La menace constituée par NAPOLÉON BONAPARTE et Adolf HITLER est précisément de ce type-là. Ce n'est que lorsqu'ils menacèrent l'équilibre général que les autres chefs d'Etat commentèrent à organiser leur défense collective, la perte d'éléments isolés et jugés sans importance pour le maintient de l'équilibre n'étant pas suffisante pour produire une réaction vigoureuse.

Pour le politologue anglais Hedley BULL, les fonctions de l'équilibre des forces sont les suivantes :

1. La prévention de la conquête par un État et la transformation du système politique en un empire universel.

2. La protection de l'indépendance d'États dans des équilibres régionaux.

3. L'aide au maintien d'institution vitales à la survie de l'ordre international (diplomatie, droit international).

      La politique de l'équilibre est définie selon les méthodes employées pour atteindre son objectif principal, c'est-à-dire la survie du système et le maintien de son équilibre, et cela dans tous ses aspects, y compris de celui du contrôle des populations à l'intérieur des frontières d'un État et dans tout le système. Ces méthodes varient selon les époques : par exemple, la division et le morcellement de nations importantes en petites unités, politique que pratique RICHELIEU à l'égard de l'Allemagne ; la création d'États "tampons" ; la formation d'alliances diverses et en flux constant ; l'action diplomatique ; la réduction ou l'augmentation d'arsenaux militaires ; enfin, l'intervention armée et la guerre. Deux éléments sont à la base de la politique de l'équilibre : la puissance politique et la puissance militaire, les deux choses étant souvent confondues. C'est à l'aide de ces deux instruments que sont établies les méthodes utilisées pour le maintien de l'équilibre, le but de chacune étant de réduire ou d'accroitre la masse politique et militaire des unités politiques figurant sur la balance. Une variante du système de l'équilibre consiste à utiliser un "balancier" servant de contrepoids pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. le pays qui tient ce rôle se place dans une position privilégiée d'arbitre" de l'équilibre, rôle qui convenait parfaitement au XVIIIe et XIXe siècles à la Grande Bretagne vis-à-vis des puissances européennes sur le continent.

      La politique de l'équilibre repose sur un système précaire qui a démontré ses failles à plusieurs reprises, en particulier lors de la période précédant la Première Guerre Mondiale. Cette politique est modelée par des éléments qu'il est difficile de mesurer, comme la puissance d'un pays. Elle repose sur une culture et des systèmes politiques homogènes qu'il est difficile d'envisager à l'échelle planétaire. Ce sont ces faiblesses qui entraînèrent la recherche d'autres méthodes de gestion politique après 1918. La division de la planète en deux sphères opposées après 1945, et la création d'arsenaux nucléaires capables d'anéantir des sociétés entières furent responsables de la mise en place d'un nouveau type d'équilibre politique, plus simple et plus stable peut-être, mais potentiellement très dangereux, avec ses propres lois et ses propres méthodes. Le système bipolaire de la guerre froide est différent du système européen "classique". Il est dominé par deux États seulement, avec des régimes politiques fondamentalement différents, et son équilibre repose sur la menace de guerre nucléaire qui devient l'instrument principal de celui-ci. Ce système n'utilise pas de "balancier". Sa caractéristique principale réside dans le fait que, même en s'unissant, les "petits" États ne peuvent atteindre une puissance égale ou supérieure à celui de l'un des deux "grands". Toutefois, comme dans l'équilibre classique, la guerre - limitée, non nucléaire, et sur des territoires étrangers - est un instrument important pour le maintien de l'équilibre, tout u moins du point de vue des superpuissances qui s'affrontent, directement ou indirectement, en Corée ou au VietNam, et frôlent la montée des extrêmes à Cuba. L'équilibre est donc atteint et maintenu avec des moyens militaires nucléaires et classiques. La course aux armements et puis son contrôle (arms control) devient la méthode la plus courante de la politique de l'équilibre. La subjectivité qui anime cette politique constitue l'un des problèmes majeurs de l'équilibre par la terreur, cas s'il est déjà difficile de quantifier la puissance militaire classique, il est quasiment impossible de mesurer la puissance militaire atomique, et plus encore la menace qu'elle représente. le bluff et l'espionnage sont autant de moyens utilisés par les superpuissances pour cerner la puissance de l'adversaire et pour projeter une certaine image (vraie ou fausse) de sa propre force. Il semble bien, avec la connaissance rétrospectives des forces nucléaires des USA et de l'URSS, que la dynamique de cette course aux armements se nourrit cumulativement des propagandes des deux camps à la fois.

Le stratégiste américain Albert WOHSLTETTER envisage ainsi les rapports entre les superpuissances comme fondés non plus sur l'équilibre des forces, mais sur l'équilibre de la terreur, terme qu'il contribue à populariser. Le principe de la dissuasion réciproque est à la base de cet équilibre occasionné par l'espoir que la terreur inspirée par les armes nucléaires sera suffisante pour dissuader l'adversaire d'en faire usage. Cet équilibre est extrêmement précaire car il dépend de l'invulnérabilité des forces de représailles de chacun après avoir encaissé une première frappe. De là suit une course aux armements où chacun cherche à préserver une capacité de seconde frappe indiscutable, cette course étant ne elle-même une source d'instabilité.

     De nombreux observateurs décrivent l'équilibre de la guerre froide comme un équilibre en transition qui se transforme peu à peu en système pluripolaire ou bi-pluripolaire avec l'émergence de l'Europe, de la Chine, de l'Inde, du Japon... et d'autres pays ensuite, comme des puissances capables d'influencer la nature d'un équilibre dominé au départ par les États-Unis et l'Union Soviétique. La chute du mur de Berlin a entraîné la fin de cet équilibre bien particulier. La nature du "nouvel ordre international" qui émerge des ruines de l'ancien n'est pas encore tout à fait saisissable. Certains observateurs prévoient un retour à un équilibre des forces semblable aux équilibres européens du passé, avec l'émergence de nombreux équilibres régionaux. La prolifération nucléaire et l'importance attribuée aujourd'hui à la puissance économique sont autant d'éléments capables d'influencer dans l'avenir la nature éventuelle de l'équilibre. (BLIN et CHALIAND)

 

Equilibre des puissances... qui se neutralisent les unes les autres

    le concept d'équilibre peut faire l'objet de réflexions qui ne collent pas nécessairement aux discours officiels. Ainsi, le concept d'équilibre émerge nécessairement dans toute réflexion sur les systèmes d'unités actives autonomes, en concurrence pour la réalisation de leurs objectifs. Dans le cas du système international, les unités actives sont principalement des unités politiques au premier rang, mais elles ne sont pas les seules en jeu, desquelles figurent les États. On rencontre le concept d'équilibre chez THUCYDIDE ou encore chez les penseurs politiques de la Renaissance. L'économiste et philosophe anglais David HUME en donne une formulation abstraite en 1742, dans son essai Of the balance of Power. Le concept d'équilibre est central dans le courant réaliste et néo-réaliste de la théorie des relations internationales auquel se rattachent des auteurs déjà cités tels que Hans J. MORGENTHAU, Raymond ARON ou Kenneth WALTZ. Ces théories se situent entre constat de la réalité et justification politique des manoeuvres des puissances.

   En fait, par équilibre, il faut aussi comprendre une situation où les capacités d'action et les stratégies se neutralisent dans certaines directions, et une politique visant à préserver l'essentiel du statu quo, dans la mesure où cela avantage une partie ou toutes les parties en même temps. le premier cas correspond à la locution anglaise balance of power que l'on peut traduire approximativement, comme dit précédemment, par équilibre des potentiels ou par équilibre des puissances. Le second est bien rendu par l'expression "principe de l'équilibre".

   La traduction "équilibre des potentiels" se fond sur la distinction entre forces ou ressources (composantes primaires de la capacité d'action) ; le pouvoir (capacité de mobiliser effectivement ces ressources) ; le potentiel (ensemble des objectifs accessibles en l'absence de toute opposition stratégique) ; et la puissance entendue comme le passage à l'acte. L'idée centrale de la balance of power est la neutralisation d'une certaine classe d'objectifs (conquêtes territoriales par exemple ou accès à la prépondérance) par les potentiels mutuels des unités concernées. L'équilibre dont il s'agit concerne donc bien les potentiels, et non pas directement les ressources. Thierry de MONTBRIAL insiste sur ce point : il ne faut pas parler d'équilibre des forces, mais on peut dire équilibre des puissances. Si le stratégiste français semble ergoter sur cette distinction, c'est qu'on entre là dans le domaine des virtualités. Et des gesticulations de propagande et de diplomatie. La notion d'équilibre des puissances se réfère aux passages à l'acte et au fait qu'un perturbateur s'expose à un châtiment infligé par une coalition punitive risquant de lui faire effectivement perdre son gain et au-delà. Si les calculs politiques n'étaient pas entachés  par l'incertitude, on pourrait définir l'équilibre par l'unique condition  que chaque unité (ou coalition) se trouve dissuadée par l'ensemble des autres de modifier la situation  (l'état du système) à son avantage. En raison de l'incertitude, la dissuasion peut échouer et l'équilibre ne peut alors être rétabli que par le recours effectif à la force, ou bien alors le perturbateur parvient à ses fins. L'équilibre des potentiels ou des puissances implique la formation de coalitions ou d'alliances de circonstances, qui ne nouent face à une perturbation ou un risque de donné, et se dénouent normalement une fois la crise réglée. L'Alliance atlantique, constituée en 1949 pour équilibrer le potentiel soviétique, que les Américains cherchent à transformer en "régime" pour structurer les relations transatlantiques depuis la chute de l'URSS, constitue une exception notable. En règle générale, le principe de l'équilibre suppose donc une grande fluidité dans la dynamique du système.

    Cette analyse montre que la notion d'équilibre est inséparable de celle de stabilité. Généralement les analystes officiels mettent en avant la stabilité inter-étatique, et ne discutent que très peu de la stabilité à l'intérieur des États eux-mêmes. Pourtant tant en ce qui concerne l'équilibre européen "classique" (XVIIe-XVIIIe siècle) que l'équilibre contemporain de la guerre froide, une grande variable réside sur la situation à l'intérieur de ceux-ci. S'il n'y avait pas eu la Révolution française de 1789, il n'y aurait pas eu rupture du système. De même, s'il n'y avait pas eu de mouvement populaire à l'intérieur de l'ensemble Pacte de Varsovie, qui s'est exprimé à plusieurs reprises (Tchécoslovaquie, Pologne notamment), l'effondrement de l'Union Soviétique n'aurait pas eu lieu et le il n'y aurait pas eu rupture du système des blocs. Le perturbateur principal n'est pas souvent un État, mais existe à l'intérieur d'un État. De plus, à la suite d'une telle perturbation, on revient très rarement à la situation de stabilité antérieure, et lorsque les États s'y essaient lors de la cascade de Restauration du début du XIXe siècle, cela aboutit à de plus grands "désordres" encore. 

Les analystes se concentrent beaucoup actuellement sur les instabilités issues de l'effondrement du bloc de l'Est (Yougoslavie, Crimée...), mais la situation est parfois plus complexe car elle résulte de considérations qui ne sont pas seulement politiques, mais aussi économiques. Si le Moyen-Orient apparait si instable aujourd'hui, c'est parce que dans cette relative fin de cycle de l'économie pétrolière, les monarchies et les républiques dans cette région manifestent une volonté d'instaurer un nouvel équilibre. Avec l'Irak morcelé, les monarchies arabes et Israël ont tendance à vouloir contrecarrer les entreprises hégémoniques de l'Iran. Si les puissances occidentales aide l'Irak dans les années 1980 dans la guerre Iran-Irak, cette aide s'est poursuivie après, sous la pression des intérêts économiques, sans anticiper sur l'usage que serait tenté de faire le maître de Bagdad de sa puissance renouvelée.

     Il arrive souvent que le maintien de l'équilibre repose en fait sur la volonté d'une puissance particulière, pourvue d'un potentiel lui permettant d'exercer la fonction d'équilibreur, ou plus prosaïquement de gendarme. La Grande-Bretagne occupa fréquemment ce rôle sur le continent européen entre le XVIIIe set le début du XXe. A la fin de celui-ci, le grand équilibreur en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie est évidemment les États-Unis. On rencontre là une difficulté considérable. Si l'équilibreur est en fait une puissance hégémonique, on aboutit à un paradoxe, puisque l'équilibre consiste alors à perpétuer une situation qui, en vertu précisément du principe de l'équilibre, n'aurait pas dû se produire. D'où, dans le contexte de la guerre froide et au-delà, les débats sur les concepts d'hégémonie ou de leadership. Pour certains, les Etats-Unis est une puissance impériale ; pour d'autres, ils ne sont que le leader éminemment désiré du sous-système international constitué par les "démocraties à économie de marché". En bonne méthode, il convient donc de distinguer entre les états d'équilibre maintenus par une puissance dominante, et ceux qui reposent sur un ensemble d'unités politiques dont les potentiels son comparables, de sorte qu'aucun ne puisse s'imposer aux autres. 

     Un équilibre peut être rompu autrement que par un perturbateur (étatique). La structure du système international se modifie constamment, en fonction de l'environnement technologique, économique ou social, ou encore à la suite d'une guerre destinée à résorber une perturbation. En définitive tout équilibre international est par nature instable et il s'agit surtout, lorsqu'on discute d'équilibre des puissances, d'intention stratégique exprimé sur la scène diplomatique.  

    C'est si vrai qu'en cas de modification de la structure du système international, un équilibre potentiellement radicalement différent ne peut se former qu'après une longue période plus ou moins chaotique, ou alors par la volonté conjointe des parties ou par celle d'un équilibreur suffisamment puissant - s'il en existe un - pour rechercher un nouvel équilibre aussi voisin que possible du précédent, et n'incorporant donc en quelque sorte que le minimum d'adaptations nécessaires, les plus forts s'abstenant d'exploiter les circonstances à leur profit. C'est là qu'intervient, dans toute sa substance, le principe d'équilibre en tant que ligne directrice pour la conduite des relations inter-étatiques. Mais ce principe ne peut être efficace que si le système international est suffisamment homogène, c'est-à-dire si un nombre suffisant d'unités politiques réunissent un potentiel adéquat s'accordant sur le primat de la stabilité structurelle. Celle-ci revient à combiner changement et continuité. Les unit"s politiques doivent alors s'accorder également sur la nécessité d'agir avec la modération que cette forme de stabilité exige. Par exemple, il n'est nullement évident, à la fin du XXe siècle, que les modifications induites par la combinaison de la révolution des sciences et technologies de l'information et par la chute de l'URSS puisent être stabilisées par le seul potentiel américain, alors que les Etats-Unis sont tentés par l'abus de puissance, que l'Europe reste au contraire allergique à la puissance et qu'une vaste partie du monde ne partage pas nécessairement le souci de maintenir la stabilité structurelle d'un système international très marqué par l'"impérialisme occidental".

    Thierry de MONTBRIAL note encore que la stabilité, au sens premier du concept (annulation des perturbations ou atténuation de leurs effets), et la stabilité structurelle sont liées. Une perturbation, même résorbée, peut être la cause de l'apparition ou de l'accélération d'un changement structurel. Réciproquement, l'ampleur de certains changements structurels, comme la chute de l'URSS, peut favoriser l'émergence de perturbations, comme l'éclatement de la Yougoslavie.

    Dans la pensée politique du XXe siècle, on a souvent opposé le concept d'équilibre des puissances et celui de sécurité collective. Le premier serait associé à une vision purement "réaliste" et donc cynique des relations internationales, caractérisées par l'état hobbésien de nature, chaque Etat poursuivant l'accumulation indéfinie de puissance aux dépend des autres. Le second, dans la tradition de Rousseau et de Kant, traduit l'idée, qui serait radicalement différente, selon laquelle, pour réaliser la paix universelle, il faut bannir le recours individuel de la force par les États - toute la question étant de savoir comme atteindre un pareil objectif. Ainsi l'"idéalisme wilsonien" reposait-il sur le rejet du principe de l'équilibre. Mais avec l'échec de la SDN et les avatars de l'ONU, les points de vue se sont lentement rapprochés. Les courants néo-réalistes et fonctionnalistes, dans l'analyse des relations internationales, sont devenus plus complémentaires que concurrents. On peut interpréter la sécurité collective, à la fin du XXe siècle, comme la mise en oeuvre concertée du principe de l'équilibre. (Thierry de MONTBRIAL).

   Cette position relativement optimiste au demeurant ne tient sans doute pas suffisamment compte de certains moyens utilisés en vue de rétablir des équilibres. On peut voir l'émergence de "stratégie de chaos", appliquées par certains États, qui, à défaut de stabiliser une région, à l'aide par exemple d'États tampons, y mettent précisément en place tous les éléments de désordre, afin d'empêcher des rivaux (potentiels Etats équilibreurs) d'acquérir des positions incontournables. Ces stratégies, théorisées par exemple par Alain JOXE en France et par certains auteurs aux Etats-Unis, ne sont bien entendus pas officielles, quoique il faut lire parfois entre les lignes de certains rapports du Congrès des États-Unis ou du Pentagone. Entre stratégies élaborées et appliquées et situations incontrôlables sur le terrain, ces chaos gagnent de plus en plus de régions où n'existent plus ni volonté ni capacité d'équilibre.

 

Une valeur explicative remise en question

      KISSINGER comme MORGENTHAU reprennent la définition classique inchangée de l'équilibre des forces. Dans la doctrine réaliste classique, l'équilibre des puissances est considérée comme l'instrument privilégié de pacification d'un environnement anarchique. Cet équilibre se présente comme un mécanisme d'intervention par lequel les nations non impliquées dans un conflit doivent prendre parti pour le côté le plus faible. Cette intervention répond à la nécessité de se prémunir contre la menace à venir que ne manquera pas de faire peser la nation la plus forte sur la communauté des États. Le soutien apporté à la nation la plus faible ne s'explique donc pas par des considérations morales ou par le sens de la justice. L'équilibre a seulement pour objet de préserver le statu quo, en veillant à ce qu'aucune nation ne soit en mesure d'imposer son hégémonie. Il rend "illusoire l'espoir qu'un camp puisse tirer parti d'une victoire totale (MORGENTHAU). Sa finalité est de convaincre un État prêt à recourir à la force qu'il sera dans l'incapacité de profiter des avantages de la victoire attendue. Un égoïsme intelligent permet donc de résorber l'état de nature par des associations d'intérêts toujours réversibles, destinés à éviter qu'une nation soit en position de dominer une région.

La balance of power ainsi comprise présente 4 caractéristiques :

- C'est un mécanisme conservateur, destiné à préserver le statu quo. Si des aménagements à l'ordre établi doivent être envisagés, ceux-ci ne peuvent être obtenus que par voie de négociation.

- C'est un mécanisme défensif et préventif. Une nation menant une politique d'équilibre ne doit pas seulement s'abstenir de déclencher une guerre offensive ; elle doit également développer ses capacités militaires de façon à être en mesure d'influencer efficacement les rapports de force en période critique. La dissuasion est à ce titre l'un des moyens de l'équilibre.

- C'est un mécanisme automatique : les relations d'amitié ou d'hostilité ne jouent aucun rôle dans la détermination des choix diplomatiques et militaires. On ne soutient pas un État dont on se sent proche. On se place du côté du plus faible pour contrecarrer les ambitions du plus fort. La balance of power suppose donc, en préalable, une homogénéisation idéologique du champ diplomatique. Cette nécessité expliqua la Restaurant, imposée à la France en 1815 par le Congrès de Vienne pour prix de sa participation dans le concert européen.

- C'est un mécanisme instable, sans cesse renégocié. IL impose une intense activité diplomatique parce les ententes constituées à un moment donné sont obligatoirement éphémères. Il ne peut fonctionner qu'à l'aide des compensations qui instrumentait les plus petites nations dans les transactions des plus grandes.

   L'équilibre des pouvoirs a bien été l'instrument diplomatique privilégié du concert européen, jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale, même si sur le plan des principes, le Président WILSON, au lendemain de la fin de la Première, condamnait les pratiques diplomatiques secrètes. De toute manière, comme les Etats-Unis n'entrèrent pas à la SDN, les puissances européennes continuèrent leurs manoeuvres habituelles. Ce n'est qu'après 1945 que cette pratique connait une théorisation renouvelée, sans d'ailleurs que les mêmes pratiques soient mises en oeuvre pour les mêmes résultat. La recherche de l'équilibre des puissances se poursuit, seuls les acteurs changent du tout au tout : les deux grands USA et URSS mènent la danse pendant toute la guerre froide, jusque dans les années 1980-1990. En dehors des relations directes entre les deux blocs, la coexistence pacifique se transforma en véritable condominium américano-soviétique, qui prit en charge l'ensemble des affaires du monde. Les dirigeants américains et soviétiques (notamment à partir de Nikita KHROUTCHEV en URSS) considèrent cet équilibre comme primordial pour la sécurité internationale, quitte à laisser libre les activités respectives à l'intérieur de chaque camp, à ne pas intervenir parmi les nations faisant partie de l'autre bloc.

Par delà les nombreux instruments juridiques communs, à commencer à l'intérieur de l'ONU, mais aussi à travers d'instance de négociations permanentes générales ou spécialisées (CSCE par exemple), la notion de sécurité caractérise aussi les liens informels qui unissent les États. Les complexes de sécurité permettent ainsi de prendre la mesure d'une scène international moins anarchique que ne le supposaient les réalistes classiques.

   L'équilibre des puissance avait focalisé par défaut l'attention des premiers théoriciens réalistes. La puissance avait en effet été choisie comme la pierre angulaire de l'approche théorique qui se proposait d'étudier les problèmes de cohabitation entre des souverainetés rivales, non pas du fait de son caractère universel, mais pour cause d'impossibilité de définir le seul objectif communément partagé par tous les États sur la scène internationale, à savoir la sécurité. Il était difficile de toujours suivre MORGENTHAU, quand il affirmait que toute politique est toujours politique de puissance. Cependant, faute de pouvoir définir la sécurité - qui était bien sûr perçue comme le plus petit dénominateur commun des États - les premiers réalistes avaient donc privilégié un critère emprunté à l'histoire, laquelle était à l'époque l'oeuvre des grandes puissances.

La situation évolue quand en 1979 Kenneth WALTZ publie Theory of International Politics, ouvrage dans lequel est posée pour la première fois l'idée que la sécurité était le critère commun à tous les États. Le programme de recherches est alors de mieux comprendre ce que le terme "sécurité" signifie. Ceux qui s'y attelent se qualifient alors de réalistes néo-classique, comme ULLMAN ou BUZAN. En substituant la sécurité à la puissance comme principe organisationnel des relations internationale étatiques, WALTZ contribue non seulement à fournir un nouveau prisme d'approche, mais également une nouvelle représentation du monde. La balance of threat se substitue alors à la balance of power. 

Exposé à un danger extérieur, un État est toujours en droit de se défendre, mais, en l'absence de menaces extérieures, la balance of threat recommande aux États de ne pas déstabiliser à leur tour leurs voisins, lesquels seraient dans l'obligation de réagir et de menacer l'équilibre antérieur. Alors que la balance of power était la cause de l'anarchie internationale, du fait de l'instabilité chronique du système induit, la balance of threat contribue à pacifier les relations entre États pour lesquels la sécurité devient un bien commun et la coopération, le moyen de satisfaire leurs intérêts égoïstes (cooperation as self help, GLASER, 1995). Critiquée par les réalistes offensifs, pour lesquels la sécurité garantie par la balance of threat peut toujours être remise en cause par des conduites rationnelles à l'intérieur, mais irrationnelles vis-à-vis de l'extérieur, cette manière d'aborder l'équilibre est désormais concurrente de la trop  classique balance of power.

Les capacités explicatives de cette dernière sont d'ailleurs d'autant plus diminuées que nous nous trouvons dans une phase où la configuration de pouvoir est si difficile à percevoir que certains considèrent que nous vivons dans un monde "polaire". Comme le rappelle Stephen WALT (2014, la politique des grandes puissances continue portant de compter et il est illusoire d'envisager des relations intermétalliques sans rapports de puissance. Sur une base régionale, le domaine d'expression privilégiée de la balance of power, les relations entre nations restent marquées par les rapports de puissance, lesquels peuvent être perçus comme des facteurs d'instabilité quand il s'agit de revendications ou comme des facteurs de stabilité dès lors qu'ils permettent de faire cohabiter pacifiquement des adversaires potentiels. Cependant, l'équilibre des puissances se justifiait pleinement dans un monde anarchique, caractérisé par "la légalité et la légitimité du recours à la force armée" (comme l'écrit Raymond ARON),  ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. L'absence de guerres inter-étatiques (à ce jour) impose en effet d'offrir une grille d'analyse adaptée aux préoccupations du moment, et il est clair à ce point de vue que l'équilibre des puissances est désormais inadapté pour rendre compte de relations inter-étatiques où la guerre n'est plus la règle. En substituant à la balance of power, la balance of threat, la doctrine réaliste est ainsi parvenir à s'adapter à un monde marqué par la paix des États et où la puissance ne peut plus être considérée comme le moyen privilégié d'éradication de l'anarchie qui perdure. (Jean-Jacques ROCHE)

 

Raymond ARON, Paix et guerre entre les nations, réédition 1984. Inis CLAUDE, Power and International Relations, New York, 1962. David HUME, "Of the Balance of Power", Essays, Moral, Political, and Literary, Liberty Classics, Indianapolis, 1777, réédition 1987. KAUTILYA, Arthasastra, Delhi, 1963. Albert WOHLSTETER, "The Delicate Balance of Terror", Foreign Affairs, 1959. S. HOFFMANN, "Balance of Power", dans international Encyclopedia of Social Sciences, New York/Londres, MacMillan, 1968. H.J. MORGENTHAU, Politics Among Nations : The struggle for Power and Peace,1948, New York, Knopf, 1973. S. J. KAUFMAN, R. LITTLE et W. WOHLFORTH, The balance of Power in World Politics, Basingtoke, Palsgrave Macmillan, 2007. T. PAUL, J. WIRTZ et M. FORTMANN, Balance of power : Theory and Practice in the 21st century, Palo Alto, Stanford University Press, 2004. S. WALT, The top five foreign policy lessons of the past twenty years, Foreign Policy, 18 novembre 2014. 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Thierry de MONTBRIAL, Equilibre des puissances, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Jean-Jacques ROCHE, Equilibre des puissances et des menaces, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017. 

 

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