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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 09:16

   La figure de l'étranger, dans un monde sédentaire, mais traversé plus ou moins fréquemment, plus ou moins longtemps par des groupes nomades, est un sujet en sociologie assez peu étudié - au contraire sans doute de la figure, légèrement différente, du migrant, même par Georg SIMMEL qui dans son oeuvre n'y consacre précisément que moins de dix pages. Mais quelles pages et dans quel contexte! Celui de la modernité urbaine dominée par la Mégalopole.

Avant ou en même temps de SIMMEL, d'autres auteurs l'ont fait, et la conception qu'il s'en fait gagne à être comparé à celles de quelques uns, dont des auteurs de l'école de Chicago, mais aussi de CAMUS ou SCHICKELE ou encore WEBER. 

  Les études des sociologues dépassent bien entendu l'attitude politique qui fait de l'étranger un ennemi, une menace. D'ailleurs comment pourrait-il constituer l'ennemi ou la menace s'il n'est ni connu ni identifié? Il faut, pour comprendre les relations que noue l'étranger qui s'installe, plus ou moins longtemps, avec la population, les diverses populations résidentes, dépasser la simple fantasmagorie ou la manipulation politique ou religieuse pratiquée depuis des temps immémoriaux par quantité de pouvoirs. Mieux, elles doivent prendre en compte ces fantasmagories et ces manipulations.

 

Un essai classique de SIMMEL dans un long chapitre...

       L'essai classique sur l'étranger n'est pas un essai au même titre que les autres, mais une digression d'à peine sept pages à l'intérieur d'un long chapitre assez mal connu sur l'espace et les ordres spatiaux de la société. Anticipant la nouvelle géographie social et culture de l'espace et des lieux où dominent les Mégalopoles, il y présente une analyse "constructiviste" de la détermination spatiale de la société en examinant de façon symétrique, la construction spatiale du social (comme les formes spatiales, telles que les frontières, la proximité ou les mouvements migratoires, structurent-elles les interactions spatiales?) et la construction du spatial (comment les interactions sociales s'expriment-elles symboliquement dans les formes spatiales? - par exemple : le terrain vide comme expression de la neutralité).

Ce contexte e la sociologie spatiale explique l'importance que les catégories spatiales de la fixation du mouvement, de la proximité et de la distance jouent dans l'analyse psycho-sociologique de l'étranger, compris et analysé comme une forme sociologique bien déterminée structurant non pas les les interactions entre les amis et les ennemis, comme ce fut le cas de la lutte, mais entre les membres du groupe et ceux qui, venus d'ailleurs, s'installent un beau jour au sein du groupe. Ni ami ni ennemi du groupe, mais un peu des deux, l'étranger n'est pas un randonneur ou un touriste "qui arrive aujourd'hui et part demain", mais un immigrant parmi ses hôtes, il n'a pas l'intention  de quitter, alors même qu'il pourrait repartir après-demain. Compris ainsi, l'étranger (blanc, masculin, des classes moyennes?) n'est pas forcément un homme marginal, un exclu, un "homme de trop" ; il est plutôt quelqu'un qui fait partie du groupe sans vraiment en faire partie, puisque, venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture. "Sa position, écrit SIMMEL, est essentiellement déterminée par le fait qu'il n'appartient pas dès le départ au groupe, qu'il y importe des qualités qui ne proviennent pas et qui ne peuvent pas provenir du groupe". Être liminal, à cheval sur deux groupes auxquels il n'appartient pas tout à fait, l'étranger synthétise la proximité et l'éloignement dans une constellation ambivalente, dans une forme particulière d'interactions. "La distance à l'intérieur des relations signifie que ce qui est proche est lointain, et l'étrangeté que ce qui est lointain est proche".

Cette structure chiasmatique de la proximité et de l'éloignement explique certaines caractéristiques des interactions entre les hôtes et ce qui sont de passage. D'abord, le fait que l'étranger est une sorte de "moteur immobile" ou de "mobile immuable" qui bouge sans bouger, fait de lui une intermédiaire idéal entre deux communautés,capable d'importer des idées et des marchandises de l'une dans l'autre. Étant dépourvu de terre, aussi bien au sens propre qu'au sens figuré, l'étranger apparaît souvent dans l'histoire économique comme marchand. Le rôle important des Juifs européens dans le commerce confirme cette analyse. La situation spécifique de l'étranger s'exprime en second lieu dans sa capacité d'objectivité, dans ce mélange de distance et d'engagement, caractérisant le bon sociologue selon ÉLIAS. L'étranger est plus libre, pratiquement et théoriquement ; capable d'objectiver les rapports et les situations, son esprit est plus ouvert et il est moins lié dans son jugement par les conventions et les habitudes. C'est d'ailleurs ces qualités qui font de l'étranger à la fois un bon confident et un bon juge, comme cela est illustré par la pratique de certaines cités italiennes qui faisaient appel à des étrangers pour rendre la justice. Enfin, la proximité et la distance qui finissent la situation de l'étranger parmi ses hôtes s'expriment encore dans les typifications généralisantes dont il fait l'objet. Perçu comme différent par les membres du groupe, conçu par SIMMEL comme un groupe assez homogène, "pré-postcolonial" pour ainsi dire, ceux-ci tendent à accentuer les propriétés tout à fait générales qu'il partage avec eux (le sexe, l'âge, la profession...) ou avec des autres étrangers comme lui (la nationalité, l'ethnicité...). "C'est pourquoi, écrit le sociologue et philosophe allemand, les étranges ne sont pas vraiment reconnus comme des individus, mais comme des étrangers d'un certain type".

Analysant l'étranger du point de vue de celui-ci, SCHULTZ observe que l'étranger commet l'erreur inverse. Au lieu de subsumer les membres du groupe d'accueil sous une catégorie générale et anonyme, il perçoit chacun d'eux comme un individu particulier et transforme les traits idiosyncratiques de l'individu en traits typiques de la communauté. (Frédéric VANDENBERGHE)

 

Plus évoqué dans les romans que dans les études de sociologie...

    Même pour ceux qui ne s'adonnent pas à la lecture de la littérature, les romans d'Albert CAMUS (1913-1960) (L'étranger, 1942) et de René SCHICKELE (1883-1940) (Der Fremde, 1909) sont relativement connus. Comme l'explique Ottein RAMMSTEDT, de l'Université de Bielefeld, Faculté de sociologie, "Paul Merkel fait figure chez René SCHICKELE, comme Meursault chez CAMUS, d'individu fictif. Merkel et Meursault ne se caractérisent pas par leur individualité mais par leur destin d'étranger. D'après (les deux romanciers et essayistes), ce destin n'est ni unique, ni original, ni même individuel - c'est la raison pour laquelle qu'ils les font agir quasi anonymement. Le destin d'étranger (...) n'est pas fortuit, il ne vient pas seulement de l'extérieur ; ce destin n'est pas un fatum qui leur serait imposé. Tous les deux ne subissent pas le rôle de l'étranger, mais ils sont activement empêtrés dans ce destin." Notre auteur constate qu'aucune définition n'est donnée au lecteur de l'étranger, et cette "qualité" n'apparait que dans le déroulement de l'action. Il doute même de cette dénomination d'étranger en ce qui concerne les héros de ces deux romans. De ce qu'il a lu dans la littérature sociologique, "l'étranger est  tout d'abord l'éloigné, celui qui vit à l'étranger. Cela nous est donné par la langue, sur laquelle repose les définitions juridiques et politiques de l'étranger. Qi pour le XXe siècle, l'étranger est par exemple l'expulsé, le réfugié, l'exilé, la "displaced person", c'est-à-dire une personne qui doit quitter son pays, malgré elle ; alors l'étranger est celui qui voyage contre son gré". Et SIMMEL reprend peu ou prou cette définition lorsqu'il parle de l'étranger. Enfin, pas tout-à fait constate Ottein RAMMSTEDT, et c'est ce qui fait l'intérêt de l'analyse qu'en fait le sociologue et philosophe allemand.

    Reprenant l'analyse de SIMMEL dans un propos très proche de celui de Frédéric VANDENBERGHE, notre auteur écrit que "Saisir l'étranger comme une forme sociologique renvoie à la spécificité de l'analyse simmélienne car Simmel détache non seulement l'étranger de la condition spatiale existante en prenant les distances sociales qui s'accroissent rapidement dans les sociétés modernes comme des sublimations symboliques mais il rend aussi l'étranger ) comme forme ou encore comme type - dépendant de l'action réciproque sociale, c'est-à-dire que le groupe et l'autre déterminent pas l'interaction la forme selon laquelle l'autre peut devenir un interactant pour les membres du groupe et de quelle manière le type social "étranger" se manifeste. L'étranger de Simmel est, en tant que forme, analytiquement séparé des contenus possibles qui peuvent lui être attribués. La forme "étranger" n'est donc pas une disposition psychique mais au contraire exclusivement une forme sociale - c'est pourquoi Simmel décrit également l'étranger comme "un type social" se constituant sur la base de la spatialité de toute interaction sociale et qui par là présentent des traits qui se rencontrent partout à la fois."

 

La figure de l'étranger et celle du Juif

      Quand on regarde le contexte des réflexions de SIMMEL sur l'étranger, et vu les nombreux passages assez long qu'il consacre aux Juifs dans la Philosophie de l'argent, certains auteurs ont interpréter sa digression sur l'étranger comme une analyse biographique sur la judaïcité (Margaret SUSSMAN, Werner SOMBART, René KÖNIG, Hans LIEBESSCHÜTZ et Almut LOYCKE. Il est vrai que le siècle de SIMMEL est marqué par la problématique de l'intégration des Juifs dans l'ensemble de l'Europe, et singulièrement en Allemagne, intégration accélérée, en regard de siècles d'isolationnisme ombrageux de la part des autorités juives et des nombreux pogroms dans l'Histoire, qui suscite la formation en retour d'un antisémitisme  idéologique politique et politiquement affirmé. Mais, outre le fait que SIMMEL tout au long de sa vie a refusé l'explication des théories par le recours à la biographie, il serait extrêmement réducteur, vu ses textes, d'assimiler l'étranger au Juif. Découle de ces textes, au contraire, une extension de la notion d'étranger qui aboutit, via les étude de l'école de Chicago, à une vision extensive selon laquelle le statut d'étranger, dépassant alors les catégories juridiques, devient le statut de nombreux de citoyens, individuellement isolé dans des mégalopoles. Étranger au sens propre, car se sentant isolé dans un monde qui évolue suivant des logiques de masses difficilement appréhendées. Les voisins ne sont plus des familiers, ils deviennent au sens propre, des étrangers.

      Freddy RAPHAËL se fait écho de cette assimilation et de grand rapprochement entre le juif et l'étranger dans l'oeuvre de SIMMEL. "L'étranger, écrit-il, est parfois une figure pathétique, proche de l'insomniaque évoquée par Isaac Joseph", Étranger qui, pourtant pour SIMMEL est une figure plutôt positive eu égard de la situation dans laquelle se trouve souvent la société d'accueil. "Ce caractérise sa condition, poursuit-il, c'est le sentiment de précarité et l'instabilité qui le rejettent à l'extérieur des solidarités mécaniques et organiques, comme des foules et des communions. Mais le plus souvent, la distance que l'étranger maintient avec la société d'accueil, la façon dont il s'inscrit dans cette béance, n'est pas une conduite désadaptée, car elle se fonde sur une vision du monde qui lui permet de transcender le mépris dans on l'accable. Son expérience n'est pas  celle de l'exil ni de la déréliction. La présence du Juif au monde est à la fois non-coïncidence avec l'ordre des choses, anachronisme voulu, et participation dynamique et créatrice, nécessaire invention à partir de la rupture. Il s'arrache à l'environnement, introduit la distance, pour jeter de nouveaux ponts.

Prenant appui sur Julien FREUND, pour qui l'étranger, tout en demandant au milieu du groupe s'en différencie, représentant l'inassimilable, représentant d'autres valeurs et d'autres moeurs, il estime que "l'expérience du migrant, qui oscille entre le maintien de la singularité et l'adaptation mimétique, remet en cause le caractère normatif du système majoritaire. Sa désorientation, c'est-à-dire son incapacité à se situer sur la carte sociale des statuts, peut déchirer la trame des rapports figés, répétitifs, et introduire des ruptures, lieux d'une dynamique créatrice". "L'étrange dérange car il représente un facteur de déstabilisation dans une société qui entend se perpétuer par la reproduction du même, et qui proclame son homogénéité."

 

Des forces sociales et des étrangers...

Sans doute, comme le fait SIMMEL qui est critiqué pour cela, la société d'accueil n'est-elle pas homogène, (mais pourtant il ne l'analyse pas, à bien y regarder comme cela), ce que pourrait faire penser cette polarisation Société/Étranger, à l'image d'une autre polarisation, qui n'est à notre avis pas la même Christianisme/Judaïsme. Cette société est déjà traversée de conflits, et l'étranger est pris dans une opération de rapprochement de certaines forces sociales et de crispation d'autres forces sociales à l'intérieur de celle-ci.

Il représente effectivement un facteur de déstabilisation pour certaines fractions de cette société, mais au contraire de stabilisation, et même de perpétuation, pour d'autres, via son rôle économique et social. Mais encore l'étranger est une figure par trop monopolaire. Car les étrangers qui jouent ces rôles économiques et sociaux ne sont pas à amalgamer et d'ailleurs pourraient protester de cet amalgame. Sans doute le rapprochement de la figure de l'étranger et du Juif favorise cet amalgame, comme si l'étranger était issu d'une seule et même culture ou communauté. Le Français dans les pays scandinaves ou germaniques, peut faire figure d'étranger, et d'étranger au sens plein selon l'analyse de SIMMEL, à l'écart et à l'intérieur, acteur important. 

 

Frédéric VANDENBERGHE, La sociologie de Georg SIMMEL, La Découverte, Repères, 2001. Otthein RAMMSTEDT, L'étranger de Georg Simmel, Laboratoire de Sociologie de la culture européenne, Université de Strasbourg & H. Bopst, Revue des Sciences de la France de l'Est, 1994. 

Freddy RAPHAËL, Le Juif comme paradigme de l'étranger dans l'oeuvre de G. Simmel, dans Sociétés, 2008/3, n°101, www.cairn.info ; Étranger et la paria dans l'oeuvre de Max Weber et de Georg Simmel, dans Archives de sciences sociales des religions, n°61/1, 1986, www.persee.fr. Voir aussi l'étude-projet collective L'étranger dans la cité : Les travaux de Georg Simmel et de l'École de Chicago à la lumière de l'immigration maghrébine dans l'espace montréalais, dans The Free library by Farlex.

 

SOCIUS

 

 

 

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commentaires

Nathalie Ricard 07/11/2018 00:43

Salut J'aimerais savoir qui est l'auteur de cet article et comment je pourrais le citer svp. Merci.
Cordialement, Nathalie Ricard
nathalys.r@gmail.com

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