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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 15:20

        Constatant le renouveau d'intérêt vers le milieu des années 1980, d'abord à l'Université de Strasbourg, pôle de la synthèse entre la pensée allemande et la pensée française en sociologie,  - renouveau qui se propage lentement ensuite pour ne prendre forme en France qu'à partir des années 2000 - Abraham A. MOLES réfléchi à partir de la pensée de Georg SIMMEL, à cette psychosociologie qui balaie de nombreux thèmes, la philosophie de l'argent, l'esprit de la métropole, la Mode comme force sociale, la résurgence de l'individualisme, l'aventurier, l'étranger...

S'inspirant de l'étude d'une certaine volonté du secret (concrétisation menée jusqu'à son terme dans l'idée de privé), dans la réflexion de SIMMEL de ce balancement entre le pôle de l'individu et le pôle de la société, il énonce quelques hypothèses de base, conduit qu'il est à replacer SIMMEL dans la position de "père fondateur" de la psychologie sociale (ce qui est peut être exagéré...), parallèlement à TARDE dans leur opposition à une sociologie des institutions du type DURKHEIM. 

- On ne change pas la nature humaine. Elle reste le noyau dur de la prospective. Cette constance de l'être, qui n'est pas (encore, car les "progrès" vont vite...) sérieusement mise en cause, met de la continuité dans les utopies technologiques. Le conflit entre les formes de l'individualité et de la socialité émerge de lui-même et reste inévitable. C'est ce que SIMMEL appelle la "tragédie sociologique".

- Dans son attitude de sociologue, SIMMEL reflète en négatif une analyse qui se relie infiniment mieux à ce qu'on peut appeler la "psychologie sociale", la prééminence du modèle de TARDE sur celui de DURKHEIM. Ce qui le préoccupe, c'est l'analyse des fonctions individuelles, l'analyse de fonctions affiliées plutôt que contraintes, sur lesquelles il a un regard "phénoménologique". Mais notre auteur "tire" peut-être un peu trop vers l'individu, alors que SIMMEL insiste beaucoup sur la dynamique d'une interaction constante entre l'individu et la société. L'individu ne peut se comprendre que parce que la société existe, et existe de tout son poids global. On peut comme l'auteur construire une sociopsychologie, mais au coeur même de celle-ci, la société, matériellement et psychologiquement, pèse toujours sur l'individu. SIMMEL penche d'ailleurs plus vers le conflit entre individu et société que vers l'affiliation gentille. Il est vrai, pour aller plus loin que la coopération et le conflit sont étroitement liés et c'est sans doute pour cela que SIMMEL réfléchit plutôt en terme de dynamique de socialisation  qu'en terme de relation entre individu brut et société brute, qui serait donnée tels quels tous les deux... 

- Le territoire personnel, la privatisation de l'être, la magie des possessions, le pouvoir des objets sont de ces éléments fondamentaux de la nature humaine, dont aucune sociologie réaliste ne peut faire l'économie. "Le problème, écrit-il, est de savoir comment elles s'articulent, se conjuguent ou s'opposent, avec une pression sociale qui vient de l'extérieur, et ce d'autant plus que cette pression leur parait étrangère. Le "secret", l'idée même de secret, son rapport avec le discret, la translucidité au lieu de la transparence ressortissent de ces mêmes catégories : les propriétés du noyau dur de l'être (...)". 

- "Il y a actuellement un Discours Social, si global qu'il tend vers la banalité qui nous parle en termes éloquents, sinon convaincants, de la perte de la personne et de la perte de la privatisation. Il nous montre, voire nous démontre, par quels mécanismes se détruit la vie privée et se construit le collectif. (...) (Ce discours nous ment dans un sensationnalisme en proposant l'inéluctable déclin de la personne au profit du concept de "citoyen". Ce bon citoyen d'ailleurs se trouve mis en question par son apathie, son indifférence aux menaces qui le concernent, sa passivité devant les Pouvoirs armés du Grand Ordinateur universel. Tel serait donc un certain discours social global, une image dont l'aspect inéluctable ferait de tous conflits en faveur de l'individu des combats d'arrière-garde ou des expériences donquichottesques dans l'univers de l'acte gratuit. Les techniciens, les experts, viennent joyeusement donner corps aux images issues de ce discours en décrivant ses mécanismes : souvenons-nous de l'écho du plan SAFARI, des conflits interpolitiques sur l'ordinateur de Wiesbaden ou de Flensbourg, et des valeureuses commissions "Informatique et Libertés". Abraham MOLES, spécialisé dans la sociologie de l'information, en plein dans le grand mouvement des réseaux sociaux, qui au milieu des années 1980, n'était pas encore le concentré de captivité consentie d'aujourd'hui, écrit là avec toute sa virulence, tellement enthousiasmante que nous l'avons reproduite presque en entier... Il indique, ce faisant que la dynamique conflictuelle de l'individu et de la société, n'évolue pas tant par le renforcement des appareils de contrôle social, mais plutôt la sorte de comportement "moutonnier" des individus, qui, au nom de la valorisation de la personne, se fondent encore plus dans la masse. La valeur rattachée et auto-entretenue par des médias plus qu'intéressés au réseau de relations virtuelles, au détriment des relations réelles constitue sans doute l'aiguillon majeur aujourd'hui de cette dynamique. 

    La construction de nouveaux modèles sociaux évoquée par Abraham MOLES met en enjeu, à la fois dans les représentations et dans les faits, la notion de privatisation et de secret. Il estime que le "Secret" est un "de ces territoires internes sur lesquels la réflexion technologique un peu approfondie montre comment un discours social trop facile nous induit en erreur." Pour lui la réalité ultime de la vie sociale se situerait, non pas dans telles ou telles structures dominantes qu'il est nécessaire (...) de décrire avec le maximum de précision, mais dans l'émergence d'une réactivité permanente entre l'être et la société. Pourrait-on dire à la limite que la lutte permanente de l'individu contre la société serait l'essence ultime de la vie sociale?" Il écrit encore : "Le secret est un reflux de l'être, il est un mouvement du privé. Simmel nous dit qu'il est la marque de la transcendance de l'individu par rapport au social. Cet individu s'aide des technologies de la même façon que la société s'en aide pour percer ses secrets."  Notre auteur appelle plus qu'il n'en décrit des contours, à une phénoménologie du secret. Dans son discours, qu'il décrit lui-même entre sociologie et électronique, il laisse entrevoir de nouvelles complexités, le développement d'autres dimensions de cette fameuse lutte, faisant le lien avec la pensée de SIMMEL, qui entrevoyait déjà cette question par l'analyse du réseau des affiliations. 

Rappelons qu'Abraham MOLES (1920-1992) est l'un des précurseurs des études en sciences de l'information et de la communication en France. Dans les années 1960, il donne des cours en sociologie puis en psychologie sociale à l'Université de Strasbourg (dans le département dirigé par Henri LEFEBVRE). 

Abraham MOLES, Du secret comme expression de la réactivité sociale, Contribution à la sociopsychologie de G. Simmel, dans Georg Simmel, La sociologie et l'expérience du monde moderne, Sous la direction de Patrick WATIER, Méridiens Klincksieck, 1986.

SOCIUS

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