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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 07:03

     Bien qu'il n'y a pas véritablement de continuité historique dans le formation, le développement et l'affermissement de l'Empire chinois sur plusieurs millénaires, on peut distinguer deux éléments, géopolitique et psychologique, qui font son originalité et qui le caractérise, au-delà des fluctuations territoriales et la discontinuité réelle entre le Nord et le Sud : une masse centrale réceptacle d'une population nombreuse et difficilement assimilable par tout envahisseur, à tel point que c'est lui qui finit pas être assimilé... et une mentalité religieuse respectueuse des hiérarchies de manière plus ou moins rigide, à tel point que la vie culturelle et intellectuelle est empreinte d'une certaine fixité.

On entend ici l'Empire chinois l'entité qui de l'Antiquité à 1911 domine l'ensemble de la Chine. Ensuite, c'est une autre histoire réellement qui s'ouvre et ni les principes stratégiques ni les socles culturels et idéologiques ne demeurent plus ce qu'ils avaient été auparavant, tant sur le fond que sur la forme. 

 

Une réduction progressive du nombre d'entités politico-militaires

     Militairement, la quelque centaine de petits Etats qui composent la Chine du Nord, celle du Yang Tsé, à l'époque dite 'Printemps et Automne" (-722 à -481), se réduit, par élimination, à travers une série de guerres fondés sur l'usage du chariot, appuyé par l'infanterie, à une douzaine, puis à une demi-douzaine , à l'époque des "Royaumes combattants" (-403 à -221).

A l'époque des Royaumes combattants, la guerre cesse d'être ritualisée, les guerres deviennent plus âpres, l'armée plus nombreuse, mieux organisée. Le chariot fait place progressivement à la cavalerie, la pensée stratégique chinoise dont SUN TZU est le plus beau fleuron, mais non le seul, de très loin, connaît un remarquable développement.

 

Une configuration géopolitique immuable.

    Tout au long de son histoire, durant plus de deux millénaires, du Ive siècle avant notre ère au milieu du XVIIIe siècle, la Chine doit se garder au Nord contre les insurrections nomades, lancer, lorsqu'elle en a les moyens, de vastes contre-offensives pour s'assurer le contrôle des steppes le long des oasis d'Asie centrale sous peine de subir l'occupation partielle, et à deux reprises, totale, des nomades. Il y a là une lutte permanente et assez longue entre des civilisations nomades et une civilisation sédentaire qui entend le rester. Les contre-offensives chinoises ont lieu soue la dynastie des Hans (206-220), sous celle des Tang (618-907) et dans la première partie de la dynastie des Ming (1368-milieu du XVe siècle). 

Entre-temps, la Chine septentrionale est maintes fois occupée par des vagues nomades qu'elle réussit à chaque fois à siniser. la Chine toute entière est subjuguée deux fois : par les Mongols (dynastie Yuan, 1279-1368) et par les Mandchous (1644-1911).

 Dès l'ère des Royaumes Combattants (au IVe siècle avant JC), les chroniques mentionnent des incursions nomades. Sous la dynastie des Ch'ins (-221 à -207), un système de murailles est érigé au septentrion. De la fin du IIIe siècle avant notre ère jusqu'au IIe siècle, les nomades Hiong Nou (turco-mongols) apparaissent comme une puissance redoutable faisant peser une menace quasi permanente, sauf aux périodes où la dynastie des Hans (-206 à 220) prend l'offensive et se rend maitresse de l'Asie centrale jusqu'à l'Ouzbékistan actuel.

   Selon le grand historien chinois Szu ma Chien (145-87 av JC), c'est durant le règne de Wu Ling (-325 à -298), souverain de l'Etat chinois septentrional du Chao, que les Chinois, pour s'opposer aux incursions des Hiong Nou, transforment leur charrerie en cavalerie afin de gagner en mobilité. Ils abandonnent également la robe pour le pantalon nomade plus propre à l'équitation et forment des archers montés. Sous le même empereur, de nouveaux murs sont érigés au Nord pour faire obstacle aux points les plus vulnérables. D'autres États chinois septentrionaux, ceux du Yen et du Ch'in, bâtissent également dès le début du IIIe siècle des murs en Mandchourie méridionale. Il s'git, en fait, d'une première ébauche de la longue série de murailles. 

   Même si les histoires politico-militaires insistent surtout sur la situation au Nord, il ne faut pas oublier les problèmes propres à la Chine méridionale, avec les tentatives d'incursions ou d'invasions de la part des royaumes Coréen et des principautés japonaises. C'est surtout une situation endémique de piraterie qui sévit dans le Mer de Chine, piraterie qui n'a jamais réellement pris fin, bien plus que les tentatives avortées d'invasion par la mer (aux courants très dangereux), qui constitue la menace principale au Sud. 

 

La formation ramassée d'une longue tradition stratégique

   Le corpus à partir duquel les stratèges ou le manuels de stratégie chinois pensent la guerre est confucéen. Dès le moment où les lettrés confucéens ont pu exercer une influence - et celle-ci commence dès le IIe siècle avant notre ère -, la guerre est une activité considérée avec dédain par ceux-ci. La concept du monde élaborée en Chine parait moins belliqueuse que celle de l'Occident ou de l'Islam. Et c'est un fait que jamais les militaires ne pensent se développer en une caste ou même une profession ayant une quelconque autonomie ou légitimité propre. Les généraux étaient généralement des civils désignés par le pouvoir. Seul, en fait, un coup d'Etat ou l'usurpation pouvait mener au pouvoir un militaire. Le modèle valorisé chez les Chinois n'est pas le guerrier mais le lettré. L'empereur d'ailleurs ne combat guère à la tête de ses troupes.

     Les classiques militaires chinois apparaissent à l'époque des Royaumes Combattants (Ve-IIIe siècles avant JC). Et presque toute la littérature stratégique chinoise que nous connaissons date de cette période dont l'écho est rapporté par le grand historien SEU MA CHIEN au IIe siècle av. JC. Cette période produit un foisonnement remarquable : SUN TZU, WU TZU, SUN BIN, SU-MA FA, TAÏ KUNG, tous cinq datant du IVe siècle selon toute probabilité. Il faut signaler également des auteurs d'ouvrages politico-militaires de première importance comme le principe SHANG, MO TZU, particulièrement intéressant pour sa stratégie défensive ainsi que HAN FEI-TZU, légiste et disciple de HSAN TZU. D'autres théoriciens sont à peine plus tardifs (IIe siècle av JC) tels WEI LAO-TZU et le traité dit de HUANG SHIH-KUNG dénommé "Trois stratégies". Ces classiques ont été en grande partie réunis sous la dynastie des Song. On y a ah-jouté un traité beaucoup plus tardif, datant des Tang (VIIe-X siècles), et ce corpus, consigné dans la bibliothèque impériale, constitue ce qu'on appelle "les Sept classiques", soit :

- L'art de la guerre (IVe siècle av JC), de SUN TZU ;

- Traité (IVe siècle av JC), de WU TZU ;

- Méthodes (Ive siècle av JC, de SU-MA FA ;

- Questions et réponses (Dialogues rédigés sous les Tang), de TANG T'AI-TSUNG et de LI WEI-KUNG ;

- Traité (IIIe siècle av JC), de WEI LAO-TZU ;

- Trois stratégies (IIIe siècle av JC), de HUANG SHIH-KUNG ;

- Six enseignements (IVe siècle av JC, de TAI KUNG.

     Ces textes véhiculent d'abord une culture confucéenne aussi prégnante que le christianisme chez les auteurs médiévaux d'Occident. Presque tous prétendent s'y référer afin de fonder leur autorité sur une période antérieure (la dynastie des Chou et même celle des Shang). 

   Les Six enseignements, traité qui se réfère au XIe siècle av JC, alors qu'il n'est écrit qu'au IVe, est le seul de 7 qui soit écrit dans une perspective révolutionnaire : dans le récit du traité, les Chou sont dans une situation d'infériorité, ils doivent partir d'une stratégie du faible au fort et envisager les voies et les moyens de se renforcer. Les enseignements de TAÏ KUNG, abondamment cité par l'historien SU-MA CHIEN, proposent, de façon classique chez les confucéens - c'est le cas des autres traités -, d'établir un gouvernement bienveillant et vertueux, soucieux des besoins du peuple et de l'amélioration de l'agriculture afin que la prospérité provoque une adhésion de la population aux buts poursuivis par le souverain. De surcroit, une fois la guerre entamée, on s'efforce d'épargner les biens et les personnes chez la population adverse, du moins en théorie. 

Cette vision est partagée par SU-MA FA, WU TZU, WEI LAO-TSU (qui propose mêmes une croissance démographique et l'installation des paysans/migrants sur de nouvelles terres, pour accroître la puissance de l'État), par HUANG SHIH-KUNG (qui insiste sur l'importance de donner aux sujets les plus méritants les offices suprêmes). SUN TZU ne raisonne pas autrement même s'il est plus bref sur ces aspects.

Ces Six enseignement de TAÏ KUNG comme les autres traités insistent sur l'importance d'une bureaucratie solide et d'un système tant politique que militaire de récompense et de châtiments justement dosés, enfin, sur le plan stratégique, sur l'importance fondamentale des moyens indirects pour affaiblir l'adversaire (semer la discorde, corrompre, intoxiquer) avant l'utilisation de la violence armée.

Pour TAÏ KUNG, le général doit être judicieusement choisi mais, une fois investi de l'autorité militaire, il décide, en campagne, souverainement, de ce qu'il doit faire sans interférence du pouvoir civil. Cependant, l'unité doit être maintenue entre les buts poursuivis par les civils et les militaires, et ce sont les civils qui ont le dernier mot. Le souverain reste le maître de la stratégie globale. En matière tactique : renseignement, ruses et stratagèmes, surprise, mobilité, concentration des forces, vitesse d'exécution et ne pas malmener les prisonniers pour inciter d'autres soldats à se rendre.

      Dans Méthodes, SU-MA PING FA insiste, à l'exception des trois derniers chapitres, sur l'administration, l'organisation et la discipline davantage que sur les problèmes stratégiques. C'est le seul traité qui ne soit pas étroitement confucéen : "l'usage conscient de la force est le fondement du pouvoir politique" ; "l'autorité naît de la violence, non de l'harmonie entre les hommes". Le traité parait appartenir à une tradition réaliste qui pose que "ceux qui oublient la violence seront en danger". Par ailleurs, le traité insiste sur l'importance de la motivation des troupes, la nécessité d'apprivoiser la peur, de dominer celle-ci par un entrainement prolongé.

    Dans son Traité, WU TZU, général qui selon les chroniques ne fut jamais vaincu et vainqueur souvent contre des forces supérieures en nombre, examine, en une demi-douzaine de chapitres, dont une importante partie est perdu de nos jours, la stratégie globale à partir de l'État, de ses intérêts et de ses moyens. Il insiste sur la juste évaluation des forces de l'adversaire et de ses ressources, sur l'importance capitale de la logistique et de l'organisation et de l'appui du peuple.

     L'intérêt du Traité de WEI LAO-TZU vient du fait que l'auteur propose des mesures pour redresser un État vaincu et menacé. WU LIAO TSU propose un accroissement démographique. Sur le plan de l'organisation, l'auteur propose de constituer des unités de cinq ou de dix où tous les membres du groupe sont punis en cas de faute de l'un d'eux (ce système est adopté au XIIIe siècle avec la dernière sévérité par GENGIS KHAN) : "Si la troupe craint ses chefs, elle méprisera l'ennemi ; si la troupe craint l'ennemi, elle méprisera ses chefs". Par ailleurs, ce traité décrète "l'effort humain constitue la seule voie du salut".

   HUANG SHIH-KUNG se centre surtout sur le problèmes d'administration civile et militaire. Les conceptions les plus originales du traité concernent les notions dialectiques de dur et de mou (le mou, le fluide l'emporte sur le dur peu adaptable).

   Le dernier des Set Classiques est une oeuvre attribuée à LI CHING (571-649), général célèbre qui vainquit les Turcs occidentaux (Tou-Kiue) et pacifia le Sud. Il fut l'un des premiers partisans de TANG T'AI-TSUNG, créateur de la dynastie des Tang (618-907). Il s'agit d'une série présumée de Questions et de Réponses entre LI WEI-KUNG et TANG T'AI-TSUNG, deux stratèges célèbres. Ce traité diffère des autres classique et discute des mérites respectifs des textes de l'époque des Royaumes Combattants.

   A moins de découvertes à venir, assez vraisemblables tant l'activité archéologique est encouragé par le gouvernement chinois d'aujourd'hui, il semble que la pensée stratégique chinoise soit pleinement formée dès l'époque des Royaumes Combattants et qu'elle y trouve en même temps son aboutissement. Le paradoxe de la pensée stratégique chinoise tient en fait que celle-ci, pour l'essentiel, est élaborée durant la période des Royaumes Combattants dans le cadre d'une société pratiquent, à partir d'une culture commune, des guerres aux règles partagées. Alors que le défi auquel doit répondre la Chine à partir de la fin du IIIe siècle avant notre ère est celui des nomades du nord, pratiquant une guerre sans merci fondée sur la mobilité et le harcèlement.

On ne dispose pas, malgré le fait que les Chinois aient été les premiers au monde à théoriser la guerre, de traité adapté (comme chez les Byzantins) au type de guerre auquel la Chine doit faire face pendant près de deux mille ans (IIIe siècle av. JC- XVIIe siècle après JC.). En fait la stratégie est plus vécue que pensée et en outre, les penseurs s'attachent à la conception, même si c'est en tranches, d'une stratégie globale et pas seulement militaire de l'État, de l'Empire. 

L'écho des divers enseignements de ces traités se retrouve dans les biographies du grand historien SEU MA CHIEN, puis, beaucoup plus tardivement, au Moyen-Âge, dans des romans très célèbres comme les Trois Royaumes ou Au bord de l'eau, romans souvent adaptés de nos jours au cinéma. Les commentaires et les commentateurs abondent non seulement en Chine, mais également en Corée et au Japon. Alors qu'en Occident, on méconnait largement, malgré les efforts des Jésuites du XVIIIe siècle, cette pensée stratégique jusqu'au succès de la Révolution chinoise de MAO ZEDONG. (BLIN et CHALIAND)

 

Un code impérial de non-bataille

      Deux différences structurelles doivent avant tout être notées avec l'expérience occidentale, de cet ensemble dont l'unité est au cours des siècles trouvée, perdue et retrouvée :

- La Chine reste le Milieu : il n'y a pas d'Empires en écailles de poisson avec migration du centre de gravité, modification de dénomination du noyau central, changement radical de système de croissance ;

- La représentation de l'Etat et de la guerre en Chine ne subit pas les mutations et mutilations suscites en Occident par un aller et un retour entre l'échelle de l'Empire et l'échelle de la cité, aller et retour qui comporte la destruction presque radicale de la mémoire de la paix impériale.  

    Formes de l'espace, formes de l'expansion, moment du verrouillage de l'Empire comme modèle, constituent des éléments-clés pour comprendre comment l'Empire chinois, en tant que représentation a pu perdurer.

Comme pour Sumer et l'Égypte, ces codes s'articulent sur les contraintes spatio-temporelles proposées par les formes fluviales, précisément sur la forme du fleuve Jaune, qui coule d'Ouest en Est, et qui prenant sa source dans des zones montagneuses éloignées, suit un tracé coudé, possède de nombreux affluents et se termine par un delta immense et très instable. Pour être utilisé pour l'agriculture, ce fleuve doit être irriguer et drainer de manière méthodique et contrôlée. Le berceau de la civilisation chinoise paraît bien avoir été le sud du Chan-si, sur les côteaux de les descendant vers le fleuve, entre le début du IIe millénaire et 1540 av. JC. Là, comme à Sumer, la sécheresse saisonnière oblige à de grands travaux et ceux-ci se déroulent dans une grande discipline sociale, produisant un premier verrouillage du pouvoir. 

Les grandes épopées mettent en scène notamment YU LE GRAND, fondateur légendaire de la première dynastie chinoise des Hia (début du IIe millénaire-1520 av JC.), qui affronté aux grands soulèvements des eaux, réalise la mise en place de digues et de canaux. Ce n'est pas un exploit guerrier, mais stratégique, qui fixe les zones et les directions des efforts collectifs, et cela en fonction de la Nature. C'est à partir de ces zones et ces directions qui s'établissent les routes des échanges internes d'un territoire très vaste.

Il y a finalement, partout dans les montagnes et les marais, là où l'agriculture de labour et d'irrigation ne s'est pas développée, des poches résiduelles de barbares avec que les seigneurs ouest des alliances souvent matrimoniales et qui constituent une de leurs ressources en violence incorporable. La forme des extensions le long des fleuves, dans un pays très montagnes, laisse donc subsister des barbaries en taches et la barbarie en taches est aussi une des conditions objectives pour la multiplication des souverainetés étatiques en taches. Toute cette dynamique est présente dans la seconde dynastie chinoise (Shang ou Yin, 1520-1028 av JC).

Laquelle, fondée dans les riches terres du Honan : État, économie, religion tournent autour d'un palais et des maisons territoriales, qui organise l'espace en parcelles, de manière stéréotypée. Le principe unitaire du culte des ancêtres lie alors toute la société en un système de pouvoir assez élémentaire fondé sur les rapports de parenté au souverain et l'allégeance religieuses au représentant de cette unité gentille chargée d'intercéder entre le Ciel et la Terre. Ce modèle est "non conquérant" stratégiquement, dans le sens qu'on pratiquait l'immolation des prisonniers de guerre barbares et qu'on se coupait ainsi la possibilité d'une extension par agrégation des vaincus. Quoique foyer de rayonnement pour le développement de l'agriculture, il touche alors ses limites et on estime que son expansion a provoqué sa chute. L'existence des taches barbares permet le recrutement externe de guerriers, et si la guerre n'a cessé d'être présente dans cette dynamique, elle reste contenue dans des objectifs restreints (défense et destruction de la menace).

La troisième dynastie chinoise, celle de Zhou (1027-256) qui survit à travers plusieurs "moments" successifs, absolument différents, du procès de formation impérial, ne se cantonne plus à l'organisation de la production et à la répartition de richesses constantes. La guerre, en tant que moyen organisé en vue d'objectifs étalés dans le temps, prend beaucoup plus d'importance. Pour des raisons dans doute à la fois démographiques et de changement de régime du fleuve, avec l'usage de moyens de technique de transmission des savoirs de tout genre, des souverains les plus au contact des taches barbares, se lancent dans des opérations de conquêtes. Non seulement, ces souverains font face aux mêmes problèmes récurrents de sécurisation des biens et des populations, mais ils possèdent une volonté unificatrice. 

Cette unification, sous l'impulsion de la zone pionnière, celle des entités côtoyant les taches barbares, produit un effet de rupture, de renouvellement du modèle culturel. La dynastie Zhou gène d'une part, l'ouverture de la société archaïque et la rupture des relations de parentèle au profit de la formation de classes plus différenciées, d'autre part le développement de l'entreprise agricole non étatique. Cette opération se traduit, au niveau des représentations religieuses, par une modification du culte des ancêtres, qui va plus loin d'un changement de généalogie pour une autre. Il y a ouverture du culte des ancêtres à toutes les lignées, hors lignée impériale, et politiquement une semi-provatisation de la souveraineté : le partage de ses conquête en apanage et fiefs.

Le critère militaire de la domination par la force est cantonné dans l'instrumentalisation frontalière, hors souveraineté. Dans la période des printemps et Automnes, où l'échelle militaire de la souveraineté impériale disparait carrément (sans doute par défaut de victoires militaires tangibles des différentes force...), mais où l'échelle religieuse reste, et dans celle des Royaumes Combattants, où la décomposition de la souveraineté étatique centrale va de pair abec le renforcement de l'État dans chacun des royaumes successivement hégémoniques, cette configuration du pouvoir se renforce. Le triomphe des Qin qui fondent véritablement l'Empire en le nommant tel, se réalise, dans une agitation intellectuelle frénétique, toujours par agrégation des bases de départ d'envahisseurs frontaliers successifs, mais avec une représentation du temps, de l'espace et du monde, représentation diffuse un peu partout dans les différentes classes sociales, dans laquelle les hiérarchies se figent et s'entretiennent, avec sans doute un regain de prospérité matérielle due notamment à des conditions d'exercice heureuses de l'agriculture et du commerce. De plus, dans cette représentation, tout se passe si l'affrontement à l'ennemi (qui est le critère du politique au sens de politique-guerre) reste plus spéculatif et cérémoniel que réel et comme si l'objet de la guerre n'était pas la victoire, mais la hiérarchie. 

     Sans doute la conquête de toute la Chine a été réussie par Qin. cet état s'appuyait sur la rationalisation des principes mêmes de l'imposition de la force, fondée sur les préceptes glacés et "pavloviens" de l'école philosophique "des légistes". Ceux-ci pensaient qu'on pouvait dresser le peuple à l'obéissance en le "trompant" par l'application rigide des récompenses et des châtiments. L'école de Qin renvier à une définition autonome et violente du politique. Néanmoins, il s'agit toujours pour l'ensemble des autres philosophes chinois de ramener cette violence à une "étiquette violente", supposant qu'un rapport non génocidaire ait été noué à l'intérieur avec le peuple et à l'extérieur avec l'ennemi, plutôt que d'admettre une mise en oeuvre pure et simple de la guerre de conquête. Amorce une réponse à la question du moment où se verrouille cette représentation, qui résiste même à la mise en oeuvre victorieuse du totalitarisme violent de Qin, c'est vérifier le lieu très archaïque d'une éventuelle divergences, entre deux branches de l'histoire de la guerre.

     En comparant les processus occidentaux et le processus chinois, il devrait être possible de distinguer comment les codes de la guerre à l'Ouest et en Orient ont évolué dans des directions différentes, et du coup, comprendre ce qui fait la spécifique du cas chinois dans les stratégies d'Empire.

    Si à Sumer on peut privilégier trois séries de processus :

- le changement d'échelle socio-démographique et l'extension des cultures (fonction logistique centrale du Temple) avec le rôle catastrophique des dieux (sécheresse et inondation) dans la formation de la discipline et du pouvoir proprement politique ;

- la construction des trois enceintes sécuritaires contre trois niveaux de menaces (prédation interne, compétition hégémonique, prédation externe barbare)

- la topographie des affrontements avec la "barbarie",

en Chine, il y a invention du changement d'échelle en même temps que de l'agriculture planifiée, et ce changement s'effectue mystiquement à partir d'un centre ponctuel : son extension se fait par multiplication d'un modèle stéréotypé d'établissement dont l'arpentage du roi YU rappelle la structure fixe et reproductible (comparable formellement au camp romain reproduisant la cité de ROMULUS). Le maintien de l'unité d'une structure proliférante "clonée" ne peut se fait que par le recours au culte des ancêtres qui hiérarchise le passé (un ancêtre commun commande de façon moins gênante qu'un souverain commun), c'est le culte des ancêtres qui consolide et verrouille en un premier temps le modèle chinois de développement. A Sumer, par comparaison, une aimable anarchie règne. Il existe d'emblée plusieurs points où diverses communautés organisent la production autour d'un temple-silo sans souverain.

En Chine, l'affrontement aux barbares est immédiat et incessant, encore qu'il soit difficile, au départ, de parler de "barbares" puisqu'il s'agit simplement de voisins qui entourent de toutes parts et n'ont pas encore adopté la culture sur irrigation et labour (qui rendent les populations sédentaires) mais pratiquent toujours la cueillette, le ray et la chasse. Il n'y a pas eu protection prolongée du site d'expérimentation sociale par la protection naturelle du désert ou des marais. L'homogénéité lente de Sumer et de l'Égypte prédynastique n'était pas une donnée de départ. La barbarie n'est pas composée d'envahisseurs lointains mais de l'ensemble des tribus non développées. Les dieux à Sumer au contraire, autant que les héros, sont chargés de représenter l'histoire sociale. En Chine ce sont les héros et rois légendaires, mais pas les dieux qui sont fort absents. La genèse est un travail humain. La politique une discipline rationnelle, la guerre le plus mauvais moyen de conquête, le général un personnage de mauvais augure qui ne peut prétendre à aucune apothéose.

La divergence entre la filiation des empires de l'Ouest et celle de la Chine s'esquisse ainsi dès l'aube du système impérial par un recours tout autre au critère du religieux. D'un côté divinisation de l'économie égyptienne soumise à la divinisation du pouvoir militaire mésopotamien, conduisant à l'absolue créativité de la guerre : Mars domine dans le monde romain Vénus. En Chine, humanisation de la légende sociale politique et militaire et relégation de la guerre au rang de recette de cuisine, tragiquement décisive pour la vie et la mort des princes, mais subalterne, pour la voie de la sagesse du non-faire taoïste comme pour le système confucéen des rites. Ces deux filiations se retrouve dans l'opposition subtile qui sépare les deux seuls théoriciens de la guerre (déparés par 25 siècles) SUN ZI et CLAUSEWITZ. (Alain JOXE)  

      On peut opposer l'Occident chrétien, militariste, esclavagiste, spéculatif, aventurier, qui vise à repousser indéfiniment les limites du monde à la Chine dont la compréhension de la formation et de la durée des Empires doit faire référence à d'autres façons de voir le monde. Pour comprendre les stratégies d'Empire chinois, il faut d'abord rompre avec les codes occidentaux et de conquête et de gouvernement. Bien entendre, les logiques de la guerre se ressemblent, mais les logiques de pouvoirs sont très différents. 

Marcel GRANET, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1948. René GOUSSET et Sylvie REGNAULT-GATIER, Histoire universelle, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1956. Marc BLOCH, La société féodale, Albin Michel, 1968. GEN YA TIEN, Chinese Military Theory, Stevenage, 1992. Valérie NIQUET, Deux commentaires de Sun Zi, Cao Cao et Li QUAN, 1994 ; Fondements de la stratégie chinoise, 1997. 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. 

 

STRATEGUS

 

 

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