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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 11:28

   Bien qu'ils apparaissent comme des superlatifs comme les aiment bien les stratèges et les stratégistes, ces dénominations différentes, stratégie, stratégie intégrale, stratégie élargie, stratégie globale, Grande stratégie constituent des notions différentes qui interviennent à différents moment dans l'Histoire. 

   Comme on l'a écrit ailleurs, aucune définition de la stratégie n'est universellement reconnue. Il s'agit toujours d'organiser l'action humaine, en conjuguant des voies et des moyens, mais en l'organisant à un certain niveau, en vue d'un certain type de finalité. 

 

Stratégie, Stratège...

    "Stratégie" vient du grec stratos agein, l'armée que l'on pousse en avant, qui conduit  à stratèges, le général : la fonction de "stratégie" apparait à Athènes, au Vé siècle avant JC. Les Romains latinisent le concept et parlent de strategus. le chef d'armée, tandis que les Byzantins reprennent le terme de strategos.

En Occident, les termes de "stratège" et de "stratégie" vont disparaitre plusieurs siècles pour ne réapparaitre qu'à l'époque moderne; En dehors du monde gréco-romain, on ne trouve pas e concept équivalent, même dans les sociétés ayant élaboré un art de la guerre perfectionné, sauf en Chine avec SUN TZU. 

C'est au XVIIIe siècle que renaissent les termes de stratégie (MAIZEIROY, 1777) et de stratège, qui s'accompagne vite au XIXe siècle de celui de stratégiste, celui-ci pensant la guerre tandis que le stratège la conduit.

     La renaissance du concept de stratégie correspond à la fois à l'esprit des Lumières - qui pousse à la réflexion sur la guerre afin d'en maitriser les ravages et les règles - et à la complexité croissante de l'art militaire, les armées devenant plus nombreuses, plus techniques, plus diversifiées, dont plus difficile à manier. L'articulation divisionnaire qui à partir du XVIIIe siècle, dissocie progressivement les masses de manoeuvre uniques en divisions autonomes d'armée, entraine l'apparition d'une dimension supérieure de l'art de la guerre. Le MARÉCHAL DE SAXE parle des "grandes parties de la guerre", les auteurs parlant plus volontiers de "grande tactique". Le concept de stratégie ne s'impose véritablement qu'avec la diffusion des travaux de JOMINI et de CLAUSEWITZ, au début du XIXe siècle.

Dès lors, par un glissement vers l'art opératoire, au-delà de la controverse jamais éteinte d'ailleurs sur la nature de la stratégie - art ou science? -, la stratégie est progressivement considérée comme d'ordre militaire et relative au commandement en temps de guerre, même si cette conception méconnaît l'enseignement des fondateurs, sur sa dimension fondamentalement politiques. Ce n'est qu'avec les travaux du britannique Julien CORBETT - qui définit en 1911 la stratégie commme "l'art de diriger la force vers les fins à atteindre" - pour retrouver un dépassement de la sphère militaire.

 

Des déclinaisons au gré des évolutions de la guerre

   Les espérances (officielles) d'une guerre courte ayant été déçues lors de la Première Guerre Mondiale, l'un des soucis primordiaux des belligérants est la mobilisation économique, cette évolution conduisant à l'émergence de stratégies non militaires et donc au concept de "grande stratégie" qui prévaut alors sous diverses appellations.

Au milieu des années 1920, le Russe SVETCHINE (1927) parle de "stratégie intégrale". Par la suite, les Russes n'entrent pas dans le jeu des termes différents. Leur terminologie, très précise et structurée, dans les périodes soviétiques et en partie jusqu'à aujourd'hui, continue de distinguer la politique militaire et la stratégie militaire. La première correspond à la "préparation et l'emploi des moyens de la force armée en vue d'atteindre les objectifs politiques" ; la deuxième est "partie constitutive et domaine supérieur de l'art militaire englobant la théorie et la pratique de la préparation des forces armées et du pays à la guerre, la planification et la conduite des opérations stratégiques et de la guerre en général". Ces deux notions renvoient à la dimension proprement militaire, considérée dans le cas de la première dans ses finalités, dans le cas de la seconde dans son emploi. Le refus d'une grande stratégie témoignait du refus du Parti communiste de subordonner les fins politiques aux moyens, en clair de partager son pouvoir absolu avec les spécialistes.

Le britannique LIDDEL HART utilise le terme de "grande stratégie". La "grande stratégie" est une notion anglo-saxonne popularisée dans les années 1950. Dans son oeuvre centrale, Strategy, LIDDEL HART la définit très simplement comme la "politique de guerre" ; elle a pour but de "coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d'une coalition afin d'atteindre l'objet politique de la guerre". Elle s'apparent à la politique, au point qu'il reconnaît que "si la grande stratégie domine la stratégie, ses principes vont fréquemment à l'encontre de ceux qui prévalent dans le domaine de cette dernière". L'illustration la plus importante est "qu'il est essentiel de conduire la guerre en ne perdant jamais de vue quelle paix vous souhaitez obtenir". C'est la simple reformulait par un Anglo-Saxon de l'axiome clausewitzien de la guerre continuation de la politique par d'autres moyens, sans que l'intérêt théorique du remplacement de la politique par la notion nouvelle de grande stratégie soit explicité. Les Américains préfèrent parler de stratégie nationale, qu'il ont récemment divisé en stratégie nationale de sécurité et stratégie nationale militaire, la première correspondant à la grande stratégie. 

Le général LUDENDORF vulgarise en 1935 le concept de "guerre totale".

En 1937, l'amiral français CASTEX propose le concept de "stratégie générale" pour désigner "art de conduire, en temps de guerre et en temps de paix, l'ensemble des forces et des moyens de lutte : politique, terrestre, maritime, aérien, économique;, colonial, moral...". Il étend l'idée dans la révision du Tome III des Théories stratégiques, préparée en 1939 mais restée inédite, dans laquelle il soutient "qu'il est d'autres stratégies que la stratégie militaire... notamment la stratégie politique." Les Français, dans les années 1950, ont préféré ce concept de stratégie générale, définie dans l'Instruction sur l'emploi des forces armées de 1959 (remplacée en 1984, par l'Instruction générale sur l'emploi des forces armées), comme "l'art de combiner la totalité des moyens dont dispose le pouvoir politique pour atteindre les buts qu'il a définis". L'idée de stratégie globale, totale ou intégrale rend mieux compte de cette combinaison de forces relevant d'ordres différents. 

HITLER explique ses succès initiaux par une "stratégie élargie" définie comme la "coordination de toutes les ressources sous une direction unique des tâches politiques et militaires". Cette coordination stratégique globale ne peut se concevoir qu'à l'échelon politique le plus élevé, rappelle COUTEAU-BÉGARIE, seul capable d'arbitrer entre les exigences contradictoires des différents secteurs de l'État. La fusion du commandement militaire et politique sous l'égide de chefs militaires a été tenté en Allemagne en 1917-1918 avec la dictature de guerre du tandem HINDENBOURG-LUDENDORFF. Elle a abouti à un échec total, par suite d'une méconnaissance grossière des dimensions non militaires de la stratégie contemporaine. A l'inverse, l'immixtion trop poussée du pouvoir civil dans le commandement militaire a engendré bon nombre de mécomptes, aussi bien du fait d'HITLER que de celui de CHURCHILL. La coordination stratégique est un souci permanent qui ne peut fait l'objet d'une formule universelle satisfaisante, tant dans la théorie que dans la pratique. Le facteur décisif reste, en dernière analyse, la capacité de discernement et la souplesse intellectuelle du stratège. 

En 1944, le concept de "stratégie globale" apparait aux Etats-Unis ; elle entend organiser la convergence des moyens de l'État pour la réalisation de ses fins.

Le général français BEAUFRE, estimant que toute guerre est conduite "dans tous les domaines d'action politique, économique, culturel..." adopte l'expression de "stratégie totale".

     Ainsi, progressivement, le lien entre la politique au plus haut niveau et l'emploi de la force militaire comme outil de la politique, lien que CLAUSEWITZ avait postulé mais qu'il n'avait pas encore associé au mot "stratégie", devient progressivement l'objet d'un consensus universel.

    Après la Seconde Guerre Mondiale, une nouvelle évolution fait sortir la stratégie d la sphère étatique et guerrière pour l'appliquer à n'importe quelle activité sociale. Les économistes des années 1950 commencent à parler de "stratégies d'entreprise". La société civile importe ainsi un concept militaire au moment où les militaires adoptent eux-mêmes les concepts civils, la stratégie se trouvant alors concurrencée par le defense management ou la "gestion de crise". 

    Beaucoup d'auteurs estiment que l'élargissement du concept conduit à son affaiblissement, toute approche rationnelle pour résoudre un problème quelconque, tout élément important d'une action devenant stratégique. Certains estiment nécessaire de retrouver l'essence de l'activité stratégique et les éléments consubstantiels de toute stratégie.

Pour Bernard BRODIE, par exemple, la finalité est un de ces deux éléments, entraînant la recherche de l'adéquation entre fins-objectifs et moyens. L'altérité est le deuxième élément fondamental : il s'agit toujours de tenter d'imposer sa volonté à l'autre, par la force, les moyens de celle-ci étant multiples.

 

Vincent DESPORTES, Stratégie, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jangêne VILMER et de Frédéric RAMEL, PUF, 2017. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

 

     

  

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