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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 09:38

   Henry KISSINGER, d'origine allemande, est un politologue et diplomate américain. Son action politique controversée est contestée, encore aujourd'hui où continue de paraître ses Mémoires, tant du côté de la gauche pacifiste que de la droite anticommuniste. Actuellement, président de Kissinger Associates qu'il a fondé, il conseille des firmes multinationales dans les négociations commerciales avec des États. 

    Très influencé par les réflexions et les actions de METTERNICH, diplomate européen très actif après les guerres napoléoniennes en Europe, auquel il consacre une thèse, tous ses écrits et ses activités reflètent une volonté de maintenir l'équilibre des puissances. En faveur des intérêts des Etats-Unis comme de l'ordre capitaliste établi. 

 

La carrière universitaire, puis diplomatique d'un homme politique de premier plan, une stratégie au service de son pays, de fermeté et de détente...

    Personnage politique des plus controversés des années 1970 lorsqu'il est conseiller à la Maison Blanche, puis secrétaire d'Etat auprès des présidents NIXON et FORD, Henry KISSINGER incarne le réalisme politique dont les principes guident une action diplomatique qui se veut à la fois subtile, vigoureuse et impitoyable. Il obtient le prix Nobel de la paix pour ses négociations concernant la paix au VietNam (1973), mais cette attribution est loin de faire l'unanimité. Comme tous les Prix Nobel de la Paix décernés à des hommes politiques, quelle que soient leur orientation et leur action, il y a là toujours une grande part de... politique et de diplomatie...

   Très tôt spécialisé dans les études stratégiques aux Etats-Unis (université d'Harvard), après y avoir émigré en 1938, il s'attache à la stratégie nucléaire après la Seconde Guerre Mondiale. S'il n'est pas le premier à poser le problème de l'arme atomique et de ses conséquences pour la stratégie, il écrit le premier best-seller sur le sujet, Nuclear Weapons and Foreign Policy (1957), qui lui ouvre l'accès à une carrière politique. Dans cet ouvrage, KISSINGER s'inspire des théories sur la guerre nucléaire qui se sont développés lors de la décennie précédente tant en apportant certains éléments nouveaux au débat, notamment sans le domaine de la guerre nucléaire limitée.

   Le problème fondamental de la stratégie nucléaire, selon lui, réside dans la formulation d'une stratégie qui puisse conseiller une politique de dissuasion nucléaire avec la capacité de combattre si la dissuasion échoue. Ces deux pôles stratégiques sont guidés par deux principes différents. La dissuasion est fondée sur la crainte des représailles, le combat sur le principe d'économie des forces. Par nature, l'arme atomique, avec son potentiel de destruction prohibitif et son coût comparativement peu élevé, obéit à ces deux principes et donne à l'Occident la possibilité de rivaliser avec un adversaire (l'URSS) posant l'autre avantage de dissuasion d'un réservoir humain quasi inépuisable. Au car où la dissuasion échouerait, seules deux options se présenteraient alors à l'Amérique : la guerre nucléaire généralisée ou une guerre limitée. Dans le second cas de figure, l'Occident aurait avantage à ce qu'un conflit limité soit engagé avec des armes atomiques (auquel cas la tactique serait proche du combat maritime). KISSINGER, toujours conscient de la dialectique permanente qui s'établit entre l'action diplomatique et la stratégie militaire, envisage l'option de la guerre nucléaire limitée, favorable selon lui à la négociation, à tous les niveaux de l'escalade.

La doctrine de la guerre nucléaire limitée est conçue en réaction aux doctrines américaines de l'époque qui définissent la guerre nucléaire généralisée comme l'unique scénario (de guerre nucléaire) possible et qui sont à la base de la politique officielle des représailles massives (Massive Retaliation). La doctrine de la guerre nucléaire limitée est très vite délaissée par les stratèges et tombe en désuétude dès les années 1960. KISSINGER lui-même révise ses propres théories. Toutefois, le débat qu'il a lancé a des conséquences importantes sur la politique de défense des États-Unis (et sur le plan techniques de mise en place des arsenaux nucléaires). Ces dernier mettent de côté leur stratégie des représailles pour une doctrine de guerre plus souple, destinée à différents types d'agressions sur divers théâtres. 

Lorsqu'il participe lui-même aux plus hautes décisions politiques des États-Unis, il pratique une politique de l'équilibre, dont il a longtemps étudié les rouages des années auparavant. Il sait exploiter tous les instruments militaires et diplomatiques à sa disposition pour atteindre les objectifs politiques s'il se fixe. Il est d'ailleurs l'un des rares intellectuels à pouvoir mettre en application ses propres théories. (BLIN et CHALIAND)

 

Du VietNam à la politique de détente, illustration d'un type de pouvoir intérieur et extérieur

    Les années de pouvoir d'Henry KISSINGER coïncident, et ce n'est pas seulement de son fait, avec les années de grande désillusion (ou de fin de naïveté) de la majorité du peuple américain envers son propre système démocratique. Non seulement, le complexe militaro-industriel est à son apogée mais il parvient même à s'immiscer dans les sphères de fabrication de l'opinion publique, à savoir les grands médias et une partie du personnel politique. En coïncidence (fortuite ou voulue), le pouvoir exécutif américain s'entoure d'une certaine opacité préjudiciable au fonctionnement du système politique dans son entier, à un tel point que du Congrès et des médias viennent les coups décisifs contre un certain type de présidence américaine. 

   D'abord conseilleer en sécurité nationale de 1969 à 1975, puis secrétaire d'Etat de 1973 à 1977, il se hisse au sommet de la scène politique et devient un homme d'État influent et controversé. Quelques années seulement après sa nomination en 1969, il semble évident que les liens entre KISSINGER et le président NIXON ont évolué en étroite relation de travail, souvent opaque. Dès lors, les décisions importantes en matière de politique étrangère se prennent exclusivement à la Maison-Blanche, tandis que les autres conseillers, y compris le premier secrétaire d'État de NIXON, William ROGERS, sont relégués au second plan. Pour se justifier - outre une soif de pouvoir à l'état pur qu'on a pas connu beaucoup dans l'histoire américaine -, NIXON et KISSINGER se défendent de vouloir changer la politique étrangère des États-unis sans risquer de se heurter à l'interférence bureaucratique ou aux complication de politique intérieure, à savoir le rôle du Congrès (surtout du Sénat en ce qui concerne la politique extérieure) et le jeu croisé des deux partis dominants. En pratique, cela signifie que pendant le premier mandat de NIXON la diplomatie de haut niveau se fait par le biais de voies semi-officielles, de relations tenues secrètes entre KISSINGER et certain hauts représentants de pays de premier plan (comme l'URSS, le VietNam et l'Allemagne de l'Ouest).

L'enjeu majeur qui attend alors la nouvelle administration en matière de politique étrangère est la guerre du VietNam. Lorsque KISSINGER accède en 1969 au poste de conseiller en sécurité nationale, la guerre du VietNam est déjà une guerre coûteuse, meurtrière et impopulaire. Dans les années qui suivent, NIXON et KISSINGER alternent entre initiatives diplomatiques et retrait de troupes, et compagnes dévastatrices de bombardements sur les territoire nord-vietnamiens, dont l'enjeu est de conforter la position des Américains en cas de négociations tout en maintenant leur crédibilité sur la scène mondiale auprès des pays alliés ainsi que vis-à-vis de leurs ennemis. Ce n'est que lors du seconde mandat de NIXON, qu'en 1973 que KISSINGER et LE DUC THO, son interlocuteur nord-vietnamien, signent un accord mettant fin à l'implication directe des Américains dans le conflit vietnamien. Cet accord est d'autant plus critiqué par la suite, que les Nord-Vietnamiens parviennent à réunifier le pays en automne 1975. Tout aussi dommageables pour la réputation de KISSINGER est le bombardement secret du Cambodge et l'invasion qui s'ensuit, initié par l'administration NIXON, et qui est probablement à l'origine de la prise de pouvoir par le régime génocidaire des Khmers rouges dans cette région (en 1975 également). 

Les observateurs comme les historiens ensuite s'accordent à reconnaître à KISSINGER la parenté de certains succès, moins controversés, de politique étrangère. Que ce soit pour la normalisation des relations dico-américaines (1971-1972) ou pour l'architecture compliquée de la détente (qui aboutit aux accords SALT 1 de 1972) et du traité sur les missiles antibalistiques (ABM), il y apporte une très importante contribution. Il s'impose également comme médiateur de la paix dans le conflit israélo-arabe (cessez-le-feu ouvrant la voir aux accords de Camp David de 1978, après la guerre du Kippour). Lorsqu'il quitte son poste de secrétaire d'État à la fin du mandat de FORD, au début de 1977, sa réputation commence toutefois à s'essouffler, lui qui est des années auparavant adulé dans certains milieux, notamment journalistiques, comme une super-star diplomatique. C'est que la politique de détente est désormais impopulaire, des républicains et des démocrates l'accusant d'avoir favorisé les Soviétiques. Lorsque CARTER arrive à la présidence, la politique de realpolitik est qualifié par beaucoup de contraire aux valeurs américaines, au mépris de questions comme celle des Droits de l'homme. 

Même après son départ du pouvoir exécutif et malgré une certaine impopularité de sa politique de détente, il joue encore un grand rôle dans la politique étrangère américaine. En 1983, il est appelé par le président Ronald REAGAN à siéger à la tête de la commission nationale bipartite pour l'Amérique Centrale ; de 1984 à 1990, sous les présidences RAGAN et BUSH, il siège à l'instance consultative du président en matière de renseignement extérieur. En 1982, il crée sa propre société de conseil à l'internationale, ouverte à une clientèle tant étatique que d'entreprises multinationales. 

      KISSINGER écrit de nombreux ouvrages et publie d'innombrables articles sur la politique étrangère et l'histoire diplomatique des États-Unis et se présente toujours comme porte-parole de la realpolitik et du sens politique. Notamment dans ses deux ouvrages les plus importants, Diplomatie (Diplomacy, 1994) et L'ordre du monde (World Order, 2014). Il se débat souvent dans l'opinion publique pour défendre à la fois son action et sa pensée théorique. Il y a deux sortes de jugements incompatibles à cet égard. Pour ses admirateurs, il est un grand homme d'État américain, un grand stratège en politique étrangère de la fin du XXe siècle. Pour ses détracteurs, il est un grand comploteur machiavélique (il ne cache pas d'ailleurs des sympathies d'ailleurs pour MACHIAVEL), d'un grand pragmatisme impitoyable, qui méprise les préoccupations humaines lorsqu'il s'agit de mettre en oeuvre la politique qu'il a décidée. Certains auteurs comme Seymour HERSH et Christopher HITCHENS lui reprochent violemment les bombardements du Comabodge et le renversement du président chilien Salvador ALLENDE (1973). Ce débat n'est pas clos, et la publication de ses écrits non plus... (Jussi M. HANHIMAKI)

 

Henry KISSINGER, Le Chemin de la paix (sur Metternich, 1812-1822), Denoël, 1972 ; A la Maison-Blanche, 1968-1972, en deux tomes, Fayard, 1979 ; Les Années orageuses, en deux tomes, Fayard, 1982 ; Diplomatie, Fayard, 1996 ; Les années de renouveau : Le dernier volume des mémoires, Fayard, 2000 ; La Nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003 ; Sortie de crise : Kippour 1973, VietNam 1975, Fayard, 2005, De la Chine, Fayard, 2012 ; L'Ordre du monde, Fayard, 2016. 

J. BAYLIS et J. GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991. Marvin & Bernard KALB, Kissinger, Boston, 1974. George LISKA, Beyond Kissinger : Ways of Conservative Statecraft, Baltimore, 1975. B. ZANCHETTA, The transformation of American International Power in the 1970s, New York, Cambridge University Press, 2014. Christopher HITCHENS, Les Crimes de Monsieur Kissinger, Saint-Simon, 2001. Maurice GIRODIAS, Président Kissinger, Tristram, 2009. Charles ZORGBIBE, Kissinger, Éditions du Fallois, 2015. On trouvera le chapitre VII, de A la Maison Blanche (1969-1973), qui concerne la politique nationale et l'équilibre stratégique, le débat sur la défense, la doctrine stratégique, les armes nucléaires tactiques, la possibilité pour les États-Unis de mener une guerre et demie..., publié chez Arthème Fayard en 1979, dans l'anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

On regardera avec profit le documentaire de Alex GIBNEY et de Eugene JARECKI, Le cas Kissinger : la face cachée d'un magicien et celui de Stephan LAMBY, L'incontournable Monsieur Kissinger.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jussi HANHIMAKI, Kissinger, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, PUF,  2017. 

 

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