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2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 10:11

       Quand on discute de recueillement après une guerre, on pense surtout aux diverses manifestations, officielles ou non, qui ponctuent l'anniversaire de l'hécatombe de la Grande Guerre. On oublie alors le développement de ce qu'on peut appeler un pacifisme de recueillement, même en cas de guerre gagnée, mais décidément massif plutôt après une guerre perdue, pacifisme qui couvre dans un premier temps les discours de revanche, pour s'atténuer d'année en année, et laisser place le plus souvent à des ressentiments qui s'expriment de plus en plus sur le mode cocardier et menaçant... Que ce soit France pour "récupérer" l'Alsace et la Lorraine dans les premières années de 1900 ou en Allemagne pour se venger et faire justice du Traité de Versailles dans les années 1920 et 1930... Avant ces périodes, ce pacifisme du recueillement apparait devant le choc de tant de destructions et de pertes de vie humaine.

      Mais c'est pourtant auparavant, à la fin de cette guerre de 1870-1871, qu'apparait en France dans toute son ampleur ce sentiment pacifiste, nommé le pacifisme de recueillement - qui pourrait être aussi qualifié de pacifisme de lamentations - comme le raconte bien Yves SANTAMARIA.

Mais cette sorte de pacifisme intervient dans un contexte qui ne rappelle en rien celui de la paix imposée après la guerres napoléoniennes.

Du point de vue social et économiques, les nouvelles forces qui travaillent le paysage politique, rebattent les cartes au sein du mouvement ou de la sensibilité pacifiste. De nouveaux clivages apparaissent et leur donnent des tonalités nouvelles. Avant cette défaite française, les mouvements révolutionnaires ou réformistes de la société façonnent la nouvelle configuration d'une manière au demeurant assez difficile à comprendre, pour qui ne connait pas le contexte et les méconnaissances réciproques des rapports de forces, tant sociales que nationales. Depuis la révolution de 1848 sont à l'oeuvre un certain nombre d'organisations anarchistes et socialistes, qui, malgré leur archi-minorité, et parce que concentrés là où le capitalisme industriel commence à dominer le paysage économique, interviennent dans la formation de l'opinion publique quant aux enjeux et aux agissements des gouvernements successifs. Plus le temps avance, plus le fossé se creuse entre marxistes et "bourgeois", bien plus au niveau idéologique que pratique.

Si cette tendance marxiste est minoritaire au sein de la section française de l'AIT, ce n'est pas le cas ailleurs, notamment en Angleterre et surtout en Allemagne. Le fond de la pensée marxienne à ce moment-là en 1870 est bien connu, et se retrouve dans la correspondance entre MARX et ENGELS :

"les Français, écrit-il, ont besoin d'une raclée. Si les Prussiens l'emportent, alors la centralisation du state power favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande. La suprématie allemande déplacerait en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier aout-européen en le transférant de France en Allemagne (et) la suprématie qu'elle (la classe ouvrière allemande) a sur la classe ouvrière française serait en même temps la suprématie de notre théorie sur celle de Proudhon" (Correspondance, tome XI, Editions sociales, 1975). 

Ce passage éclaire sur les antagonismes croisés qui naissent alors entre Français et Allemands, entre gauche républicaine et droite monarchiste, entre pacifistes proudhoniens et militants socialistes... La position face à la guerre est largement conditionnée par les paramètres régime politique menant la guerre, rapport de forces militaires et conséquences envisageables du conflit, systèmes d'aillantes. Le paysage mental des Français face à l'invasion est alors parfaitement chaotique et les historiens ont en fait toutes les peines du monde, hormis quelques grands éclairages, à délimiter la succession des épisodes, d'autant plus que leur attention va bien plus vers la Grande Guerre que vers le première guerre franco-allemande. Mouvements de volontaires que les préfets ont du mal à équiper et armer, dissidences communalises, divisions de l'extrême-gauche entre jacobins et fédéralistes, vagues d'antimilitarisme contre le défaitisme supposé des officiers de l'armée, défaillances des troupes aux conditions matérielles catastrophiques et face à un contexte de débâcle (La belgique accueille des milliers de déserteurs...), élections donnant le pouvoir aux Républicains dans toute la France, insurrections patriotiques et communistes à Paris et dans certains grandes villes... Tout cela produit pour nous d'étranges configurations idéologiques... Ainsi, parmi les défenseurs de Commune, se diffuse un antimilitarisme patriotique...

    Les pacifistes comprennent que, contrairement à ce qui se passera en 1918, que s'ensuit un recul de l'audience de leurs thèses. Jusque dans les rangs fédéralistes, surgissent des espoirs, complètement détachés de toute analyse des rapports de force militaires, de France victorieuse. Victor HUGO produit un texte "Pour la guerre dans le présent et pour la paix dans l'avenir", qui reflète bien l'état d'esprit dans les milieux de la Ligue de l'enseignement et de la franc-maçonnerie. Cet état d'esprit fait hésiter de nombreux militants et dirigeants dans la priorité politique : qui l'emporte de la question sociale et de la question nationale?

Si dans la littérature (voir les écrits de Gustave COURBET, de Victor HUGO et de Edgar QUINET...) et dans la presse, se diffusent des thèmes d'antimilitarisme de classe, où l'armée bourgeoise fait figure de capitularde face à l'Allemagne, promis à de grands avenirs, les nouvelles conditions du service militaire, surtout adapté en fonction des guerres coloniales, la peur de la guerre européenne, les entreprises comme celle du général BOULANGER (qui portent la confusion à son comble), forme la toile de fond d'un pacifisme de recueillement, entre l'effroi des destructions constatées et des conditions nouvelles de la guerre et la volonté de ne pas provoquer la grande Allemagne (surtout que la Russie et l'Angleterre ne bougent pas en faveur de la France)... D'une certaine manière l'échec du général BOULANGER (de restauration d'une monarchie pacifiste) en 1889, clarifie les enjeux et prépare un nouveau contexte. celui d'une montée des nationalismes français et allemand. Contexte dans lequel s'inscrit le renouveau d'un autre pacifisme. Les pacifistes d'avant 1870 peinent à exister ou... à le rester réellement. Que ce soit pour Frédéric PASSY ou pour Jules BARNI, les temps sont alors loin du pacifisme et du fédéralisme européens...

 

Yves SANTAMARIA, le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015.

 

PAXUS

 

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