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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 07:45

     Cette oeuvre est un traité de stratégie et de tactique militaire rédigé pendant le VIe siècle et attribué le plus souvent à l'empereur byzantin MAURICE 1er. Manuel militaire "modeste et élémentaire" à l'intention des chefs militaires, Le Strategikon contient des conseils pratiques ainsi qu'une liste d'infractions militaires et les châtiments à appliquer. Il est aussi important en matière de tactique qu'en matière de discipline interne aux armées. 

    Le Strategikon, qui peut se comparer sur certains points à L'art de la guerre de SUN TSE, est le fruit d'un effort pour codifier les réformes militaires imposées par l'empereur. Comme souvent, l'ouvrage aurait plutôt été commandé par ce dernier, son frère Pierre ou un autre général byzantin l'aurait rédigé en son nom. S'il a été écrit au VIe siècle, entre 592 et 610, il aurait servi à codifier les expériences militaires de MAURICE lors des campagnes dans les Balkans (582-602) et dans l'empire perse (572-591).

A partir du XIXe siècle, les historiens avancent une parution au cours du VIIIe siècle ou du IXe siècle sur des bases philologiques et technologiques. Il s'agit de toute façon de l'un des plus importants ouvrages militaires du Moyen Âge, avec les traités du Xe siècle des empereurs byzantins LÉON VI LE SAGE (Tactica) et NICÉPHORE II PHOCAS (De velitatione et Praecepta Militaria). Le Tactica de LÉON s'inspire largement du Strategikon. Alors que pendant longtemps, après l'Antiquité, c'est l'oeuvre militaire de VÉGÈCE qui parut le plus important dans l'Empire Romain, le contenu du Strategikon le surpasse de très loin. 

    Le Manuel comprend 12 livres sur les tactiques utilisées par l'armée byzantine aux Vie et VIIe siècles. Il se concentre sur les formations tactiques de cavalerie, mais concerne aussi l'infanterie, les sièges des villes et place-fortes, l'intendance militaire, les exercices et les marches. Les livres VII et VIII contiennent des conseils pratiques destinés au général sous la forme d'instructions et de maximes. Le livre XI se penche sur l'ethnographie des ennemis de l'empire de cette époque, les Francs, les Lombards, les Avars, les Turcs et les Slaves.

     Voici sa composition précise :

- Livre I : Introduction

- Livre II : la formation tactique de cavalerie

- Livre III : Formations de la cavalerie tagma (équivalent d'un bataillon)

- Livre IV : Embuscades

- Livre V : Intendance militaire

- Livre VI : Des tactiques et des exercices

- Livre VII : Stratégie. Les aspects qu'un général doit considérer

- Livre VIII : Instructions générales et Maximes

- Livre IX : Attaques surprises

- Livre X : Sièges

- Livre XI : Caractéristiques et tactique de différents peuples

- Livre XII : Formations mixtes, infanterie, camps et chasse

 

  Très utilisé dans l'Empire byzantin par les généraux d'armée, le Strategikon n'est publié qu'en 1664, à la fin de la Tekne taktike d'ARRIEN (officier romain), au caractère plus décoratif et antiquisant que pratique,. Et même après, on continue longtemps à négliger cet ouvrage. Pendant la période des Lumières surgit la légende noire des esprits byzantins paralysés par l'obscurantisme religieux, écho de la longue tradition de mépris du catholicisme encore la religion orthodoxe. Le strategikon n'est redécouvert qu'à la veille du XXe siècle, attirant l'attention de théoriciens de la stratégie et même de praticiens, les mieux placés pour reconnaître l'expertise réelle qui caractérise ses développements. 

En toute modestie, l'auteur, probablement un officier militaire d'une haute compétence, ne revendique qu'une expérience de combat limitée. Dans la préface, il promet de décrire de manière succincte et simple (et il est vrai qu'en première lecture, le texte est succinct...), "en accordant d'avantage d'importance à l'utilité pratique qu'à la beauté du texte", promesse bien remplie, selon maints auteurs spécialistes, comme Edward LUTTWAK. 

     Le strategikon, explique ce spécialiste de stratégie er de géopolitique, dépeint une armée d'une structure radicalement différente du modèle romain classique, la différence la plus évidente tenant au renversement fondamental qui fait passer la cavalerie au rang d'arme de combat principale en lieu et place de l'infanterie. Ce renversement résulte d'une véritable révolution stratégique dans l'intention même de faire la guerre, qui entraine comme conséquence nécessaire l'adaptation de nouvelles méthodes opérationnelles et de nouvelles tactiques. Il note que la langue de l'armée demeure le latin, même si dans l'Empire à partir de JUSTINIEN une transition très progressive du latin au grec s'opère. Alors qu'abonde dans le texte des termes grecs, les ordres donnés lors de l'entrainement et du combat demeure latin, dans une continuité avec les glorieuses légions romaines. Il transparait du texte que malgré le voile de leur esprit chrétien cérémonieux d'une piété parfois un peu suffisante, qui imprègne d'ailleurs tous les actes - officiels comme quotidiens - dans l'Empire, les Byzantins ressemblent fort aux Romains par leur bon sens pratique et leur simplicité. 

Alors que l'histoire militaire est souvent écrite sans même mentionner les modalités d'entrainement des soldats de part et d'autre, le strategikon s'étend énormément sur la question. Comme il s'agit toujours pour chaque combattant d'être capable de défaire trois adversaires dans le combat, l'entrainement de base du soldat byzantin est intense. Cela forme un contraste avec la plupart des armées contemporaines, où seule une petite proportion des soldats est entrainée de manière sérieuse. L'objectif de cet entrainement pour le principal type de soldat qui n'est ni fantassin ni cavalier, mais plutôt les deux à la fois, est avant tout un archer. Il consiste donc en un entrainement à l'archetier à pied comme à cheval, avec de puissants arcs et également de puissantes lances à l'usage notamment à la charge contre les troupes adverses. L'efficacité tactique des archers dépend de leur rythme de tir, de leur précision et de leur capacité à tuer, dans des circonstances bien distinctes. C'est toute une affaire de charger puis de s'arrêter pour saisir à deux mains un arc pour tirer, notamment lorsque les chevaux utilisés ne sont pas forcément de grands destriers habitués au combat... 

    Alors que les Romains étaient partisans de la destruction des ennemis, et souvent de manière cruelle, qui n'avaient pas la sagesse de reconnaître les avantages de la soumission, les Byzantins, en tout cas à l'époque de la rédaction du Strategikon, étaient plutôt partisans d'une stratégie visant à contenir leurs ennemis au lieu de les détruire. Pour les utiliser plus tard comme alliés.

Edward LUTTWAK indique qu'au vrai, "la guerre à Byzance eut toujours pour contexte général une insuffisance aiguë de troupes prêtes au combat. Malgré le dramatique effondrement démographique provoqué par la peste bubonique à compter de 541, ce ne fut pas un manque d'hommes en bonne santé en âge de servir qui causa cette insuffisance. La plupart des ennemis de l'Empire (à l'exception des Bédouins dispersés dans le désert) en furent affectés d'une manière comparable ; de plus, l'Empire pouvait toujours recruter au-delà de ses frontières et le faisait souvent. Même le coût élevé de la maintenance (et de l'équipement assez lourd) des forces militaires ne peut expliquer cette insuffisance ; l'Empire soudoyait souvent des souverains étrangers en leur versant de l'or qui eût permis de financer des troupes supplémentaires. La contrainte critique n'était ni la ressource en main-d'oeuvre ni l'argent, mais l'entrainement - ou plutôt le temps qu'exigeait l'entrainement approfondi des soldats. Avec son style de guerre - compliqué car mêlant à la manoeuvre fantassin et cavalier - des troupes qui n'avaient reçu qu'un entrainement rudimentaire étaient d'une utilité limitée pour l'armée byzantine. Ce style de guerre exigeait en effet des soldats de haut niveau de qualification et de polyvalence, intégrés au sein d'unités soudées et bien exercées, prêtes à exécuter différentes manoeuvres tactiques au commandement. Les troupes devaient s'exercer en parcourant sans cesse le répertoire des tactiques les concernant afin de parvenir à un tel niveau de compétence (...)."

Le strategikon s'étend longuement sur ce style de guerre qui doit s'adapter aux différents ennemis rencontrés. On peut comprendre que le succès de ces guerres de l'Empire dépend à la fois de la connaissance des manières de faire des Perses ou des Lombards, de l'entrainement des troupes et de la qualité des équipement militaires et des armements utilisés. Des tactiques de combat différentes sont exposées, notamment suivant qu'il s'agisse d'une bataille en face à face, souvent sur une seule ligne, même si le Manuel recommande un ordre plus profond, ou d'attaques menées par surprise. A ce titre, il s'agit d'user à la fois de force et de ruse, en temps de paix comme en temps de guerre, en temps de manoeuvres pour approcher une ville promise à un siège (souvent lent et long) ou même pendant la bataille. Si on voit souvent l'usage d'une seule ligne de combat, c'est que précisément l'entrainement n'est pas suffisant pour des manoeuvres complexes. Le Manuel préconise une profondeur de quatre rangs, étant donné que la disposition des troupes, un peu comme à notre époque, obéit à une structure triangulaire : l'unité combattante  de base est le bandon de 300 hommes ou plus ; trois de ces unités, avec officiers et spécialistes, constituent une moira, et trois de ces dernières un meros de six mile hommes environ. 

Le Manuel présente des formations (en formes variables) en alternance de fantassins lourds et légers, en ordre ouvert ou en ordre serré, avec présence d'archers en de nombreux endroits. Le  plus complexe et ambitueux est l'ordre de bataille appelé mixte : une armée complète d'infanterie lourde et de cavalerie avec seulement une poignée de fantassins légers à l'arrière. L'infanterie lourde et la cavalerie se trouvent en files de 7 hommes de profondeur, mais si chaque meros d'infanterie compte 5 hommes sur sa largeur, chaque meros de cavalerie en compte 7. 

 

 

MAURICE, Strategiko , Handbook of Byzantine Military Strategy, Philadelphie, Université of Pennsylviana Press, 1984. On trouve un large extrait traduit en français par Catherine Ter Sarkissian dans Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire byzantin, Odile Jacob, 2010.

 

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