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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 09:11

     Le mot frontière vient directement de front, notion toute militaire, et après un demi-siècle marque par des rivalités d'ordre idéologique entre des États regroupés en alliance - séparés par des fronts froids stratégiques - ou à l'intérieur des États - divisés entre des espace utiles sous contrôle des centres politiques et des sanctuaires propices aux guérillas -, les tensions présentes (après la longue guerre froide), liés aux choc des affirmations et des ambitions nationales, imposent un renouveau de la réflexion stratégique sur la problématique des frontières. C'est en tout cas le problème que se pose Michel FOUCHER. Au moment où ce renouveau des ambitions nationales se heurtent aux plus grands mouvements migratoires depuis au moins deux siècles, qui plus est semblent devoir durer longtemps vu les guerres et les changements climatiques, la question, apparemment archaïque des tracés frontaliers et du cadre territorial où s'inscrit le fait national, reste vive et, paradoxalement, les réponses ouvrant des voies d'apaisement difficiles à formuler. C'est que les voies faciles du regain des tensions, alimentées par un certain échec de la construction européenne, ouvrent au contraire des problématiques de fragmentations où les revendications frontalières peuvent reprendre le devant de la scène. 

   Alors que de nouveau, des conflits territoriaux se prolongent en Europe balkanique comme dans le Caucase et aux confins indopakistanais, que des menaces planent autour d'une Chine soucieuse de réunifier les territoires perdus, la question des frontières garde, pour l'analyse stratégique, toute sa pertinence. On aurait pu penser qu'avec l'heure des grands réseaux financiers, informatiques et informatifs, était venue celle de la fin des territoires, versant spatial du diagnostic (faux) de la fin de l'Histoire, provoqué, selon certains auteurs par le triomphe de la démocratie (mais de quelle démocratie?) libérale. La conjonction entre la question mal liquidée de l'Empire russe (soviétique) et la déception des peuples devant l'entreprise libérale européenne, ouvre sans doute une nouvelle période historique, où la question nationale redevient première. 

L'utilité des frontières...

   C'est ce constat qui amène Michel FOUCHER (né en 1946), géographe, diplomate et essayiste français, fondateur de l'Observatoire européen de géopolitique de Lyon, et depuis 2007, membre du Conseil des Affaires étrangères et expert auprès du Conseil économique d la défense, à reprendre l'histoire de la formation des territoires nationaux et à remettre à jour l'archéologie des savoirs dans ce domaine.

Les frontières sont des structures spatiales élémentaires, de forme linéaire, à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage ou de repères, au triple registre du réel, du symbolique et de l'imaginaire. La discontinuité se joue entre des souverainetés, entre des pouvoirs qui ont la réalité du contrôle sur un espace borné. Le registre symbolique renvoie à l'identité du groupe national situé à l'intérieur d'un périmètre frontalier donné, ou le plus souvent construit. Lorsque des monuments aux morts des villages français rendent hommage aux soldats tombés au front, ils entretiennent la mémoire civique et en appellent à la patrie éternelle. IL y a donc bien évocation de la survie collective, seule justification du sacrifice du sang versé, et dont la maitrise d'un territoire aux frontières sûres et reconnues, aptes à la défense, serait en quelque sorte le garant. Quant à l'imaginaire associé à la frontière, il connote le rapport à l'autre, voisin ou ennemi historique, mais aussi à soi-même et aux mythes fondateurs d'une nation particulières.

Autant la ligne de front, frontière chaude et mobile, renvoie au réel, comme lieu d'affrontement où,pour l'une des deux parties au moins, se joue la survie, autant une frontière pacifiée, froide, évoque les questions relatives à l'être national, à l'identité et à la pérennité d'un particularisme qui,n dans le discours singulier d'une nation, prend valeur d'absolu. La frontière est donc le plus souvent perçue comme une discontinuité entre deux histoires et deux systèmes de représentations, soutenues par des langues officielles distinctes dans la majeure partie des cas.

Les frontière peuvent perte définies comme l'enveloppe continue d'un ensemble spatial, d'une entité étatique, assez cohérente au plan intérieur pour que les clivages principaux ne traversent plus l'intérieur du territoire mais soient reportés sur le périmètre externes. l'évolution administrative a progressivement conduit à regrouper sur ce périmètre l'exercice d'une série d'attributs de souveraineté : prélèvements discaux, barrière sanitaire, contrôle migratoire et une partie des dispositifs de défense? Quand la cohésion interne vient à faire défaut, peuvent se faire jour des tensions de type séparatiste, visant à établir de nouvelles frontières. Les mutations territoriales postérieures à la fin de la guerre froide en Europe sont pour l'essentiel d'origine interne, provoquées par des remises en cause des assemblages multinationaux plus ou moins imposés. 

Notons tout de suite que les considérations réelles, symboliques et imaginaires ne se recouvrent que lorsque l'efficiencité du pouvoir qui définit officiellement ses limites géopolitiques est confirmée. Une chose est l'arpentage des terrains, une autre est l'application d'un réel pouvoir, une autre encore est la permanence d'un pouvoir d'État, face à des pouvoirs qui exercent sur lui - lieu des mouvements centripètes - des contraintes centrifuges. Le modèle français de la frontière, s'il est reconnu par tous les États ne suffit pas à définir cette réalité du pouvoir. Les difficultés de relief, les zones mal explorées ou mal accessibles, les applications plus ou moins script du droit national sur le territoire, la volonté même du pouvoir central - dans ses définitions comme dans ses moyens matériels régaliens, tout cela peut relativiser une frontière...

  Les frontières d'État, nous dit encore Michel FOUCHER, sont en même temps, à une autre échelle, un plan de séparation-contact, de différenciation des rapports de continuité avec d'autres États, d'autres systèmes politiques. Là se joue le rapport à l'Autre, fondement des relations dites internationales qui sont plus nettement inter-étatiques. En effet, les configurations nationales peuvent, selon les hasards de l'Histoire, transgresser les limites inter-étatiques, et, selon les intérêts des groupes dirigeants des majorités et des minorités concernées, ces distorsions présentent un degré variable d'instabilité. Là encore, il s'agit moins de foncières stricto sensu que de jeux de pouvoir, mais ceux-ci débouchent le plus souvent sur des revendications de modifications des tracés. 

Pour une analyse efficace des faits frontaliers, dont la variété est infinie, il importe de distinguer entre plusieurs échelles. L'enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe se subdivise à son tour en dyades, frontière commune à deux États, et chaque dyade est composée de segments, de taille régionale. Le tracé désigne la localisation précise d'une dyade donnée sur le terrain, au regard des diverses configurations de la géographie physique, humaine et historique. Analyser un tracé frontalier, c'est donc d'abord décrire ces recoupements entre des dyades et des espace concrets. C'est aussi rappeler les circonstances et les raisons des tracés, puisque le plus souvent plusieurs options étaient possibles ; cela revient à exhumer les aspirations satisfaites par les tracés, au temps des négociations qui les ont produits. Recherche difficile, les textes dont souvent défaut, surtout lorsque les tracés les plus récents reprennent en fait, et plus souvent qu'on ne le croit, y compris en Afrique, des "traces" antérieures, bref, des proto-frontières. Les opérations de tracés sont elles-mêmes complexes, comme le rappellent les complexes et âpres débats sur les cartes successive de la partition yougoslave où parfois l'affectation d'un puits, d'une colline ou d'un segment de route montagnarde fait problème. Alors que les traités procèdent à l'allocation des territoires à grands traits, la délimitation est conduite à des échelles moyennes tandis que la démarcation préalable au bornage, se réalise sur le terrain, avec des commissions ad hoc, dont les travaux durent plusieurs années.

  C'est dire que les frontières sont des objets historiques, propre à une technologie plus ou moins aboutie, existante surtout dans l'Histoire depuis peu (en gros surtout depuis le XIXe siècle). Parler de frontières pour des époques antérieures est une commodité d'historien ou même tout simplement de représentation scolaire de l'évolution des puissances dans le temps. Il ne viendrait pas à un sénateur romain, même avec les outillages bien complexes de l'époque, l'idée de discuter des "frontières" de l'empire Romain. Il s'agit de marches, c'est-à-dire d'espaces plus ou moins flous et épousant la plupart du temps des reliefs plus ou moins changeants, ou de routes, c'est-à-dire d'un ensemble de constructions qui facilitent à la fois le transport de marchandises et de personnes, qui permettent la défense des villes, ou l'accès à des endroits stratégiques pour leur contenu ou pour leur position. De même, l'existence d'un espace contrôlé, doté d'un maillage de reconnaissance à plusieurs échelles, où puisse s'exercer un pouvoir d'État, est elle aussi récente. Même un Monarque du Moyen-Âge ou de la Renaissance ne pense qu'aux ressources qu'il peut se procurer, aux populations sur lesquelles il peut compter pour recruter les éléments de ses armées et aux lieux dotés de significations religieuses, voire et cela constitue déjà un raffinement les délimitations sur un plan géographique des villes (et partant des villages) soumises à son pouvoir... Tout dépend des progrès de sa cartographie et l'histoire des fronts, des marches et des frontières est très liée au progrès de la cartographie...

 

Des types différents de frontières

Michel FOUCHER distingue cinq types de frontière. Il calcule que de nos jours le monde politique est divisé en plus de 250 000 km de frontières terrestres, se décomposant en enviant 280 dyades. La tendance générale est à l'augmentation du nombre de dyades du fait des successions d'Etat en Europe et en Afrique. Et parmi ces frontières, on peut selon lui esquisser une typologie des réalités frontalières contemporaines.

- Un premier type de frontière met en situation de séparation-contact des entités à économies fortes et des aires en voie de développement et à croissance démographique encore forte. Il songe ici à la très longue dyade américano-mexicaines, ligne ponctuée de villes jumelles très actives et à l'économie intégrée ; c'est le contraste de développement qui fonde ici le fait régional articulé autour des villes frontières. Dans une large mesure, ce phénomène se trouve entre les deux rives de la Méditerranée, mais la discontinuité maritime permet des contrôles plus efficaces, qui n'effacent pourtant ni l'histoire coloniale - domination de la rive Nord sur la rive Sud - ni les flux idéologiques (et religieux d'ailleurs...). Les relations entre sociétés des deux rives restent durablement marquées du sceau du malentendu. Les politiques de fermeture migratoire pratiquées par l'Union Européenne ne peuvent qu'accentuer les frustrations dans les sociétés en crise de la rive Sud et entretenir des tensions politiques durables.

- Un deuxième type de frontière correspond aux fronts ethniques actifs, notamment aux confins serbo-croates et à l'intérieur de la Bosnie, ainsi que dans le Caucase, pour les États successeurs de l'Union Soviétique. Le fait majeur tient à ce que le but de guerre central est la modification des frontières démographiques par des pratiques de transferts forcés de populations. On doit constater que depuis le début de ces guerres - 1989 dans le Caucase, 1991 pour l'ex-Yougoslavie - cet objectif a été largement atteint. Les puissances extérieures n'ont fait qu'assister passivement à ces pratiques, espérant sans doute qu'elles permettraient ensuite d'obtenir des accords de paix, transformant les fronts militaires en frontières de régions autonomes ou même d'États. En tout état de cause, le principe de non-changement des frontières par la force est bafoué, puisque la plupart des parties en conflit visent à construire un État national à base mono-ethnique.

- Un troisième type désigne les frontières incertaines, dont le cas de la Russie, la plus longue enveloppe frontalière du monde, est le plus marquant. L'incertitude, liée à l'histoire de la formation de l'empire russe, concerne d'abord les limites avec la Biélorussie, à l'identité floue et l'Ukraine, à l'identité trop complexe pour être pleinement assurée. Les frontières actuelles entre ces 3 États combinent des héritages administratifs, des conquêtes, des modifications de limites liées à des considérations de géographie électorale ou simplement de l'arbitraire. IL faudrait sans doute ajouter à cette description de Michel FOUCHER des influences culturelles et religieuses croisées difficilement traduisibles en séparations franches.

- Un quatrième type, d'importance croissante, concerne les frontières contestées ouvertement ou considérées comme injustes par l'imaginaire collectif, même si cela reste masqué par la diplomatie. Le conflit armé récent entre l'Équateur et le Pérou, à l'initiative de ce premier État, semble t-il est venu rappeler le refus à Quito, notamment dans l'armée, des conséquences territoriales de la défaite de 1924 sur le piémont amazonien équatorien. La guerre du Cachemire combine à la fois l'action d'un mouvement séparatiste cachemire opposé à la mainmise indienne et le jeu d'influence du Pakistant, lui-même en recherche constante, depuis 1947, d'une reconnaissance définitive de son indépendance par le pouvoir de Delhi. Michel FOUCHER classe aussi dans cette catégorie les frontières chinoises du Nord, qui continuent d'être perçues comme issues des traités inégaux avec la Russie, lorsque la Chine était en position de faiblesse. Cette représentation est d'autant plus vive que les vastes régions non Han de la Chine, celles situées hors de la Chine des dix-huit provinces, restent une préoccupation majeure de Pékin, qui pratique, tant aux confins de l'Inde au Tibet qu'à ceux de la Russie et du Kazakhstan dans le Xinjiang, ou de la Mongolie en Mongolie intérieure, une véritable stratégie de colonisation ethnique pour modifier le rapport de forces démographiques. Une semblable stratégie d'influence s'exerce à propos des frontières maritimes en mer de Chine méridionale.

- Le cinquième type est celui de frontières en suspens. Ces tracés provisoires ont en commun d'être issus de lignes de front : ligne Attila à Chypre depuis 1974 entre Grecs chypriotes et Turcs chypriotes, ligne de démarcation (zone démilitarisée) longeant à peu près le 38e parallèle dans la péninsule de Corée, ligne verte séparant la Cisjordanie d'Israël et frontière militarisée du plateau du Golan et de la vallée du Jourdain.

- On pourrait, toujours selon Michel FOUCHER, ajouter un sixième type de frontière, frontière entrouverte, qui s'est mis en place depuis le début des années 1990 au contact de l'Europe centrale et des confins de la Russie : on circule sans visa entre Russie et Biélorussie, Ukraine d'une part et Pologne d'autre part... La question de l'étendue de l'Union Européenne modifie de manière importante la perception des frontières, non seulement entre États membres, mais aussi avec les États immédiatement à proximité. Il faut dire que c'est moins à l'issue d'accords conclus en bonne et due forme, établissant des frontières fixes que le manque de moyens et le manque de volonté politique de la part des pays les plus importants de l'Union de mettre en place les contrôle aux frontières de l'Union Européenne. Il ne sert pas à grand chose de clamer l'opposition aux mouvements migratoires qui traversent l'Union, si par ailleurs ne se met pas en place une véritable politique commune de contrôle des frontières (notamment à cause de politiques économiques affaiblissant les États membres...).

Le modèle ouest-européen de frontières dévaluées, où les principes de libre circulation des biens et des personnes sont appliqués de manière extensive, peine à s'établir de manière définitive, non seulement à cause des traditions multiséculaires des États qui composent l'Union Européenne, mais également parce cette Union peine, à l'inverse d'un État fédéral comme les États-Unis d'Amérique, à trouver les ressources suffisantes à des politiques internes et extérieures cohérentes. L'exemple du Brexit, séparation attendue soumise à versatilités politiques de la Grande Bretagne, est là pour rappeler que les frontières de l'Union Européenne sont loin de représenter une réalité pérenne, notamment parce qu'il existe par ailleurs des configurations économiques et politiques particulières entre certains États de l'Union.

 

Une nouvelle problématique frontalière historique

      Michel FOUCHER constate la montée d'une nouvelle problématique frontalière, issue directement de la fin de la guerre froide. 

L'effacement de la frontière inter-allemande, pourtant internationalement reconnue, a ouvert la voie à d'autres mutations. Certaines ont été conduites de manière négociée bien que sans consultation des populations concernées, comme lors de la séparation entre tchèques et Slovaques. D'autres sont plus incertaines, même si la majorité des États successeurs de l'Union Soviétique ont été assez raisonnables pour suspendre toute remise en cause des tracés issus des limites inter-républicaines antérieures (on songe aux États baltes notamment...).

L'attitude générale des pays membres du Groupe de contact sur l'ex-Yougoslavie reflète une ambiguïté : ils considèrent les limites des ex-républiques comme des frontières d'État mais constatent que cette position ne correspond pas aux réalités militaires et que des fronts s'y sont substitués en Bosnie. Les formules de reconnaissance croisée des nouveaux États entre eux, complétées de l'acceptation implicite de formes confédérales permettant à des minorités de choisir, à terme, des apparences différentes, fournissent sans doute l'habillage diplomatique apte à concilier le droit international classique et la réalité. On doit en tout cas noter que la transformation de limites administratives internes en frontière d'État n'est pas acceptée par les minorités les plus radicales. Faute d'voir reconnu ces faits, les transferts forcés de population ont eu lieu, avec tous les drames humains et les crimes que l'on sait. L'intangibilité des nouvelles frontières est donc parfois une fiction.

Le paradoxe est que ce retour des ambitions nationales laisse les États influents au plan international dépourvus de moyens d'action, soit que les outils stratégiques de la guerre froide, comme le nucléaire, mode de gestion de frontières fixes, restent ici vains, soit que la pratique de frontières ouvertes et dévaluées par le jeu de grands réseaux d'échanges entre pays développés rendent ceux-ci incapables de gérer ce type de crise. Il importe pourtant, d'abord en Europe, que le processus de reconnaissance mutuelle des frontières, assortie d'une réaffirmation par les majorités du respect du droit des minorités, se poursuive, après les premières avancées obtenues lors des deux conférences de Paris de 1994 et 1995 ayant abouti à la signature du Pacte de Stabilité. Mais cette détente dans les relations de voisinage n'est possible que si des perspectives d'intégration dans un Europe ouverte et démocratique sont bientôt suivies d'effet. Il faut également rappeler que si l'installation de régimes démocratiques favorise la pacification des rapports de contiguïté, celle-ci reste difficile dans des États dont les cadres territoriaux ne sont pas légitimement fixés. Si l'absence de transition démocratique est le premier facteur des guerres yougoslaves, il reste aussi que l'avènement démocratique  sera postérieur à la fin de l'état de guerre. Il y a en effet une corrélation étroite entre identité nationale et expérience démocratique, et celle-ci implique l'existence d'un cadre territorial accepté. 

Bref, malgré les apparences, il n'y a pas en soi de problèmes de frontières. Il n'y a que des questions relatives au rapport que les groupes nationaux et leurs dirigeants entretiennent acec ces limites de l'imaginaire collectif. Il faut donc beaucoup de vertu civique et de courage politique pour accepter de "spiritualiser" les frontières. L'expérience ouest-européenne d'une Europe aux frontières acceptées et dévaluées après des siècles de luttes frontales ouvre une voie inédite. 

 

Des contradictions qui rendent insolubles la question de frontières

On peut, au terme de cette analyse de Michel FOUCHER poser un certain nombre de questions non résolues et pourtant abordées dans les différentes commissions post guerre. La question des disséminations d'armements de toute sorte, la question de la viabilité économique des entités que l'on tente de construire, la question également des différences culturelles et religieuses, demeurent des écueils non seulement pour l'établissement de frontières, aussi poreuses qu'elles soient aux échanges de toute nature, sûres et reconnues, mais également à la stabilité des délimitations des zones de front... Tant que l'on a affaire à des acteurs déterminés à se tailler leur territoire, sur fond de trafics d'armes, de drogue et d'hommes, femmes et enfants, en dignes féodaux, non contrebalancés par des autorités culturelles, religieuses ou simplement militaires, il est impossible d'établir ces frontières sûres et reconnues. Tant que des chaînes souvent occultes de solidarité existent entre des intérêts puissants, économiques et politiques extérieurs et des intérêts locaux, les négociations dans les instances internationales restent vaines. Des États qui auparavant se pensaient (au temps de la guerre froide par exemple) en gendarmes du monde, États-Unis en tête, non plus les moyens des pressions sur des acteurs locaux déterminés. Les principes mêmes qui guident l'action économique de classes dirigeantes libérales (un peu naïves au demeurant) s'opposent directement à l'établissement d'une pacification véritable des territoires. On peut même penser que sachant qu'ils n'ont plus ces moyens (idéologiques ou/et matériels), nombre d'États se contentent de maintenir dans maintes régions une situation chaotique, des désordres permanents, pour tout simplement laisser ouverts à l'action de grandes firmes (minières, énergétiques...) de petites fractions réservées et sécurisées de territoire. La question de frontières sûres et reconnues, pourtant garante d'un développement économique favorable aux populations, n'est pas dans l'agenda prioritaire de ces États-là.

Pour rester à un niveau de conflictualité le moins élevé, il suffit d'examiner les questions relatives au Brexit, pour se rendre compte des possibles désordres (graves sans doute et mal évalués aujourd'hui) de toute sorte qui peuvent survenir... Sans doute sommes-nous à une sorte de croisée des chemins où la question des frontières va se poser de manière radicalement différente entre montée de féodalités (qui ne disent bien entendu pas leur nom) et échanges économiques et culturels généralisés. L'existence même de ces entités États est peut-être à plus ou moins long terme en question. 

 

 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Fayard, 1989, réédition 1991. 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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