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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 13:19

      Mikhaïl Vassilievitch FROUNZÉ est un homme politique soviétique, bolchévique de la première heure et lune des théoriciens militaires les plus brillants.

 

Un activiste révolutionnaire armé

   Il participe à ses premières activités révolutionnaires à St Petersbourg dès son arrivée de Kirghizie d'où il est émigré. Il prend part à la révolution de 1905 à Moscou à la tête d'un groupe de travailleurs. Nommé ensuite délégué du Parti bolchévique aux côtés de TROTSKI, STALINE, ZINOVIEV et LÉNINE, il s'entretient avec ce dernier sur la nécessité de mieux organisé la lutte armée révolutionnaire. A partir de 1907 jusqu'en 1915, il est tour à tour arrêté, condamné à mort, incarcéré, recondamné à mort et finalement déporté en Sibérie. Il s'échappe et se retrouve à Moscou en 1916, puis en 1917 à Minsk comme chef d'état-major des troupes révolutionnaires. 

En octobre 1917, il est à Moscou à la tête d'un détachement de 2 000 hommes avec lesquels il s'empare de l'Hôtel Métropole. Avec l'aide d'autres troupes venues en renfort, il prend d'assaut le Kremlin. A la fin de l'année suivante en 1918, en pleine guerre civile, le commandement bolchevique le place à la tête de la Quatrième Armée. Malgré les limites de son expérience pratique de la guerre, il se révèle un stratège talentueux. Il prend rapidement le commandement du front oriental et défait KOLTCHAK avant de se retrouver à la tête du commandement du front sud où il bat WRANGEL, ce qui lui permet de mettre fin aux hostilités, la guerre civile était officiellement terminée le 6 novembre 1920. Cependant, un ancien subordonné de FROUNZÉ, l'anarchiste Nestor MAKHNO, mène une campagne insurrectionnelle en Ukraine. Utilisant la tactique de MAKHNO pour le combattre, il écrase l'insurrection (1921). Sur le front politique, FROUNZÉ est élu au comité central du Xe Congrès. De retour en Ukraine (1922), il prépare les débats pour le XIe Congrès au cours duquel il s'oppose à TROTSKI qui préconise le retour à une armée classique. Nommé à divers postes de haut commandement militaire, il meurt subitement en 1925 à la suite d'un intervention bénigne dans des circonstances suspectes.

 

Un théoricien de premier plan

      C'est au titre de théoricien de la guerre que l'influence de FROUNZÉ se fait le plus sentir. Elle est durable : il est l'une des figures militaires les plus importantes de l'histoire de l'Union Soviétique et l'un des théoriciens militaires communistes les plus stimulants. C'est à partir du différend qui l'oppose à TROTSKI que s'élabore sa "doctrine militaire unifiée". Cette notion est présentée la première fois au Xe Congrès, sous la forme de 22 thèses préparées conjointement avec GUSEV. Il est persuadé que la guerre civile n'est que le début d'un long combat à venir face à des forces impérialistes plus avancées techniquement et décidées à détruite l'URSS. Cette dernière doit réagir au plus vite en définissant sa stratégie de défense. En faisant table rase du passé russe, FROUNZÉ, contrairement à TROTSKI, veut établir une doctrine sur des bases nouvelles visant à combiner l'expérience militaire soviétique (la guerre civile) avec l'idéologie politique marxiste. La volonté supérieure de l'Armée rouge et les tactiques développées durant la guerre civile (mouvement et offensive) constituent le meilleur moyen de vaincre des armées plus avancées. TROTSKI s'oppose à cette doctrine, mais FROUNZÉ ne s'avoue pas vaincu et décide de mieux développer les divers aspects d'un théorie qui reste valable à ses yeux.

En 1921, il publie un article, Une doctrine militaire unifiée et l'Armée rouge, où il présente les éléments fondamentaux de sa doctrine militaire "renforcée" qu'il défend de nouveau au XIe Congrès. Il préconise la mobilisation générale de l'État et de la population pour l'effort de guerre (une approche qui rappelle celle de LUDENDORFF pour l'Allemagne). Toutefois, il est méfiant à l'égard des masses paysannes, au caractère défensif, et leur préfère les classes ouvrières, au caractère naturellement offensif. Partisan d'une forte centralisation au niveau politique et militaire, il se montre réticent à l'idée, populaire chez les soviétiques, de bâtir l'armée au moyen de milices territoriales qui, selon lui, risquent de diviser le pays en factions rivales. Soucieux de la préparation morale des troupes, il accorde une égale importance à leur endoctrinement politique et à leur préparation militaire. Son analyse sur l'avenir de la guerre est marquée par sa vision marxiste du devenir humain où, à long terme, les forces ouvrières du monde entier, incarnées par l'Armée rouge, l'emporteront sur les forces bourgeoises. La guerre future prendra la forme d'une guerre civile à l'échelle internationale. Pour y faire face, l'URSS doit se préparer dès maintenant en prenant pour modèle la guerre civile. Sa propre expérience et les leçons qu'il tire de la guerre civile le confortent dans l'idée que l'Union Soviétique doit adopter une approche stratégique fondée sur l'offensive. Il loue la mobilité que procurent les unités de cavalerie et s'intéresse au développement de l'aviation et du char motorisé, tout en restant plus mesuré que la plupart des théoriciens de la guerre aérienne et du combat mécanisé qui émergent à cette époque en Europe et en Amérique. Il encourage la coopération interarmées et la flexibilité dans le domaine des formations tactiques. Adepte du mouvement et partisan de l'activité continuelle des troupes, il veut développer le combat nocturne. Conscient des limites financières de l'Union Soviétique, FROUNZÉ préfère mettre toutes les ressources possibles au service des forces mobiles à caractère offensif tout en comptant sur les obstacles naturels pour la défense du pays face aux envahisseurs. Cette vision annonce de manière prophétique les événements de la Deuxième Guerre mondiale. (BLIN et CHALIAND)

Les opinions aujourd'hui sur ses apports ne font pas l'objet d'un consensus, même après tant d'années. Certains (Jacques SAPIR) estiment qu'il est bien plus un grand organisateur qu'un grand stratège et eut surtout le mérite de créer une atmosphère favorable au débat intellectuel qui allait alors se développer par la suite au sein de l'Armée, au grand dam d'ailleurs de STALINE, qui continuera ses purges au point de décapiter à l'orée de la seconde guerre mondiale l'ensemble de la tête de l'armée soviétique. 

 

Le contexte d'une rivalité au sommet de l'Union Soviétique

   Alors que la jeune Union n'est pas encore réellement établie, tant sur le plan des doctrines militaires que sur le plan des institutions politiques, les rivalités font rage entre les diverses personnalités à la tête du Parti Communiste, notamment entre STALINE, LÉNINE et TROTSKY. S'ils parviennent à travailler ensemble dans le feu de la guerre civile, c'est surtout une succession de campagnes militaires qui déterminent la place de l'un ou de l'autre, et chacun, dans une sorte de jeu sinistre de chaises musicales, détermine tour à tour, les contours de la doctrine militaire en théorie puis en action... Proche de ZINOVIEV, FRUNZE ne peut se s'opposer aux tentatives de STALINE de mettre la main sur l'ensemble de l'appareil politique soviétique, et lorsque TROTSKY est écarté, il prend en main un court temps l'ensemble des destinées de l'appareil militaire. C'est entre 1923 et 1925 qu'il y donne la pleine mesure de ses orientations et de son énergie, même si dans ce laps de temps et encore plus après sa mort encore mystérieuse, ses principes ne l'emportent pas. En effet, excellent organisateur, il mène le basculement d'une logique de milices armées à celle d'une armée moderne structurée par une organisation et une doctrine, et sont réintégrés dans l'armée les cadres de l'ancienne armée russe.

C'est à l'écart de la communauté internationale que la Russie soviétique essaie de développer une pensée originale. L'auteur le plus important, qui vient après FROUNZE, après 1925, est le général Alexsandr SVECHIN, dont l'oeuvre abondante est dominée par une synthèse (Strategifa, 1926, 1927, traduction anglaise en 1992), laquelle est considérée aujourd'hui comme un classique. Plusieurs auteurs définissent le concept d'art opératif et développent la théorie des opérations en profondeur, qui sera étudiée avec attention par les Allemands dans les années 1930. Cette école réaliste est soutenue par TROTSKY, qui estime qu'"on ne peut pas construire un règlement de campagne avec le marxisme". Elle se heurte à FROUNZE, soutenu par le futur maréchal TOUKHACHEVSKI, qui plaide pour une "doctrine militaire unique" qui "doit être l'expression de la volonté unique de la classe sociale au pouvoir". Ce dernier n'hésite pas à attaquer ses adversaires sur le plan idéologique en les accusant de déviationnisme, ce qui ne l'empêche pas d'être liquidé, comme SVECHIN. Il en résulte une stérilisation du débat militaire à partir des années 1930. Mes riches développements des années 1920 ne sont redécouverts que beaucoup plus tard, dans les années 1980 et... aux Etats-Unis. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

Walter DARNELL JACOB, Frunze : The Soviet Clausewitz, 1885-1925, La Haye, 1969. Makhmut Akhmetovitch GAREEV, M. V. Frunze-voennyi teork, mOSCOU, 1987, traduit en anglais : M.V. Frunze-Military Theorist, Washington, 1988. I.G. VIKTOROV, M. V. Frunze i voprosy sovetskoy voyennoy ideologi, Moscou, 1951.

Jacques SAPIR, Frunze Mikhail Vassilievich, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Jean-Christophe ROMER, La pensée stratégique russe au XXe siècle, Economica/ISC, 1997. 

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