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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 08:26

    La présentation habituelle des théories et pratiques de l'organisation scientifique du travail mettent surtout en avant la mise en place d'une rationalisation de la production et de la distribution des biens et des services. Mais elle fait partie d'un ensemble plus vaste de modernisation de la société occidentale. Avec des variations parfois considérables d'un auteur ou praticien à un autre, elle déteint aujourd'hui sur le monde entier avec des effets qui eux-mêmes sont très variables. 

   Méthodes de gestion et d'organisation des ateliers de production, mises en oeuvre surtout pour augmenter la productivité des ouvriers et des techniciens au profit des entreprises, accessoirement comme moyens d'intéressement aux tâches des travailleurs, aspect qui officiellement est à l'origine de la mise en place dans les entreprises de directions des ressources humaines. Ces méthodes sont développées et mis en application industrielle par nombre de praticiens et de chefs d'entreprises, successivement par nombre de personnalités à partir de l'aube même de la révolution industrielle, très tôt en Europe, qui s'efforcent par ailleurs de théoriser leurs pratiques, comme Pierre-Paul RIQUET, VAUBAN, Frédéric JAPY, William LEFFINGWELL, Henri FAYOL, Frederik Winslow TALYLOR. Si l'organisation scientifique du travail est souvent assimilée au taylorisme, ce dernier n'en constitue qu'une variante. Souvent, il s'agit de mieux contrôler les travailleurs afin d'éviter l'expression des conflits sociaux. 

   Déjà au XIVe et XVe siècle, l'Arsenal de Venise - probablement la plus grande usine de l'époque - pratique dans le domaine de la construction navale des techniques d'organisation très évoluées : spécialisation et organisation du travail à la chaîne, ce qui permet d'armer très rapidement toutes sortes de navires commerciaux et militaires.

Des cas isolés d'expérimentation de nouvelles méthodes de travail apparaissent ainsi ici et là avant que n'apparaissent le machinisme et le processus d'industrialisation. Il ne s'agit pas simplement de problèmes "techniques. Le conflit entre corporations de travailleurs, souvent spécialisés et dotés d'un niveau d'instruction assez important, remuants et combattifs en ce qui concerne le temps de travail, la rémunération et les conditions d'exercice de leur métier d'une part et un ensemble disparate de chefs d'entreprise, aiguillonnés eux-mêmes déjà par un capitalisme financier (banques italiennes notamment) et parfois soutenus par l'État, souvent dans des secteurs où l'urgence se fait souvent jour - navals et militaires notamment - d'autre part, s'exprime bien en grèves, manifestations, violences en atelier pendant des siècles. Pour que ces méthodes rationnelles soient mises en place, il faut briser un certain nombre de relations étroites entre maîtres et artisans, corporations et autorités diverses, pour y substituer une autre relation, souvent bien plus hiérarchique entre travailleurs et dirigeants d'entreprise. Les grèves telles que nous les connaissons, policées, annoncées, courtes la plupart du temps, n'existent qu'en petit nombre en comparaison des émeutes et de mouvements de destructions de machines. Le refus de ces nouveaux outils de production installés dans les usines et ateliers mes ton pas seulement des mouvements rétrogrades d'humeur et de peur du progrès, ce sont surtout des manifestations de refus de nouvelles relations de travail. Celles-ci s'imposent en de nombreux endroits par la force, avec la participation active des armées, polices et appareils judiciaires, avant de devenir banales dans le paysage des entreprises. 

    Parmi les méthodes souvent employées par l'Organisation scientifique du travail, on retrouve, mais cela de manière plus ou moins systématique et ce n'est qu'au XXe siècle qu'elles se généralisent dans le domaine de la production industrielle, puis des services :

- l'étude du facteur temps, de même que les outils et les méthodes nécessaires. A cette fin sont établis des Bureaux de méthodes, dont l'une des missions est d'analyser et d'évaluer les temps opératoires grâce à la chrono-analyse et à une décomposition fine des mouvements, puis à la méthode des observations instantanées ;

- la supervision fonctionnelle et répartie, et ses avantages sur le système traditionnel du contremaître unique ;

- la standardisation des outils et de leur contexte d'utilisation pour chaque corps de métier, ainsi que les gestes et mouvements des travailleurs de chaque métier ;

- la création d'un département ou d'une salle de planification ;

- l'application du "principe d'exception" en gestion ;

- l'utilisation de règles mathématiques graduées et autres outils permettant d'économiser du temps (comprenant la réglementation fine des temps de pause et de repos) ;

- la préparation de cartes d'instruction pour les travailleurs ;

- la préparation de descriptions de tâches, accompagnées par un large bonus pour la réussite de cette tâche ;

- l'application de taux différentiels ;

- l'utilisation de systèmes mnémoniques pour répertorier les produits manufacturés de même que les outils utilisés dans les industries ;

- l'utilisation de systèmes de routage ;

- l'utilisation de systèmes modernes d'analyse des coûts.

      Ces méthodes sont plus ou moins rigoureusement appliquées et même dans les entreprises les plus modernes, des résistances se font jour pour qu'elles remplissent complètement leurs objectifs, résistances de la part des travailleurs à chaque échelon de la hiérarchie, luttes internes entre services avec parfois des conflits de compétence à la clé. Elles trouvent également leurs limites dans le fonctionnement même du marché et sont soumises aux aléas de la vie économique, mais aussi politiques (temps de paix, temps de guerre...)... Elles n'empêchent pas enfin l'expression, même amoindrie, des conflits sociaux, sous forme de grèves, d'occupations d'usines, de boycotts divers... Les mesures de la productivité elles-mêmes montrent souvent les limites de ces méthodes, même en temps de "calme" social : absentéismes (dus aux problèmes de santé notamment), ralentissement des rythmes de production, mouvements de retraits de la part des travailleurs par rapport aux objectifs de production...

   Lusin BAGLIA indique bien différents aspects des plus importants de la marche vers l'organisation moderne de la production et de la distribution. Elle écrit sur le passage à la modernité qui se manifeste surtout dans les domaines du politique, de l'économique et des formes d'accès à la connaissance. L'émergence de l'État-nation, le développement de la production industrielle à l'usine et l'essor des sciences expérimentales et des technologies complexes illustrent ce passage, qui n'est pas harmonieux et qui comportent même des reculs. L'historiographie actuelle n'est pas suffisamment fine pour faire la part des avancées, des reculs et des échecs de cette modernité, qui est loin d'être uniforme suivant les régions. Hormis des cas frappants comme la Russie où cette modernité est mise en échec par tout un faisceaux de forces sociales parfois contradictoires, cette historiographie, souvent officielle, s'attache surtout à la marche vers le progrès, définie parfois comme inéluctable alors qu'elle est la résultante d'un certain nombre de forces sociales, qui sont toutes très loin de comprendre ce qui se passe... Entre les volontés d'entrepreneurs de satisfaire des demandes privées ou d'État croissantes et de conforter leurs positions sociales et celles des travailleurs très divers qui entendent améliorer leur quotidien dans des conjonctures très aléatoires, de multiples conflits interviennent et c'est le résultats de tous ces combats qui entraine la marche vers la modernité...et qui en colore les formes...

     "L'État-nation, écrit-elle, veut dépasser la diversité et la pluralité pour défendre le principe de l'unité. Il associe une seule nation à l'État, avec sa langue nationale et son territoire homogénéisé, contrôlé par un pouvoir centralisé qui combat l'imprévisibilité et l'incertitude. La modernité va de pair avec l'affaiblissement du local et du poids de la communauté. Elle s'accommode mal de ce qui est spécifique, pour stimuler la généralisation. L'État démocratique moderne est censé s'appuyer sur des critères universels et neutres. Pour être légitime, il doit chasser l'arbitraire et régner en respectant les principes d'égalité et de justice.

De même, avec l'industrialisation, l'activité économique est transférée du cadre domestique vers des organisations spécialisées. Ce mouvement s'accompagne d'une division du travail poussée, pour déboucher sur la production de masse standardisée où c'est moins la qualité que la quantité qui est privilégiée. Le produit artisanal, résultant d'une confrontations entre l'art du fabricant et le statut social et les exigences du client, était unique. Sa valeur n'était mesurable que dans le cadre de relations personnalisées,qui pouvaient prendre la forme de négociations, de marchandages, de compromis au cas par cas. Les articles industriels seront fabriqués par des producteurs anonymes, pour des marchés anonymes et distants. La fiabilité se déplace du producteur aux procédés de fabrication. 

Enfin, dans le domaine de la connaissance, la domination de la science met un terme à la multiplicité des modes d'accès à la vérité (...). L'intuition, les sens, les capacités cognitives, le vécu, ou la subjectivité du sujet connaissant cède la place à des appareils standardisés. La méthode scientifique, qui combine observation et expérimentation, doit utiliser des mesures universelles pour aboutir à des résultats universels dont la théorisation demande une capacité d'abstraction élevée pour dépasser les cas concrets.

La modernité substitue la distanciation à l'immédiateté, dans un paysage qui tend progressivement vers la globalité. Elle arrache les échanges et les interactions aux contextes locaux auxquels ils étaient confinés et les reconstitue dans des espaces lointains où des transactions peuvent avoir lieu avec des inconnus. Simultanément, elle substitue au principe de la confiance à des personnes connues celui de la confiance en des systèmes et en des experts. Elle met les données chiffrées au coeur de la gestion de l'organisation sociale et des rapports sociaux, pour traiter d'une diversité de situations en les ramenant à des principes communs. La définition des paramètres pertinents et le choix des techniques de mesure reviennent désormais aux experts."

C'est à travers la standardisation du temps et des mesures, préparées d'ailleurs très antérieurement dans les lieux qui requièrent la discipline collective, les monastères des ordres religieux, puis les casernements des armées, que cette modernité avance. Le contrôle de l'espace, du temps et de la technologie s'organise dans l'usine et la caserne, pour se ramifier ensuite dans l'ensemble de la société, dans des modalités différentes suivent les régions. L'organisation scientifique du travail est finalement une des facettes de l'organisation non moins scientifique de la société, dans de multiples domaines, qui va de l'éducation à l'urbanisation... 

 

Lusin BAGLA, Sociologie des organisations, La Découverte, collection Repères, 2003. A. GIDDENS, La constitution de la société, PUF, 1987 ; Les conséquences de la modernité, L'Harmattan, 1994. 

 

 

SOCIUS

 

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commentaires

zeugma 22/06/2018 12:22

excellent point de vue de l'interactivité des fonctions primaires et secondaire de l'organisation sociétale...

resterait à distinguer philosophiquement l'échange du partage et l'efficacité de l'efficience...

merci à vous...

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