Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 15:43

    L'économiste et sociologue américain Herbert Alexander SIMON, Prix Nobel d'économie en 1978, place au centre de sa pensée la psychologie cognitive et la rationalité limitée. Ses travaux d'économie interrogent l'efficacité du fordisme et remettent en question les théories néo-classiques. Ses études sur l'organisation et les procédures de décision, ainsi que sur l'intelligence artificielle le placent au premier plan aux Etats-Unis.

   Herbert SIMON cherche ce que la science peut dire de la raison en partant de l'observation des faits. Cela l'amène à se démarquer de la "rationalité substantive" et à se tourner vers la rationalité procédurale. La rationalité substantive est comprise comme la rationalité parfaite des néo-classiques français et d'une partie de l'école autrichienne, qui suppose que de facto l'individu dispose de toute information et de suffisamment de capacité de "calcul" pour prendre la décision optimale ou, en utilisant une formule du XVIIIe français, celle menant au meilleur des mondes possibles, formule tournée en dérision par les philosophes des Lumières. 

    Dans son ouvrage de 1945, Administrative Behavior, Herbert SIMON distingue entre autres :

- la décision objectivement rationnelle, fruit d'un comportement visant à maximiser les valeurs données dans une situation donnée ;

- la décision subjectivement rationnelle, qui maximise les chances de parvenir à une fin donnée en fonction des connaissances réelles de l'individu ;

- la décision consciemment rationnelle, qui ressort d'un processus conscient d'adaptation des moyens aux fins. Elle devient intentionnellement rationnelle si l'adaptation est faite de façon délibérée ;

- la décision rationnelle du point de vue de l'organisation, qui sert les objectifs de l'organisation;

- la décision personnelle rationnelle, qui obéit aux desseins de l'individu.

Cette manière de bien distinguer les niveaux de décision permet de penser à la fois les coopérations et les conflits, dans des points de vue différents, bien loin des manuels de management que l'auteur ne se prive pas de critiquer.

La limite de la rationalité individuelle provienne de la capacité biologique de son cerveau face au nombre d'informations produite dans son environnement. Il y a toujours écart entre action et réalisation des fins.

     Pour Herbert SIMON, "la procédure de calcul rationnel est intéressante seulement dans le cas où elle n'est pas triviale - c'est-à-dire lorsque la réponse substantiellement rationnelle à une situation n'est pas immédiatement évidente". La procédure devient importante à étudier lorsque l'agent n'a pas une information complète. En effet dans ce cas il ne peut trouver de solution optimale et il va arrêter ses recherches d'information quand il aura trouvé une solution satisfaisant ses besoins. Si l'étude des procédures et des organisations est importance pour lui, c'est qu'il convient malgré tout de prendre les meilleures décisions possibles et donc de suivre des processus qui amènent à la solution la plus proche de l'optimum.

L'intérêt de l'organisation dans le processus de décision est triple :

- la création et l'utilisation de procédures routinières permet de mieux faire face à l'incertitude ;

- l'organisation permet de diviser le processus de décision entre plusieurs agents ;

- le fractionnement de la prise de décision permet de limiter le risque d'erreur et peut aider à la correction des erreurs de décision.

La cohérence des décisions à l'intérieur de l'organisation est permise par :

- l'autorité qui s'appuie sur un système de sanctions et de récompenses.

- la loyauté qui consiste pour l'individu à intégrer les objectifs de l'entreprise. Celle-ci dépend de ce qu'apporte l'organisation à l'individu en échange de sa docilité et de la capacité des individus à élargir leurs "horizons humains", c'est-à-dire d'"accepter que notre sort soit lié au sort du monde tout entier". Pour SIMON; "nous pouvons, sans entrer en contradiction avec la doctrine du gène égoïste introduire des mécanismes pour le changement évolutionniste d'une société toute entière qui imposent des critères sociaux dans le processus de sélection". 

  L'oeuvre d'Herbert SIMON s'étend sur cinq décennies et il aborde l'intelligence artificielle dès les années 1960, en décrivant bien les limites des "nouvelles technologies" tout en étant sans doute un peu trop optimiste sur les impacts de leurs développements. L'ordinateur a deux facettes : reproduction de la pensée humaine et systématisation de la pensée humaine, Il en vient à dire ce qu'est la pensée humaine.  On peut penser a contrario que cette reproduction de la pensée humaine est si systématique qu'il est peut être vain d'y trouver autre chose... L'intelligence artificielle peut très bien calculer à l'infini des problématiques fausses...

  Peu de ses ouvrages ont été traduits en français et l'on suit souvent la traduction d'Administration Behavior réalisée par Claude PARTHENAY.

 

    Quarante ans après la parution du livre de 1945, Xavier GREFFE écrit, dans la présentation de l'édition française : "L'analyse d'Herbert Simon représente (...) un renouvellement complet de l'analyse des organisations, peut-être même plus simplement la première analyse véritable, tant il est vrai que celles qui précédaient n'étaient que transposition ou importation (...). Tout l'intérêt de (cette analyse) vient de ce que les progrès de méthode qu'elle représente ne se font pas ici aux dépens de la pertinence ou de la capacité d'interprétation. C'est le principal intérêt de cette thèse, celui qui a largement justifié l'attribution du prix Nobel de Sciences économiques à Herbert A. Simon en 1978".

SIMON réalise cette étude pour doter la science économique d'outils qui permettent l'analyse scientifique du fonctionnement des organisations. Dans une perspective analogue à celle de Chester BARNARD, il considère que l'activité administrative s'exerce dans le cadre d'organisations formelles. Ces organisations sont composées d'individus rationnels qui s'efforcent de coopérer pour des objectifs rationnels. Mais le sociologue américain ne s'arrête pas là. Dans un ouvrage de 1958 (Organizations, New York, John Wiley & sons) écrit conjointement avec James MARCH, il fait le point des travaux antérieurs réalisés sur ce thème et met en évidence leur caractère cumulatif et en souligne les limites. Leur approche critique, qui s'appuie sur des recherches effectuées par les psychologues, les psychosociologues et les sociologues de diverses universités, particulièrement celles réalisées par Kurt LEWIN et ses collègues au Survey Research Center de l'Université du Michigan sur la satisfaction au travail, est devenu une référence incontournable. Ils montrent l'existence de rationalités limitées, qui résultent de décalages entre objectifs et résultats, décalages induits par le fait que les individus prennent continuellement des décisions, en tenant compte de leur propre système d'information incomplet sur la réalité, qui les conduisent à souvent des simplifications dans un système par nature complexe. Ils réduisent l'incertitude en simplifiant les données du problème à résoudre. Du fait des pratiques et des habitudes, notamment de pouvoir et d'influence au sein des organisations, les modèles de décision ne sont pas strictement scientifiques et strictement rationnels. Ce qui importe, c'est l'ampleur des informations nécessaires pour traiter les problèmes, et ce qui est mettre au coeur de la compréhension de ce qui se passe réellement, c'est la représentation que les individus eux-mêmes, sur la base d'informations obligatoirement partielles, font et des objectifs eux-mêmes et de leur réalisation. (Catherine BALLÉ)

SIMON ne fait pas une sociologie du conflit dans l'organisation, il démontre l'existence des sources de conflit pour comprendre comment elle fonctionne réellement. 

 

 

Herbert SIMON, Administration et processus de décision, traduction française du livre de 1945, Economica, 1983.

Claude PARTHENAY, Herbert SIMON : rationalité limitée, théorie des organisations et sciences de l'artificiel, document de travail CEPN (Paris XIII et université de Cergy Pontoise). Voir fr.scrib.com.

Catherine BALLÉ, Sociologie des organisations, PUF, collection que sais-je?, 2010. 

 

SOCIUS

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens