Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 12:13

    Au sortir de la première guerre mondiale, la distance entre différents pacifismes, encore jusque là aux frontières poreuses, tant au niveau idéologique qu'au niveau des pratiques de leurs acteurs et militants (voir leurs rencontres au fil des événements), s'accroit et devient suffisamment forte pour que l'on puisse parler de conflictualités ouvertes. Ainsi entre les différents acteurs de la paix par le droit, mis à l'écart aux débuts des années 1910, et les tenants de la révolution sociale, surtout après la révolution bolchévique de 1917, qu'ils soient anarchistes et/ou marxistes, se creusent des écarts tant au niveau de la parole que des actes. 

    Une fois la guerre gagnée, ce qui domine, sous la pression d'ailleurs des initiatives du président américain WILSON, et parce que la France sort très affaiblie, sur les plans démographiques et financiers, ce sont les initiatives pacifistes émanant des gouvernements qui se multiplient durant les années 1920. Ce climat, si différent de celui des années 1930 suivantes, et avant la grande crise du capitalisme de 1929, aboutit à une série d'accords et à la formation de la SDN, consacrant ainsi les arguments des partisans de la paix par le droit. Dans ces pays occidentaux, des mouvements souvent marginaux mais remuants, ébauchent d'autres projets pacifistes à l'antimilitarisme exacerbé.

Sur le plan des idées et des états des opinions publiques, la première guerre mondiale marque sans doute une étape fondamentale dans l'évolution des sociétés occidentales quand à leur perception de la guerre. Les thèmes guerriers sont dévalorisés, de même que la fonction militaire d'ailleurs, et il n'est plus question de lier l'esprit guerrier au progrès politique, moral et social, et même les propagandes colonialistes (l'Empire français est tout de même au sortir de la Grande Guerre des plus grands...) préfèrent mettent l'accent sur la "pacification" que sur la conquête et la gloire nationale. 

Yves SANTAMARIA et Nadine-Josette CHALINE mettent bien en exergue cette différence de climat entre les années 1920 et les années 1930. Ils soulignent tous deux la coupure entre ces deux périodes ; entre 1929 et 1933 se met en place d'autres préoccupations, liées à la montée du fascisme et du nazisme ainsi qu'aux impasses de la SDN. Ces années 1920 et 1930 peuvent constituer des périodes où pourtant jamais le thème du pacifisme n'a le plus traversé tous les courants politiques et sociaux.

Tant en ce qui concerne les partisans de la paix juridiquement fondée et les partisans antimilitaristes de la révolution socialiste ou anarchiste, ces périodes sont bien celles d'une diffusion de tous les thèmes chers au pacifisme en général. les plaies béantes de la première guerre mondiale agissent comme des révélateurs d'une nécessaire organisation du monde, autour de la paix et de la prospérité, même si les uns et les autres ne mettent derrière ces mots des conceptions très différentes.

On pourrait même écrire bien plus qu'au sortir de la deuxième guerre mondiale, frappé lui par la naissance de la guerre froide. L'émergence d'un régime socialiste qui se dit communiste en Russie, en pleine guerre civile dans les années 1920, ne suscite l'espoir que d'une fraction minoritaire des courants pacifistes lesquelles ne se divisent pas transversalement sur la question sociale, tant encore une fois les horreurs de la première guerre mondiale dominent l'esprit des opinions publiques. 

 

La paix par le droit

      Les efforts de construction d'un système juridique de paix, bien qu'ils soient d'avance obérés par les conditions économiques imposées aux vaincus chez qui on fait reposer l'entière responsabilité du conflit, entrepris par de nombreuses forces laïques et religieuses, aboutissent dans les premiers temps dans un certain enthousiasme. Mais très vite, tant chez les catholiques français (et le Vatican) que chez de nombreux auteurs et organisations qui se définissent comme laïcs et en tout cas hors des religions, se manifestent des inquiétudes, surtout après l'établissement de la République de Weimar en Allemagne, sur ces conditions. Dès le départ, avec les dispositions du Traité de Versailles, les pacifistes, partout en Europe se divisent et le pessimisme ne cessera depuis de s'accroitre. 

Autour de Marc SANGNIER, se retrouvent ceux qui souhaitent la paix par la réconciliation et l'effacement des haines. "Certains, écrit Nadine-Josette CHALINE, en effet, veulent faire confiance à la "Nouvelle Allemagne" qui nait à Weimar et ne pas gêner les débuts de la République déjà si semés d'embûche, car, pour eux, la paix signifie aussi la victoire de la démocratie. Défense de la démocratie et défense de la paix sont inséparables. Catholiques soucieux d'appliquer les recommandations du pape, protestants, agnostiques ou athées venant surtout de la Ligue des Droits de l'Homme, humanistes, se retrouvent pour appeler à une réconciliation franco-allemande sans laquelle la consolidation de la paix et de la démocratie leur semble impossible. Dès la signature de l'armistice la Jeune République, regroupée autour de Marc SANGLIER, et la Ligue des Droits de l'Homme souhaitent renouer avec l'ennemi vaincu, et plus particulièrement avec ceux qui, avant 1914 ou même pendant le conflit, avaient maintenu une volonté de protéger la paix par une entente sur de grands principes." Des congrès sont organisés en Europe, rassemblant de nombreux pacifistes de nombreux pays, des organisations de jeunesse naissent et prospèrent.

Parmi les intellectuels, c'est surtout ceux appartenant à la gauche, souvent anti-cléricaux, libre penseurs, membres de la Ligue des Droits de l'Homme qui discutent des questions liées à la paix. Quelques noms émergent parmi la cohorte d'écrivains et de journalistes, notamment ceux qui s'étaient retrouvés dès 1916 dans la "Société d'études documentaires et critiques sur la guerre." : l'économiste Charles GIDE, les professeurs RICHET, ALEXANDRE et SEIGNOBOS, Le député SIXTE-QUENIN, le général PERCIN, auxquelles se joignent par exemple ALAIN, qui affiche alors un pacifisme radical (Mars ou la guerre jugée, 1921)... Les appels et pétitions se multiplient dans les années 1920. ROLLAND, EINSTEIN, GANDHI, HUXLEY, Bertrand RUSSEL fondent en 1921 l'Internationale des Résistants à la Guerre (IRG)... 

 

Une fascination de la "grande lueur à l'Est", un antimilitarisme de classe

Nadine-Josette CHALINE décrit ainsi la croissance de l'antimilitarisme en France : "L'annonce de la révolution bolchévique suscita (...) bien des espoirs. Le pacifisme était depuis le XIXe siècle un élément majeur de la réflexion socialiste, même si le mouvement avait été incapable de définir une ligne de conduite en cas de guerre et si (...) les sentiments nationaux l'avaient emporté en 1914. Le triomphe de Lénine en octobre 1917 et son mot d'ordre de paix attirent les sympathies des plus ébranlés par la durée du conflit, surtout lorsque les espoirs suscités par Wilson se sont transformés en cruelle déception." C'est comme l'écrit dans un article de 1918 d'Henri BARBUSSE pour la revue Clarté, la "lueur dans l'Abîme". "Bien des pacifistes adhéreront au Parti communiste (constitué en France au congrès de Tours en décembre 1920), ou seront "compagnons de route", parce qu'ils voient en lui le meilleur moyen d'instaurer puis de garantir la paix". C'est le cas des hommes installés à Genève autour de Romain ROLLAND, comme Henri GUIDEAUX ou Jean-Richard BLOCH. 

Nicolas FAUCIER décrit le climat de mécontentement, tant en France qu'en Allemagne ou en Italie et en Russie qui s'amplifie en 1918, de la révolte des marins russes de la mer Noire, de la révolution spartiate allemande, aux occupations d'usines en Italie et qui crée en Europe une situation pré-révolutionnaire. Si la révolution ne se trouve pas au bout du processus, cet état de l'opinion et des forces socialistes débouche sur une recomposition du paysage politique. Dans ce nouveau paysage politique se situe une coupure entre deux internationales, l'Internationale socialiste et l'Internationale communiste, et elle se traduit surtout par une polarisation de plus en plus nette entre partisans et adversaires du communisme tel qu'il s'inspire de l'URSS, sur le plan politique et le plan syndical. Autour de crises politiques causées par l'occupation de la Ruhr en 1923, la guerre au Maroc en 1924, renait un antimilitarisme vigoureux, celui d'une génération de jeunes, plus dynamique et plus réceptive aux idées révolutionnaires. Lequel suscite des campagnes contre la remilitarisation de la Rhur ou encore pour l'objection de conscience. Dans ces campagnes se mêlent souvent anarchistes et socialistes m^me si par ailleurs, ceux-ci développent de plus en plus des thématiques antagonistes. 

 

Commémorations, lamentations, abattements...

   Toute cette agitation ne doit pas faire oublier que la célébration des victimes, des soldats de la première guerre mondiale - on allait instituer le 11 novembre comme date récurrente dans la vie du pays - va de pair avec un concert de lamentations, lui-même s'inscrivant dans un certain abattement moral de l'ensemble de la population. C'est ce que rappelle Yves SANTAMARIA : "Hormis la période de l'Occupation (...) la France allait pleurer ses victimes plus qu'elle ne chanterait ses héros. Dès 1919, les manifestations commémoratives souligneraient davantage la paix retrouvée que la défaite infligée : l'accent était davantage porté sur le coût humain que sur le résultat obtenu. (...)". "(L'amputation) nourrit, dès que les armes se sont tues, une peur du lendemain dont témoignent les professions de foi des élections de 1919. Davantage sans doute que dans "l'homme aux couteaux entre les dents", le bolchévik, la menace alors communément ressentie demeure incarnée par le vaincu au sol inviolé jusqu'à l'armistice." C'est pourquoi, hormis une minorité non négligeable, l'ensemble de la classe politique accueille  bien le Traité de Versailles, sorte de garde-fou pour que le sceptre d'une grande Allemagne s'éloigne définitivement. Les associations d'Anciens Combattants, qui pèsent ensuite sur tous les choix politiques, sont traversées de courants, dont certains sont pacifistes et/ou antimilitaristes. Leurs campagnes sont empreintes de dénonciation contre les excès du nationalisme, mais même les dirigeants socialistes soutiennent l'existence d'une armée forte, farouches défenseurs de la "nation armée", notion jaurésienne. Même s'il existe réellement une désaffection pour les armes, dénoncée entre autres par DE GAULLE, même s'il existe une véritable réception pour l'objection de conscience, l'opinion publique et encore plus la classe politique en reste à ces lamentations inquiètes... L'idéologie de l'arbitrage qui traverse la SDN est soutenue par la majeure partie des hommes politiques et la plupart de ses actions et réactions influence ou est influencée par l'évolution de l'organisation internationale et ses capacités de garantir effectivement la paix, et ceci d'autant plus que les Français pèsent du poids le plus lourd dans les organisations pacifistes internationales. Mais l'absence des Etats-Unis dans la SDN, les difficultés de faire avancer effectivement l'idée d'Europe, les divisions - même au sein du courant pacifiste, causées par les différentes crises coloniales (sans compte la question coloniale elle-même), la grande coupure entre communistes et non (voire anti) communistes, attisent de plus en plus les craintes d'une possible autre guerre (voire les peurs sur la guerre chimique), lesquelles vont se muer en véritable objet principal des débats sous les coups conjoints de la crise économique et de la montée des fascismes. 

 

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005. Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, Le pacifisme du début du XIXe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale, encrage, 2015. Nicolas FAUCIER, Pacifisme et Antimilitarisme dans l'entre-deux-guerre, Spartacus, 1983.

 

PAXUS

         

Partager cet article

Repost0

commentaires