Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 octobre 2018 4 18 /10 /octobre /2018 12:06

     L'oeuvre d'ALAIN, pseudonyme d'Émile-Auguste CHARTIER (1868-1951), Mars ou la guerre jugée, est sans doute la mieux connue en France et ailleurs du philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie français. Antifasciste, pacifiste, il ne semble pas avoir mesuré toutefois la gravité de la situation d'avant la seconde guerre mondiale et la force du nazisme. Il a soutenu les accords de Munich, heurté par les appels des bellicistes appelant à l'union sacrée, mais juste avant la guerre et pendant l'occupation, il ne témoigne pas de la même énergie dont il avait fait preuve autour de la première guerre mondiale. Militant alors à l'approche de la grande guerre dans ses Propos pour la paix en Europe, il refuse la perspective d'un conflit armé avec l'Allemagne? Lorsque la guerre est déclarée sans renier ses idées, il devance l'appel et s'engage, fidèle à un serment prononcé en 1888 lorsque la loi à l'époque permettait aux enseignants d'être dispensé du service militaire? Acceptant le bénéfice de la dispense, il avait juré de s'engager si une guerre survenait, ne supportant pas l'idée - comme nombre d'autres intellectuels d'ailleurs - de rester à l'arrière quand les "meilleurs" sont envoyés au massacre. Brigadier au 3ème régiment d'infanterie, il refuse toutes les propositions de promotion à un grande supérieur. Le 23 mais 1916, il se broie le pied dans un rayon de roue de chariot lors d'un transport de munitions vers Verdun. Après quelques semaines d'hospitalisation et de retour infructueux au front, il est affecté quelques mois au service de météorologie, puis est démobilisé le 14 octobre 1917.

   Artilleur dans une tranchée et sous le feu, témoin du plus meurtrier engagement, il compose au frontale premier d'une suite d'ouvrages qui, de mars, ou la guerre jugée et du Système des Beaux-Arts jusqu'aux Dieux, développe en une ample peinture de l'homme (les Indées et les âges) et une sévère méditation de l'existence (Entretiens au bord de la mer) un projet philosophique original et constant. ALAIN ne cesse d'écrire des Propos sur la guerre, avant et après l'expérience qu'il en fit à l'âge de 46 ans comme engagé volontaire, d'août 1914 à octobre 1917. En témoignent des recueils tels que Le citoyen contre les pouvoirs ou les deux tomes de Suite à Mars.

C'est au coeur de la guerre, du 18 janvier au 17 avril 1916, sur le front de la Woëvre, qu'un jour il entreprend un travail de réflexion suivi et approfondi sur la guerre. premier essai, suivi de deux autres, entre mai et novembre 1919, puis en juillet 1920, d'où sort Mars ou la guerre jugée (1921). Plus tard, en 1936, ALAIN juge utile d'y insérer vingt Propos écrits de 1921 à 1931, mais intercalés aux quelques 93 (courtes) parties de son texte, ils en alourdissent le discours. Il vaut mieux donc lire ces 93 parties, puis ensuite ces 20 Propos, sans oublier de lire également De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, rédigées dès le 14 janvier 1916 à Paris, en 81 parties ou plutôt paragraphes, bien plus précis et incisifs parfois que la tonalité humaniste de Mars ou la guerre jugée. 

   

    François FOULATIER, préfacier de ce livre, écrit que "Alain, simple canonnier, nommé brigadier en février 1915, est et demeure, au sens militaire du mot, au milieu des hommes. Et il n'estime pas que ce soit la plus mauvaise position pour percevoir la réalité de la guerre et su système militaire, la connaître et la juger ; bien au contraire. Armé de la lucidité stoïcienne d'un Épictète jugeant l'esclavage de sa position d'esclave, instruit aussi par la dialectique de Hegel et par celle de Marx, il sait qu'il ne peut avoir confiance, pour l'irrespect et l'incrédulité radicale qui fondent la liberté du jugement, qu'en ceux qui partagent sa condition d'homme. (...)". 

  Ces 93 parties du texte sont autant de thèmes abordés. Ainsi on pourrait lister, si ce n'était fastidieux, ces thèmes : L'amour de la patrie, La guerre nue, Du beau, Animaux de combat, La forge, De l'obligation, De l'irrésolution, Du commandement, Des sacrifices humains, Du duel, De la violence, Le pouvoir, L'esprit théologique, L'esprit de guerre, L'individualisme, Des méchants...

On lira ici les passages de la partie intitulée Dire non :

"Dire non, ce n'est pont facile. Il est plus facile de punir les pouvoirs par la violence ; mais c'est encore guerre ; chacun l'aperçoit aussitôt ; ainsi la gueule du monstre est ouverte partout, d'où vient cette résignation passive. Mais l'esprit mène une autre guerre.

Une grève est déjà puissante ; la grève de l'esprit est souveraine si tout le monde s'y met ; mais si vous attendez les autres, personne ne s'y mettra ; commencez donc. Guerre à vos passions guerrières, si enivrantes dans le spectacle et la parade, dans la victoire surtout. A toutes ces ivresses, dire non.

Chacun cherche sa liberté, mais mal, voulant violence contre violence, et tombant aussitôt dans un autre esclavage. Laissez le corps obéir, cela n'ira pas loin. ceux qui préparent la guerre le savent bien ; c'est votre esprit qu'ils veulent ; j'entends ces jugements confus que l'imitation soutient, que le spectacle et l'éloquence ravivent. Ne buvez point ce vin là. Ne ne peut vous forcer ; l'enthousiasme ne peut être obligatoire. En ces temps où j'écris, la fête de la victoire est proche ; je m'étonne d'avoir entendu beaucoup d'hommes et de femmes, qui, d'ordinaire, n'osent pas beaucoup, dire froidement : "Nous n'irons point là. " Un autre disait entendant les clairons : "Cela serre le coeur"." Il n'y a point de loi qui puisse ordonner que vous soyez hors de vous-même.

Ainsi, devant toute déclamation guerrière, le silence ; et si c'est un vieillard qui se réchauffe à imaginer le massacre des jeunes, un froid mépris. Devant la cérémonie guerrière, s'en aller. Si l'on est tenu de rester, penser aux morts, compter les morts. Penser aux aveugles de guerre, cela rafraîchit les passions. Et pour ceux qui portent un deuil, au lieu de s'enivrer et de s'étourdir de gloire, avoir le courage d'être malheureux.

Savoir, comprendre, affirmer que le sacrifice du pauvre homme est beau ; mais se dire aussi, selon une inflexible rigueur, que le sacrifice n'est point libre ; que l'arrière pique l'avant de ses baïonnettes, comme au temps de l'inhumain Frédéric ; et encore avec moins de risque ; et que ce métier de serre-file à vingt kilomètres est laid. Songez à celui qui ordonne l'attaque et qui n'y va point le premier ; mais retenez la colère, qui est guerre encore ; dite seulement que cela ne peut pas être admirer. Soyez mesureur d'héroïsme.

Et pour ceux qui se jettent en avant, ayant choisi d'être chefs, et payant de leur sang, soyez inflexible encore en votre jugement. Dites qu'être chef absolu à vingt ans, servi à vingt comme un roi n'est pas servi, qu'être dieu à vingt ans pour une cinquantaine d'hommes, cela vaut bien que l'ambitieux accepte le risque. Que ce pouvoir asiatique a ses profits et ses triomphes tout de suite, bien avant l'épreuve mortelle ; et que l'espérance croît avec le grade ; ce qui fait que ceux qui choisissent cela, et s'en vantent souvent sans pudeur, ne se sacrifient point en cela, mais au contraire, à leurs passions ambitieuses sacrifient la foule des modestes qui ne veulent que vivre. Ici vous êtes spectateur ; et ces acteurs emphatiques dépendent de vous. Il n'est même pas nécessaire de siffler ; il suffit de ne pas applaudir. Dire non."

     A de nombreuses reprises, ALAIN aborde la question des causes de la guerre, et écrit, justement que la partie qui suit immédiatement (Par les  causes), que tous ses discours tendent "à faire faire connaître la guerre par ses causes réelles, ce qui détournera du fatalisme religieux." Il se fait plus précis dans ses textes de 1916, ceux aux 81 parties. Ainsi sur le devoir d'obéissance, il milite pour la guerre contre la guerre et argumente en faveur d'une objection de conscience. "Obéir, cela donne le droit de ne pas croire", "Le mal des temps passés, ce n'est pas qu'on obéissait, mais c'est que l'esprit obéissait.". Mais jamais il ne quitte jamais la sphère morale et n'incite pas ouvertement à une action contre la guerre (qui est encore à ses yeux, une guerre). En cela on peut tout juste penser qu'il est en faveur de l'obéissance passive. Du moment que la conscience elle-même n'est pas gagnée à la guerre. Bien entendu, il signe en septembre 1939 le tract "Paix immédiate" du militant anarchiste Louis LECOIN, mais il ne semble pas s'associer à une active objection de conscience qui suppose une désobéissance bien concrète aux ordres de l'armée. Il considère en outre que la collaboration pétainiste est un monde mal...

 

ALAIN, Mars ou la guerre jugée, suivi De quelques unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées, Gallimard, 1935, réédition en 1995. Préface dans cette dernière édition de François FOULATIER. 550 pages.

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens