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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 11:28

       Le romancier et auteur dramatique français Victor MARGUERITE est également une figure du pacifisme de l'entre deux guerres mondiales.

      De formation militaire (École militaire de Saumur-1891-lieutenant de dragons), il abandonne le milieu des armées pour se consacrer à la littérature. Précoccupé par les questions sociales, ardent défenseur de l'émancipation de la femme, partisan du rapprochement entre les peuples, il collabore notamment à La Revue contemporaine, d'Édouard ROD. Il y soutient des opinions sociales de plus en plus avancées et collabore à d'autres journaux dans la mouvance internationaliste et communiste.

    En 1922, il publie son roman virulent La Garçonne qui lui vaut le retrait de sa Légion d'honneur. Rapidement traduit en plusieurs langues, le personnage Monique de ce roman choque la "bonne société", mais des adaptations au théâtre et au cinéma prolongent son succès durant une dizaine d'années. Hormis ce succès qui le place sous les projecteurs, il collabore de 1896 à 1908 à toutes les oeuvres de son frère Paul qui parallèlement publie leurs ouvrages sous son seul nom. Il devient Président honoraire de la Société des gens de lettres.

     De cette fonction, il diffuse des idées pacifistes. Déjà avant cette nomination, il fréquente les mêmes cercles parisiens que de nombreux autres hommes de lettres, tels Maxime LEROY ou J.H. ROSNY (1856-1940), auteur de La Guerre du feu.

Même si ses convictions pacifistes sont réelles et profondes, Victor MARGUERITE varie tout de même dans son parcours intellectuel : après avoir fait publié en 1917 La Terre natale, hymme à la "guerre juste" menée par la France, il fait paraitre en 1919 un ouvrage d'un tout autre ton, Au bord du gouffre, dans lequel il revient sur les premiers mois du conflit, dénonçant les carnages inutiles, l'arrogance et l'incompétence de l'État-major responsable de la "boucherie des premières batailles et (de) la longue invasion du territoire". S'en prenant violemment à CLÉMENCEAU, ce "perd de la victoire", il affirme qu'il "n'y a pas de guerre inévitable" et appelle à la vigilance, car "le Grand Quartier Général, en se dissolvant, n'est pas mort. Il a simplement changé de nom en intégrant ses anciens bureaux. Il s'appelle à nouveau l'état-major de l'armée...". Pour empêcher cette "oligarchie" de nuire à nouveau au pays, les "élites" (c'est-à-dire pour lui les intellectuels) doivent désormais constituer les cadres naturels de la nation ; et le livre se termine par la formule "Si vis pacem, para pacem!"

Son roman La Garçonne, outre un ton féministe porté  à un degré inconnu à cette époque, frappe par la dénonciation du capitalisme sauvage responsable du surarmement et de la guerre. Le succès de ce livre attire l'attention des services de propagande allemands à l'affût d'honorables correspondants dans tous les pays européens, et en coulisse il est approché par un émissaire de la Wilhelmstrasse, qui désormais finance ses publications (en les achetant en masse). Indémpendamment de leur qualité et de l'estime du public, ses publications ont désormais la viabilité assurée. Dans les journaux comme dans les romans, il sert judicieusement et avec discrétion les intérêts allemands en s'attaquant aux ennemis de l'Allemagne, comme dans Les criminels, paru en 1925. Il ne cesse de s'en prendre aux Français tout en étant très discret quant à l'attitude des Allemands. Cette même années 1925, Victor MARGUERITE est à l'origine d'un "Appel aux consciences", dont il rédige la longue introduction, contre les articles 227 à 230 du Traité de Versailles. Figurent parmi les signataires (une centaine), des hommes de lettres (COURTELINE, Léo POLDÈS...), des universitaires (Charles GIDE, les historiens SEIGNOBOS et MAHIEZ), des hommes d'Église et des hommes politiques. Il ambitionne un nouveau "J'accuse" mais finalement l'impact de cet Appel est très modeste, connu surtout dans les milieux intellectuels. Grâce toujours à l'argent allemand, il peut lancer sa revue Évolution, militant en faveur du désarmement universel intégral, de l'objection de conscience, et surtout de la révision du Traité de Versailles. Cette revue ouvre largement ses colonnes aux partisans d'un pacifisme intégral, souvent anarchistes ou communistes chassés du parti, ce qui provoque des frictions avec la mouvance communiste. La montée du nazisme est analysée comme une simple réaction au calamiteux Traité de Versailles. Position défendue également par d'autres, par exemple Félicien CHALLAYE.

Avec ce dernier, Victor MARGUERITE tient le haut du pavé dans la mouvance pacifiste. En 1931, il fait publier La Patrie humaine, où il se présente comme "un volontaire au service d'un idéal fraternel", éloigné aussi bien du christianisme que de la SFIO ou de la IIIe Internationale, "révolution devenue dictature". Il soutient toujours l'objection de conscience et cite en exemple l'Union International des pasteurs antimilitaristes, la Ligue internationale des femmes pour la Paix et la Liberté, le Mouvement International de la Réconciliation, toutes associations qui plus tard purent regretter un tel patronage! Dans la même année, il publie également Non! roman d'une conscience, exposant ses idées sous forme romancée pour les rendre plus faciles d'accès.

Parmi les partisans de la Paix par le Droit, plus on avance dans la décennie, plus les divergences se font jour. Si, avec CHALLAYE, MARGUERITE défend (notamment dans un Appel de 1932, Debout les vivants!) l'idée d'un référendum populaire avant toute déclaration de guerre, en se reférant à la campagne menée en Allemagne sur ce thème par Heinrich MANN, de nombreuses autres voix s'élèvent contre les persécutions, et leur voix se font nettement entendre après 1934, dont son victimes les opposants au régime nazi, y compris les pacifistes allemands. Au sein même de la mouvance proche, comme dans la Ligue internationale des Combattants de la Paix, fondée en 1931 par un groupe de pacifistes inconditionnels autour de l'anarchiste Victor MÉRIC, dont le journal lancé en 1931 prend pour titre celui de l'ouvrage de MARGUERITE, La Patrie humaine, où se retrouvent des pacifistes déjà bien connus, des divergences apparaissent. Dans un ouvrage de 1932, Fraîche et gazeuse, MÉRIC, pour attirer l'attention lance l'idée d'utiliser la bombe comme les faisaient les anarchistes à la fin du XIXe siècle. Les discussions passionnées deviennent très orageuses, notamment à l'occasion du congrès d'Amsterdam contre la guerre de 1932, les difficultés financières du journal aggravant les tensions. Le mouvement continue néanmoins avec le journal créé fin 1933, Le barrage, vendu à la criée ou lors de meetings par René DUMONT et Robert JOSPIN. Des "fêtes", "meetings", "pièces de théâtre", "chansons" relayent cet état d'esprit.

Malgré la montée des menaces, Victor MARGUERITE s'en tient, avec beaucoup d'autres (Jean GIONO, Félicien CHALLAYE...) au pacifisme intégral. Il considère encore le nazisme, dans une méconnaissance profonde de sa nature, d'un oeil sympathisant, même après l'invasion de la France en 1940. Il collabore d'ailleurs avec l'occupant  au nom de la paix.

       En relisant ses livres, le lecteur peut trouver ses arguments non dénués de bon sens, s'il oublie le contexte et les coulisses. Comme beaucoup dans l'entre-deux-guerres, Victor MARGUERITE, pacifiste convaincu et de bonne foi, peut apparaitre comme une victime des activités des renseignements allemands. Il faut tout de même beaucoup d'aveuglement pour en arriver là...

Contre tous les fauteurs de guerre (enfin ceux qu'il voyait...), Victor MARGUERITE se pose en guide spirituel, comme tant d'autres dans sa mouvance, s'adressant  directement aux hommes (par-dessus les partis et les institutions), au nom de l'indépendance de l'esprit. Cette auto-valorisation trouve sa justification à ses yeux dans une compétence professionnelle particulière - parfois très problématique, concernant l'histoire de la première guerre mondiale par exemple, où il se joint à maints révisionnistes attribuant la responsabilité quasi-exclusive de la guerre à la France et à l'Angleterre. Elle se traduit par un certain aveuglement par rapport aux multiples avertissements de la part d'autres intellectuels qu'il juge trop orienté par une appartenance partisane.

Victor MARGUERITE, Bétail humain, 1920 ; La Garçonne, 1922, réédition Payot, collection Petite Bibliothèque Payot, 2013 ; Non! roman d'une conscience, 1931 ; La Patrie humaine, 1931 ; Avortement de la SDN, 1939.

Patrick de VILLEPIN, Victor Marguerite, La vie scandaleuse de l'auteur de "La Garçonne", François Bourin, 1991 ; Plutôt la servitude que la guerre, Relations internationales, n°53, 1988.

Nadine-Josette CHALINE, Empêcher la guerre, encrage, 2015

 

    

 

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