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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 08:03

   La mutinerie, soit action collective de révolte au sein d'un groupe régit par la discipline, les détenteurs de l'autorité étant mis en cause avec vigueur, qui survient plus spécialement dans les armées (notamment dans la marine), les prisons et bagnes, par les équipages ou les soldats, est encore peu étudiée dans ses aspects généraux. Par contre, la littérature et l'audiovisuel se sert abondamment de quelques mutineries "célèbres", et pour ne prendre que deux exemples, la mutinerie du Bounty dans la marine britannique et les mutineries de la première guerre mondiale.

   D'une part parce que l'étude de la mutinerie vise directement surtout l'autorité militaire, qui tend elle à minimiser toujours son ampleur et ses conséquences, et d'autre part parce qu'elle constitue le négatif de ce qui est recherché dans toutes les organisations, surtout celle qui mettent en oeuvre la violence, la discipline. Si la discipline fait l'objet de quantités d'ouvrages par les diverses institutions la mutinerie qui en constitue un échec n'est traitée le plus souvent sous l'angle de sa répression et (parfois) de son évitement.

Dans l'armée, et notamment en cas de guerre, la mutinerie constitue un échec de la gestion de la violence et de la peur de la mort dans les troupes. Tout une facette de l'art de la guerre est occupée par cette gestion qui a pour objectif d'envoyer des soldats affronter le risque d'être tuer en les focaliser sur le combat contre l'adversaire par tous les moyens possibles. Il s'agit d'un art vieux comme la guerre organisée, qui nécessite souvent la prévention de la débandade panique ou du désordre dans les manoeuvres. Il s'agit d'éviter que les soldats ne reculent sans en avoir reçu l'ordre, et pour cela existe tout un arsenal de moyens, psychologiques et matériels, dont le moindre n'est pas, même s'il n'est pas souvent évoqué, l'existence de troupes chargées d'y veiller. Dans l'armée existe tout une "habitude" qui consiste à obliger les soldats à aller de l'avant ou à reculer en ordre, sous peine de mort. Si la troupe rechigne à se faire massacrer par l'ennemi, il faut lui faire comprendre qu'elle n'a pas le choix et qu'elle encoure, face à une chance même minime de survivre, la mort en cas de désobéissance; notamment collective. Lorsqu'une mutinerie survient, c'est l'échec de toute cette "habitude", qui peut être très couteuse, et même parfois signer la défaite. On a tort de négliger cet aspect dans l'étude des combats, des batailles et des guerres ; pourtant quantité de moyens et d'énergie est employée par l'armée pour l'éviter. Pour autant, tout échec de la discipline n'est pas une mutinerie. Cet échec, notamment en cas de défaite de troupes qui pour une raison ou une autre (évidence de la déconfiture, mouvements désordonnés, problème de communication des ordres, officiers tués...), qui met lui aussi en jeu la peur de la mort, découle, dans la confusion, du choix de la fuite devant une situation, de la masse des soldats, même pourtant habitué à lutter.

 

L'historiographie abondante des mutineries de la Grande Guerre

  André LOEZ, agrégé et docteur en histoire, tente de cerner les "contours et les silences des mutineries." Ce n'est pas la première fois, écrit-il, "que des soldats désobéissent, au cours de la Grande Guerre, surtout à proximité d'offensives meurtrières. Dès 1914, de tels "incidents" se sont produits parmi les "poilus", vite étouffés ou réprimés. En ce sens, les faits (décrits abondamment ensuite dans son livre) sont presque banals. La suite l'est moins : l'épisode n'est pas isolé et l'indiscipline s'étend. Le scénario du désordre ébauché par les hommes du 20e RI (Régiment d'Infanterie) dès le 29 avril se prolonge aux mois de mai et juin 1917 en plus d'une centaines d'événements différents, dans les deux tiers des divisions de l'armée française, où alternent diverses manifestations, désertions, refus, pétitions pacifiques et affrontements violents. En des dizaines de lieux, chaque soir ou presque, des soldats improvisent des actes et des discours construisant un même mouvement de désobéissance." L'auteur se limite au cas français et n'examine pas par exemple le cas allemand et le cas russe, où l'affaire prend on le sait une plus grande ampleur. Il signale que sur le moment, l'événement n'est pas clairement identifié comme tel, une mutinerie globale, car "l'indiscipline qui se généralise mêle en effet une grande variété de pratiques individuelles et collectives. La violence affleure quelquefois : celle de mutins qui règlent des comptes avec des chefs détestés, dont quelques uns sont insultés, frappés ou mis en joue, celle de l'armée, avant même la trentaine d'exécutions qui viendrons conclure la crise, lorsqu'un lieutenant-colonel tire à la mitrailleuse sur des soldats en révolte, faisant trois blessés et un mort. Le plus souvent, la désobéissance est pacifique, n'impliquant parfois que deux ou trois soldats qui crient leur dégoût du conflit ou des individus isolés qui partent en permission sans autorisation. Ailleurs, des régiments entiers entrent en révolte, nomment des délégués, signent une pétition témoignant d'un "intention bien déterminées de ne plus retourner aux tranchées", manifestent sous un drapeau rouge improvisé et tente de rejoindre Paris pour "parler aux députés" et "demander la paix". 

Tous ces actes participent bien d'un même événement hors du commun, qui constitue le seul mouvement de refus ouvert de la guerre dans la société française en 1914-1918. Surgissement inattendu, et sans réel lendemain, de l'indiscipline dans une guerre meurtrière et depuis trente mois presque immobile, irruption de pratiques et de paroles civiles au coeur de l'institution militaire, rupture radicale et massive avec l'apparent consensus patriotique, brêche spectaculaire et multiforme de l'obéissance, les mutineries de 1917 voient agir ensemble, à la stupeur des officiers, des soldats aux origines sociales diverses, aux opinions politiques différentes et aux cultures protestataires dissemblables."

André LOEZ explique que malgré le silence ensuite des acteurs sur les mutineries, une construction historiographique s'est réalisée au fil des décennies, malgré leur place marginale dans la littérature et dans les oeuvres audio-visuelles. Des recherches monographiques entreprises sur les parcours de certains divisions de l'armée pendant la première guerre mondiale éclairent celles-ci dans un regard qui n'a rien à voir avec celui - tout médical et le qualifiant de pathologique - de l'institution militaire. C'est surtout à partir de la fin des années 1990, qu'un vaste projet de révision de la configuration historiographique est entrepris par un groupe de chercheurs associés à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, qui ne se privent de l'écrire comme une "entreprise de démolition". Ils permettent non seulement de les exhumer, ces mutineries longtemps cachées et dénigrées, mais de les situer dans le contexte de la société française d'alors en général, mais aussi de monter leur impact sur l'attitude de l'état-major lui-même sur la conduite de la guerre. La nécessité de rétablir l'ordre est alors une donnée lancinante chez les officiers supérieurs, qui pour certains d'entre eux, partagent les sentiments des mutins sur la conduite de cette guerre. Ces soldats, non militants, non pacifistes, non anti-patriotiques et encore moins antimilitaristes, témoignent, avec leur coeur et leur sang, sur l'horreur d'une guerre meurtrière et sans fin. La disjonction entre les mouvements pacifistes et ces soldats est bien montrée par ces chercheurs, et ajoute encore au caractère monstrueux de la guerre elle-même. Cette disjonction est sans doute à l'origine de l'effet limité - à part précisément et malgré ses dénégations leurs conséquences sur la direction des opérations militaires - sur l'ensemble de la problématique sociale du moment. Et seulement contrairement à ce qui se passe pour le cas russe (où la propagande communiste encourage ouvertement à la mutinerie) et pour le cas allemand (où des mouvements ont lieu en relation directe avec les tentatives révolutionnaires de 1918)...

  En tout cas le champ des investigations nécessaires sur les mutineries de 14-18 est encore important : non seulement, une étude à l'échelle européenne serait pertinente, mais aussi l'étude sur les diverses modalités des mutinerie et leur rapport à l'espace social français, de la part encore mal définie du caractère de révolte contre une domination sociale, inégalitaire et subie, avec cette victoire qui laisse aux combattants de la première guerre mondiale dans une certaine amertume, serait utile. Les paroles construites, les revendications les mieux formulées côtoient souvent les mouvements d'humeur et les pratiques moins permanentes dans le temps. Ce qui est bien établi en revanche, c'est la réflexion pacifiste sur l'ensemble de la Grande Guerre, dont bien des éléments sont étayés par l'expérience même vécue par des sous-officiers et des officiers revenus à la vie civile.

 

Mutineries : de nombreux exemples et des mouvements sans doute plus fréquents qu'on veut ou accepte de le dire.

   

  Généralement, on cite parmi les mutineries à travers l'Histoire, celle des fédérés Goths établis dans l'Empire romain (bataille d'Andrinople), celle des marins et sous-officiers du navire Bounty en 1789, celle du navire Spithead, dans la Royal Navy en 1797, la révolte des cipayes en 1857 dans l'Empire britannique des Indes, la mutinerie du cuirassé Potemkine en 1905 à Odessa, qui fédère les mouvements ouvriers dans la Russie Tsariste, la mutinerie de Kiel dans la marine allemande en 1918, les mutineries de la mer Noire, 1919, dans la marine française, la mutinerie des marins de Cronstadt en 1921 des soviets contre le pouvoir soviétique, toutes ressortant de logiques et de contextes différents... En fait, il semble bien que les mutineries soient plus fréquentes que ne veut l'informer l'institution militaire, qui demeure, dans maints pays, l'exemple même de l'institution opaque, bien que toujours plus ou moins soumise au pouvoir civil. Elles existent de nos jours dans maints endroits même si elles sont noyées dans les événements, en Russie ou en Amérique Latine ou encore en Afrique.

        C'est que la définition de la mutinerie reste toujours à la limite de la désobéissance à caractère politique (changement d'allégeance, révoltes contre un pouvoir) visant une légitimité et de la désobéissance à caractère de protestation contre la conduite d'une guerre ou contre la guerre elle-même, à cause des souffrances (jugées inutiles) et de sa longueur. Elle varie, lorsqu'il s'agit de désobéissance à caractère politique, suivant l'origine des soldats et des officiers. En revanche, lorsqu'il s'agit plus de protestations contre la guerre, souvent toutes les catégories sociales entrent dans le même mouvement, traversant les divergences politiques. L'étymologie même du mot mutinerie, serait sans doute liée à la bataille de Mutina (actuelle Modène) en 43 av JC, entre Marc Antoine et Octave où des troupes changent de camp au cours du conflit armé. Il semble bien que la plupart des mutineries dans l'Antiquité soit mentionnée en tant que telle à chaque fois qu'il s'agit d'une rebellion de la troupe contre l'autorité légale du moment.

Au fur et à mesure que l'on avance vers l'époque moderne, les mutineries sont de plus en plus motivées par les conditions d'exercice même du métier, notamment dans la marine, ou de la guerre. Lors de la première guerre mondiale, la tendance est parvenue à l'autre extrémité du spectre des motivations : loin d'une rebellion contre l'autorité politique, loin d'un antimilitarisme raisonné, il s'agit exclusivement d'une protestation contre la guerre, même si, plus en Russie et en Allemagne, au contraire de la France d'ailleurs, les motivations politiques sont avancées par maintes organisations pour appuyer, encourager, provoquer, ces mutineries. Ce qui ne peut faire oublier bien entendu, le caractère éminemment politico-militaire des motivations des officiers allemands pendant la seconde guerre mondiale qui se mutinèrent au sens propre jusqu'à tenter d'assassiner Hitler (quinze fois, même si toutes ne sont pas le fait de militaires!)... D'ailleurs, sur le plan du droit international, le procès de Nuremberg a sans doute contribué à fixer pour longtemps les bornes de la justification des soumissions aux ordres.

    Il faut sans doute distinguer ces mouvements dans leurs motivations de leurs justifications postérieures, notamment lorsque ces dernières ne sont pas le fait des mutins eux-mêmes. Justifications morales et remises en contextualisation politique cohabitent alors souvent, sans enlever toutefois à la valeur intrinsèque des protestations des soldats. En tout cas, dans la réflexion intellectuelle sur les mutineries, reliée à d'autres considérations plus générales sur la nature du régime nazi ou nippon pendant la seconde guerre mondiale, l'obéissance n'est plus considérée comme une valeur absolue, en regard des objectifs des ordres donnés. D'ailleurs, cette réflexion sur la désobéissance et l'obéissance oblige à se pencher sur les motifs des ordres, sur leur portée morale, sociale et politique, et aucune organisation dans le monde contemporain, qu'elle soit civile ou militaires, ne peut échapper au regard porté sur la discipline demandée à ses membres.

 

André LOEZ, 14-18. Les refus de la guerre, Une histoire des mutins, Gallimard, 2010.

 

STRATEGUS

   

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