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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 10:10

    La guerre civile américaine de 1861 à 1865, point culminant d'un conflit entre États esclavagistes et États anti-esclavagistes n'est pas souvent vue comme le heurt sanglant entre deux stratégies d'Empire, celle de l'Union, autour de la puissance industrielle et le marché, et celle d'États agricoles basant leur richesse sur l'exploitation de l'énergie humaine. Si l'échec, consommé dans les batailles de Gettysburg et de Vicksburg (1863) des États confédérés est patent sur le plan militaire, ils constituent une tentative de création d'Empire autour de la puissance agricole, de l'esclavage et de valeurs aristocratiques, qui mérite d'être vue selon les modalités d'analyse réservée souvent aux Empires (même s'il en porte pas le nom) qui se sont constitués et ont perduré dans le temps. Si les États-Unis d'Amérique peuvent être considéré comme l'Empire qui a réussi à étendre son hégémonie sur le monde entier (notamment culturelle, les Chinois par exemple ayant adopté le mode de vie occidental, pour le meilleur et sans doute plus pour le pire...), la stratégie d'Empire des États confédérés a bel et bien existé, avec bien des caractéristiques de ceux qui ont persisté dans le temps. Ces derniers avaient de plus bien des atouts pour y parvenir et longtemps la guerre fut indécise.

   Indépendamment des jugements de valeur que nous pouvons fort légitimement formuler envers l'idéologie et l'activité des hommes et des groupes sociaux engagés dans le processus de la séparation d'avec les États-Unis d'Amérique, alors requalifié dans la guerre de Sécession d'Union face à la Confédération en construction, il est possible de pointer un certain nombre d'atouts que possédaient ces acteurs, atouts idéologiques, culturels, économiques et politiques. En ayant toujours en vue que le conflit se joue surtout entre groupes sociaux résidents dans une frange relativement étroite du territoire des USA, sur une partie de la côte Est, et que les familles ont souvent des liens imbriqués dans ce qu'on appela alors le Sud et le Nord, l'enjeu est de réunir avec soi le plus possible de territoires vers l'Ouest, à la fois en termes de soutien politique, de support économique et d'espace stratégique. La question de l'esclavage, de sa légitimité et de sa légalité, est portée au premier plan dans ce conflit, mais il existe des oppositions d'intérêts économiques majeurs, souvent camouflés dans le récit de la guerre de Sécession, que ce soit dans la littérature ou dans les oeuvres audiovisuelles. Sont aussi souvent occultés dans ce conflit et encore plus dans la guerre, les relations internationales que s'efforcent de tisser concurremment le Nord et le Sud. Même si, comme souvent, une vision téléologique amène à avoir une idée de formation continue des États-Unis d'Amérique, il ne faut pas oublier qu'avant cette "guerre de Sécession", nonobstant une construction juridiquement cohérente et continue, tant sur le plan intérieur qu'extérieur, menées par des forces qui domineront par la suite, les politiques des différents acteurs sont loin de toutes converger vers une unification idéologique, économique et institutionnelle de ce vaste territoire...

 

Atouts et faiblesses du projet de Confédération

    Il faut toujours avoir en vue, lorsqu'on est en présence d'un ou plusieurs groupes sociaux étendant leur sphère d'influence au détriment de leurs voisins, que cela suppose une concentration de moyens et de richesses à l'intérieur du territoire d'origine de l'Empire en tentative de constitution, et généralement on peut traduire cela par un accroissement de la concentration en divers groupes sociaux de ces moyens et richesses, et d'autre part, que cette volonté d'élargissement de la sphère d'influence exige pour s'exprimer dans les faits, une ou plusieurs stratégies complémentaires (ou non contradictoires...) : des forces à sa disposition, des ressources contrôlées, des populations sinon consentantes du moins passives, ou au moins adhérents à ce projet d'Empire, quelle que soit d'ailleurs les intérêts objectifs (qui peuvent être camouflés par une habile propagande) de celles-ci. Par ailleurs, et même si cela tombe sous le sens, mais n'est jamais vraiment déclaré, tout accroissement de la richesse d'un Empire se fait souvent au prix d'un appauvrissement des populations de celui-ci, soit parce qu'elles sont mises à contribution plus qu'en temps de paix, et aussi parce qu'elles subissent souvent en "première ligne" les destructions causées par les guerres entreprises.

    Pour ce qui est le cas de la Confédération, sa structure sociale, hiérarchisée et dominée par une aristocratie terrienne, ne suppose que l'adhésion des grandes propriétaires, le reste de la population ne comptant pratiquement pas. Non que les structures démocratiques y soient absentes - notamment au niveau local - mais elles émoussent et leurs effets et leur portée lorsque le territoire s'accroit et que les populations s'éloignent psychologiquement des préoccupations des décideurs politiques et économiques. Plus la Confédération, dans l'élan de faire adhérer le maximum d'État à sa position de "liberté" de l'esclavage, plus les pouvoirs se concentrent en des mains et en des hommes de moins en moins reconnaissables par l'ensemble de la population, ici les moyens propriétaires, qui par allégeance, quelle que soient leurs pratiques et leurs réflexions envers l'esclavage (et il y a eu à foison, presque autant qu'au Nord), accepteront l'idée et le soutien d'une séparation. Le fossé qui sépare les pratiques politiques et économiques centralisatrices des sociétés des États du Nord de plus en plus industrialisés, surtout sur la côté Atlantique et celle, plutôt décentralisatrices des sociétés des États du Sud, restés en grande majorité agricoles et vivant souvent de la monoculture (de coton en particulier). On peut opposer si l'on veut une mentalité aristocratique du Sud à un esprit démocratique du Nord, mais la réalité est bien plus complexe, à rechercher dans les relations internes des États, notamment en matière d'impôts et de solidarités matérielles et spirituelles. Le Sud, s'il vit sur l'agriculture et le commerce est ouvert depuis longtemps au commerce international, tout autant que le Nord, et les entreprises familiales réunissent bien des intérêts partout dans les Etats-Unis, indistinctement de leur sensibilité intellectuelle ou politique. Il est vrai que la question de l'esclavage est centrale dans le conflit qui oppose gens du Sud et gens du Nord, que l'agitation politique et de la presse se focalise souvent sur cette question, que les organisations anti-esclavagistes prolifèrent et pas seulement sur le plan de la pensée, mais également par l'action concrète en assistance aux esclaves évadés des plantations, mais sur le fond, est en jeu toute l'évolution ultérieure des États-Unis, en terme de puissance et de concentration de pouvoirs... Notons enfin que la balance démographique penche plutôt favorablement vers le Nord, là où le prolétariat et les usines prolifèrent, où les immigrés de toutes qualifications affluent du monde entier, alors qu'au Sud, les politiques se font plus sourcilleuses, et se concentrent sur la protection et l'approvisionnement des marchandises les plus précieuses, entendre les populations noires réduites en esclavage dès leur arrivée sur le continent. Le contraste frappe d'autant plus que la partie se joue surtout sur une bande étroite du territoire des États-Unis, les grandes villes principales étant vraiment très proches les unes des autres. De Washington à Richmond, les deux capitales pendant la guerre de Sécession, il n'y a vraiment pas beaucoup d'espace...

 

Atouts militaires...

   Dans une société souvent qualifiée de féodale (avec toute sa chaîne hiérarchique dans tous les domaines d'activités, jusqu'aux esclaves eux-mêmes, lesquels rivalisent pour les postes qui leur sont offerts...), ces États, notamment en Virigine, sont traversés de groupes à expérience militaire forte, d'hommes maniant fréquemment les armes, ne serait qu'à la chasse. Chaque grande famille de grands propriétaires terriens a ses officiers formés à West Point, sans compter que les États-Unis de l'époque avaient déjà une grande histoire militaire (Guerre texane, guerre américano-mexicaine, guerre de 1812-1815). Les Sudistes avaient plus de tradition militaire que les Nordistes. De ce fait, beaucoup d'officiers ou de familles d'officier étaient orginaires du Sud, ce qui explique que dans la première partie de la guerre de Sécession, les Sudistes ont un net avantage en termes de compétence. De plus, les Sudistes, à cause d'une relative pauvreté plus grande - la richesse d'un propriétaire terrien ne peut se mesurer à celle d'un industriel - connaissaient la rudesse de la vie de campagne, et supportaient mieux les privations, le manque d'hygiène, le manque de sommeil, qui étaient très durs à supporter pour les jeunes recrues nordistes souvent citadines.

Les Sudistes peuvent compter en grande partie sur de l'équipement britannique et disposent d'une bonne artillerie française (canons de type Napoléon). Ils possèdent également une bonne cavalerie commandée par le général Jeb STUART, dont notamment des unités spciales (Rangers) commandées par de brillants officiers. Doté d'une infanterie tenace, motivée de soldats qui défendent leurs terres.

De plus, les meilleurs officiers se sont joints aux États du Sud, ce qui leur permet de nombreuses victoires.

Si le Nord l'emporte en fin de compte, c'est notamment par usure. Les États de l'Union disposent d'un réservoir d'hommes supérieur, bien que moins entrainés qu'au Sud. Il met longtemps avant de se retrouver avec une armée professionnelle composée de volontaires bien entrainés et bien équipés. Les ingénieurs du Nord développent un armement (par exemple premières mitrailleuses et canon rayé) plus performant. Il possède une marine conséquente qui surclasse celle des Confédérés, conçue presque uniquement pour le ravitaillement et pour tromper le blocus.

 

Atouts stratégiques

Outre le fait que l'Union et la Confédération mènent une course à l'adhésion bien avant qu'elles ne soient constituées en entités ennemies, vers l'Ouest, enjeux de ravitaillement, chacun cherchant à surprendre l'adversaire d'ailleurs en marchant après contournement vers l'Est, le Sud mène un combat stratégique essentiellement défensif, même s'il s'agit souvent d'offensives défensives (LEE) menées avec des troupes nombreuses, avant d'en venir à des tactiques de guérilla. Il s'agit de se battre pour épuiser le Nord ou surtout jusqu'à ce qu'une intervention européenne mette fin à la guerre.

Le président de la Confédération Jefferson DAVIS a le choix entre défendre les frontières, surtout celles du noyau d'États du Sud près de la côte, ou autoriser Robert LEE à envahir le Nord, comme il le fait d'ailleurs en deux occasions, dans l'espoir que quelques victoires sur le sol ennemi démoralise les Nordistes. Mais, avec moins de moyens que le Nord, il est difficile de maintenir à la fois cette défense dans un espace finalement réduit près des côtes et de défendre en même temps les territoires de la Confédération situées plus à l'Ouest, plus vaste, mais aussi tout aussi vital, car ses voies ferrées transversales traversent la région de Chattanooga-Atlanta. Finalement, DAVIS préfère la défense frontalière à l'offensive-défensive de LEE, mais adopte une politique de compromis en divisant la Confédération en départements dont les commandements assureraient la défense et le transfert des réserves par chemin de fer, solution plus adaptée au tempérament indépendant des officiers. Il est certain que, hormis les problèmes techniques de télécommunications pour la coordination des troupes, des dissensions ont lieu dans le corps des officiers (les rivalités de temps de paix entre grands propriétaires sont toujours là).

   Dans l'ensemble, cette stratégie pour gagner du temps pouvait payer, étant donner l'hostilité potentielle des plusieurs puissances européennes envers la montée des jeunes Etats-Unis qui leur taillent des croupières sur le plan commercial, sans compter des haines solides, issues de guerres précédentes, dans lesquelles elles étaient impliquées auparavant sur le sol américain. L'état-major de la Confédération et ses dirigeants politiques comptent presque jusqu'au bout sur une intervention de la France et du Royaume-Uni, en s'efforçant de démontrer que le Sud ne peut être vaincu et que les destructions causées par la guerre pourraient être irréversibles pour les intérêts européens présents de façon importante sur le territoire des États-Unis.

    A l'inverse, l'Union doit conquérir le territoire de la Confédération, dans la posture habituelle de l'avantage à la défense sur l'invasion (connaissance du terrain, motivations de la guerre), avec la perspective toujours menaçante précisément d'une intervention européenne. Il lui fait du temps pour faire sentir sa puissance, ses chefs "comprenant" qu'il leur faut mener une guerre très destructive, et ayant quelques difficultés à encadrer par des sous-officiers et officiers une masse toujours plus grande de volontaires, chauffés à blanc par une propagande anti-esclavagiste. Dans le haut commandement, GRANT ne prend ses fonctions qu'en mars 1864 et mène une guerre moderne avec tous les moyens humains et matériels dont il dispose.

  Durant les quatre années de cette guerre, plus de 3 millions d'hommes ont été requis et 624 000 ont été tués (soit 2% de la population de l'époque) et près de 500 000 blessés. Elle a fait plus de victimes que l'ensemble de toutes les autres guerres auxquels les États-Unis ont participé depuis.

Les combats sont d'autant plus acharnés et sauvages (les boucheries napoléoniennes se répètent en quelque sorte sur le Nouveau Continent, y compris avec leurs conséquences sanitaires, plus d'hommes mourant d'épidémies et de maladies que sur le champ de bataille) que maints officiers et sous-officiers, voire hommes du rang des deux camps adverses se connaissent et parfois très bien.

  Les conséquences, qui sont d'ailleurs bien plus mises en avant au Sud qu'au Nord par l'élite intellectuelle, sont une accélération de la centralisation des États-Unis, de la concentration des richesses (les pillages aidant...), et surtout, avec l'afflux des esclaves libérés au Nord, une sorte de généralisation à l'ensemble des États-Unis de la "question noire". Les destructions opérées durant la guerre par l'Union victorieuse, suivies par des politiques d'exploitation économique, notamment par des immigrants venant du Nord et des natifs du Sud collaborant avec le nouveau pouvoir, causent une amertume tenace parmi les anciens confédérés et leur descendance envers le gouvernement fédéral. Cette amertume constitue souvent un fond psychologique de nombreux conflits dans les États du Sud.

Si la Confédération avait gagné la guerre, beaucoup arguent que le gouvernement central aurait beaucoup moins de pouvoirs qu'il n'en a aujourd'hui. Des historiens estiment que la guerre de Sécession opère d'ailleurs un tournant dans l'histoire des États-Unis avec leurs concurrents et partenaires européens. La militarisation, l'ampleur de l'armée, la centralisation administrative introduite dans maints domaines, mise sur pied d'abord pour obtenir des approvisionnements des armées de qualité (le commerce d'armes défectueuses fut fructueux au début de la guerre) et en quantité, parfois envahissante, même si par la suite, les États récupèrent maints pouvoirs et développent partout des législations qui leur sont propres dans tous les domaines, hors la défense des États-Unis et la diplomatie générale, le Congrès faisant face à la Présidence, dans ce qu'on appelle encore l'équilibre des pouvoirs en Amérique.

Elle pouvait sans doute gagner, mais l'ampleur du débat idéologique autour de l'esclavage, alimenté d'ailleurs par des pratiques scandaleuses et inhumaines au Sud, débat présent autant aux États-Unis  qu'en Europe, signe en quelque sorte une annonciation de la défaite. Au Nord, les intérêts objectifs des industriels (dont dans l'agriculture...) qui veulent briser des monopoles de marché au Sud, dans bien des domaines, rejoignent les sentiments de nombreux esprits et de nombreux coeurs partout dans la société. La défense de l'esclavage par la Confédération, même présenté comme garante de la liberté d'entreprise des propriétaires terriens, n'est rien contre la mise en valeur de principes moraux partagés par de plus en plus d'hommes et de femmes dans le monde.

Même si dans l'immédiat, le résultat de la guerre a un impact négatif pour la condition des Noirs, désormais soumis à d'autres règles, tout aussi dures que le paternalisme du Sud, celle du marché, d'autant plus que, déracinés, ils sont une proie facile pour tant d'entrepreneurs voraces. Encore aujourd'hui, l'application de principes généraux (car dans le détail, les motivations exprimées ne sont pas aussi généreuses que cela, les libertés à accorder aux Noirs étant au moins sélectives...) officiellement à l'origine de la guerre de Sécession, s'appliquent difficilement et doivent faire l'objet d'une lutte continuelle. D'une certaine manière, le racisme reproché à tant de propriétaires du Sud a déteint au Nord, bien plus qu'il n'existait auparavant dans les bonnes sociétés. Il a simplement, souvent, changé de nature...

 

Ces "autres guerres civiles" dont l'historiographie parle peu...

  On a trop l'image de l'Empire comme d'une entité territoriale extensive et agressive. Or ce qui caractérise bien plus un Empire, au sens premier du terme, c'est l'emprise (souvent absolue, en tout cas elle est recherchée), culturelle, psychologique, sociale, économique, politique... de groupes (souvent restreints) sur une grande majorité de la population. Ce sont ces groupes qui, par leur stratégie, parfois réduite à un ensemble (parfois non raisonné et à courte vue) de tactiques, détermine l'orientation générale de la société. Ils ont tendance à accumuler richesses et honneurs pour leur propre compte sur des populations et des territoires de plus en plus vaste. Or la domination ou l'hégémonie de ces groupes rencontrent toujours des oppositions, de plus en plus grandes au fur et à mesure de leur progression, ne serait-ce que par les jeux d'alliances nécessaires pour maintenir leur emprise. Et singulièrement au niveau socio-économique, plus qu'au niveau psychologique, puisque l'hégémonie sur les esprits passe sur le Nouveau Continent par la religion (notamment protestante), les dirigeants des grandes propriétés et des grandes entreprises, au Nord comme au Sud, avant, pendant et après la guerre de Sécession, rencontrent des oppositions de tous ces travailleurs de statuts très divers, ouvriers, artisans, intellectuels, esclaves qui, "normalement" doivent contribuer à alimenter et à développer l'Empire. En ce sens, les deux groupes d'États qui forment pendant la guerre de Sécession, la Confédération et l'Union, poursuivent une sorte de course à l'impérialisme à l'intérieur, à qui permettra le mieux et la concentration des pouvoirs, et l'exploitation de la masse de la population et l'organisation des ressources. C'est que depuis le début de la création des États-Unis d'Amérique, sourd des conflits sociaux jamais résolus, sinon par la répression et à cause de cela rendus de plus en plus pressants. A partir grosso modo des années 1830, des conflits qui ne sont plus principalement des conflits entre populations autochtones (ceux qu'on appelle les Indiens) et populations arrivantes, c'est à l'intérieur de la population "blanche" que se manifestent les plus durs... Plus, les multiples immigrations dans le temps transformant les unes (les arrivantes) en les autres (qui deviennent "autochtones") multipliant les hiérarchies de revenus et de pouvoirs.

Howard ZIN écrit à juste titre que par exemple le mouvement Anti-Loyers et la révolte de Dorr (réclamant un rééquilibre des pouvoirs, les zones rurales étant sur-représentées), "sont généralement ignorés par les manuels d'histoire américains (...). Les périodes qui précèdent et qui suivent la guerre de Sécession ne sont traitées que sous l'angle des questions politiques, électorales ou raciales". L'historiographie, de manière générale, se focalisent sur les conflits entre "riches", entre membres des classes propriétaires, au détriment des conflits qui impliquent artisans, ouvriers... les "pauvres" de manière générale. D'une certaine manière la formation des deux groupes d'État n'est que le prolongement de la course aux richesses et aux profits des capitalistes de la côte Est pour exploiter terres et travailleurs de plus en plus à l'Ouest du continent. Soit, suivent chacun des deux groupes, une exploitation surtout agricole, reposant sur le contrôle du commerce et de la mise au travail des esclaves noirs, dans une sorte d'auto-administration des grandes propriétaires fonciers, chacun restant autonome, ou une exploitation surtout industrielle, minière notamment, reposant sur l'activité de groupes financiers, s'appuyant sur un gouvernement central pour la protection des "biens et personnes" nécessaires à leurs entreprises. A l'aube de la guerre de Sécession, la priorité des priorités, sauf pour des groupes influents d'origine religieuse ou morale, aidés d'une presse relativement tapageuse, n'est certainement pas l'esclavage, mais l'argent et le profit que peuvent faire les classes dirigeants du pays. Les tentatives d'instaurer une certaine stabilité politique et un contrôle économiques performant n'aboutissent pas véritablement. L'essor de l'industrialisation, les villes surpeuplées (de surcroit souvent sans plans d'urbanisme), les heures interminables passées dans les usines, les crises économiques brutales entrainant hausses de prix et chômage, le manque d'eau potable et de nourriture, les hivers redoutables, les logements étouffants l'été, les épidémies permanentes et la mortalité infantile : tout cela provoque des troubles sporadiques chez les pauvres. Il y a parfois des soulèvements spontanés contre les riches. D'autres fois, cette colère est détournée en haine raciale contre les Noirs, en conflits religieux contre les catholiques ou en xénophobie contre les immigrants. Il arrive aussi que les soulèvements prennent la forme organisée de grèves et de manifestations. Bien qu'il soit impossible pour ces années-là de déterminer l'ampleur d'une conscience ouvrière; il reste des fragments qui conduisent à s'interroger sur l'ampleur du mécontentement que peut occulter le silence apparent des travailleurs. Les presses locales se font l'écho de soulèvements à portée restreinte et souvent réduite dans le temps et dans l'espace. Et cela d'autant plus qu'ils sont violents et réprimés par l'armée.

Juste avant la guerre de Sécession, une grande crise survient en 1857, portant un rude coup à de nombreuses industries, avec son cortège de chômage massif. Selon certains auteurs, notamment après la guerre de Sécession, le militantisme ouvrier qui s'organise de plus en plus n'aurait pas pu être réduit par l'activité judiciaires et policière des États ou des comtés, sans la survenue de cette guerre civile. L'unité militaire et politique exigée par la guerre de Sécession balaye, au Nord comme au Sud, la récente prise de conscience la classe ouvrière. Ce sentiment de communauté est abreuvé de rhétorique patriotique et imposé dans les faits par les armes. Cependant, ce consensus n'est pas général et (avec le sentiment qu'il ne s'agit pas de "leur" guerre), maints groupes d'ouvriers luttent et poursuivent leurs actions en faveur des baisses de loyers et d'augmentation de salaires (et singulièrement parfois, dans les usines d'armement...), malgré la répression qui frappe par exemple tous ceux, jusqu'aux pacifistes les moins ardents, refusent la politique de LINCOLN au Nord. Il y a quelque 30 000 prisonniers politiques pendant la guerre de Sécession. Dans le Nord comme dans le Sud, surtout que les lois sur la conscription permet aux plus riches d'échapper à l'enrôlement, s'affirment, parallèlement d'ailleurs à des taux importants de désertions (200 000 au Nord) dans l'armée, se lèvent des individus et des groupes qui brisent ce consensus, poussés par la hausse des loyers et des prix. Grèves et manifestations sont alors réprimées au Sud comme au Nord, par l'armée, qui doit détacher des unités et les détourner du front, pour s'en occuper, et avec toutes les difficultés de communications que cela suppose... Répression armée et répression judiciaire se combinent pour étouffer ces luttes (mais parfois, les travailleurs obtiennent gain de cause avant, la menace suffisant...), pendant que des lois permettent de faire appel à de la main d'oeuvre plus docile (notamment via l'immigration). Les crises économiques se poursuivent, et dans les années 1870, soit peu d'années après la fin de la guerre civile, l'indigence dans les villes s'accroit de manière spectaculaire et il existe même un mouvement inverse de travailleurs désespérés qui tentent de retourner en Europe... Tout cela se fait dans un désordre - lequel ne suscite guère d'entreprises réformatrices venant du Congrès ou de la Présidence, tant que les profits augmentent - accru par des épidémies récurrentes...

Au final, la défaite de la Confédération se traduit par la reprise en main sociale, politique et économique du Sud par les forces, notamment économiques, du Nord, et par une centralisation accrue des pouvoirs et un affaiblissement des échelons locaux (comtés et États). On pourrait écrire, mais on se garde ici de tirer une conclusion aussi directe, étant donné que dans les années 1880, s'ouvre une autre période de l'histoire sociale des États-Unis, que les méthodes qui prévalent au Nord pour contrôler, limiter et réprimer les mouvements ouvriers l'ont emporté sur celles qui régnaient au Sud. En tout cas, à travers les multiples réglements édictés par les gouverneurs et les lois votées par les congrès des États, se conformant souvent aux autorités fédérales, diffusent une manière de faire et un savoir-faire, d'autant que les nouvelles règles du marché (des marchandises comme du travail) doivent tenir compte des nouvelles conditions créées par la victoire du Nord (notamment accélération de la "conquête de l'Ouest") : changement du statut des Noirs, mouvement de populations (notamment d'esclaves), nouvelles règles électorales, règles de "sécurité" héritées des années de guerre, nouvelles configuration des dettes (en faveur des financiers du Nord), ruine de très nombreux propriétaires terriens (y compris de ceux qui n'ont pas d'esclaves, soit les 2/3 au Sud), nouvelles manières de faire du commerce, nouvelles façons de voir la citoyenneté... Il n'est d'ailleurs pas certains que les travailleurs du Sud soient en fin de compte gagnants dans la défaite de la Confédération

 

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Perrin, 2011. James M. McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Robert Laffont, 1991. Vincent BERNARD, Le Sud pouvait-il gagner la guerre de Sécession?, Économica, 2017. Karl MARX et Frierdrich ENGELS, La Guerre civile aux États-Unis. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, collection Bouquins. Howard ZIN, Une histoire populaire des États-Unis.

 

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