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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 12:15

      La professeure Limore YAGIL, directrice de recheches d'histoire contemporaine à l'Université de la Sorbonne, donne ici une étude qui comble une partie des manques actuels de l'historiographie de la Seconde Guerre Mondiale. Sur un aspect très précis et peu visité, la désobéissance aux ordres du gouvernement de Vichy de membres de deux des corps d'État les plus habitués à obéir. Policiers et gendarmes en France ont effectivement fait l'objet de très peu d'études et sont considérés, en bloc, par de nombreux historiens de la période de l'occupation nazie (dont Robert PAXTON), comme faisant partie des collaborateurs les plus actifs à la politique répressive et d'extermination.

Erudite en ce qui concerne le sauvetage des Juifs, notre auteure entend comprendre pourquoi, contrairement à la Belgique ou aux Pays-Bas, 75% des Juifs en France (soit 230 000 personnes, chiffres de 1940) ont échappé à la politique active de persécution du régime de PÉTAIN. Alors qu'une toute petite minorité de policiers et de gendarmes (67!) a été reconnue comme Juste, elle entend montrer que, sous une forme ou sous une autre, une grande partie de ces deux corps d'État ont entravé cette politique. Elle estime en effet que "le rôle des gendarmes et policiers français a souvent été injustement réduit aux agissements intolérables de certains d'entre eux". Par ce livre, elle veut faire découvrir les faits et gestes de nombreux hommes et femmes qui ont transgressé volontairement les lois et les ordres souvent ressentis comme inacceptables.

"En transgressant, écrit-elle dans son Introduction, volontairement la loi, ils assumaient le risque de la sanction et souvent mettaient leurs proches en danger. L'acte de désobéissance civile n'est pas synonyme d'une appartenance à la Résistance. C'est d'abord un acte individuel, indépendant d'une réseau ou d'un mouvement clandestin. On peut donc constater que la politique antisémite de Vichy et celle des autorités allemandes n'ont pas transformé des policiers et des gendarmes en tueurs en série, en un groupe d'"hommes ordinaires", comme ce fut le cas en Allemagne ou dans les pays occupés à l'Est. Cette désobéissance prend plusieurs facettes.

Les moments du choix de la désobéissance civile sont, par nature, multiples et complexes. Intervient en premier lieu une désobéissance "périphérique". Sans appartenir à un réseau, à un mouvement ni à des unités militarisées de la Résistance, des policiers et des gendarmes, officiers ou fonctionnaires rattachés aux forces de l'ordre, au cours de l'exercice de leur activité professionnelle, par une démarche individuelle, font preuve de bienveillance envers les personnes traquées par le régime. Leur action se déroule généralement dans l'ombre et le secret des consciences. Les uns se contentent de "trainer du pied", observant une neutralité qui favorise l'entreprise de la Résistance. Se laisser désarmer, fermer les yeux sur une évasion, faire prévenir les réprouvés - Juifs, communistes, étrangers -, renseigner les résistants, ignorer les parachutages, héberger les persécutés, ne pas faire usage des armes sont autant d'initiatives à porter à leur crédit. Par ailleurs, la résistance active les conduit à fournir des renseignements, organiser des filières d'évasion, protéger les parachutages, camoufler des armes, bref à aider les réseaux de résistants, voire à s'y engager ou à en créer. (...) L'engagement dans un réseau ou une mouvement de résistance, souvent plus tardif, correspond aux années 1942-1944. D'abord parce qu'il faut du temps aux premiers résistants pour s'organiser grâce à des mouvements et des réseaux, et pour trouver des contacts sur lesquels ils peuvent compter. Ensuite parce que les policiers et les gendarmes sont formés à respecter les lois, à défendre leur pays et à ne pas oeuvrer en dehors de leur institution. Enfin, parce que ceux qui l'ont fait ont été souvent trahis et dénoncés, arrêtés et déportés par les Allemands, ou contraints de se cacher et de fuir la France." 

C'est qu'au fil des mois, des facteurs circonstanciels, comme les persécutions raciales, l'instauration du STO (Service du Travail Obligatoire), le succès décisif des Alliés, suscitent des ralliements de plus en plus nombreux à la Résistance proprement dite, même si la très grande majorité des gendarmes notamment a obéi aux ordres injustes de l'État. En fait, en l'absence d'une étude sociologique globale sur cette période, il est encorre difficile de se prononcer sur l'ampleur des désobéissances. En tout cas, l'auteure ne partage pas l'appréciation (même par des auteurs spécialisés comme Olivier WIEVIORKA, dans son livre Histoire de la résistance, Perrin, 2013) du comportements des policiers et des gendarmes suivant une grille stricte Collaboration/Résistance. Comme d'autres études l'ont montré pour l'Europe (voir le livre de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, recensé dans ce blog), il a existé toute une palette de comportements variables de quantités d'hommes et de femmes, placés dans des situations extrêmement diverses. Elle montre dans son livre, que la solidarité de la plupart des Français à l'égard des Juifs persécutés fut importante dès 1940, et qu'elle a touché toutes les classes sociales, même si officiellement Police et Gendarmerie sont en première ligne dans la politique de Vichy.

    Après l'examen du contexte historique, elle décortique ce qu'a été l'engagement résistant, prenant des exemples précis (Le Coq gaulois, le groupe Valmy-Armée des volontaires, le réseau d'évasion Pat O'Leary), ce qu'était l'aide des Juifs en 1940-1942, ce qu'ont été les conditions de passage de la frontière (Suisse, Espagne, ligne de démarcation), la situation des villages refuges; le tournant des rafles de l'été 1942, l'aide aux réfractaires et aux résistants (1942-1944). Un chapitre est également consacré aux conflits avec la milice et les autorités allemandes. Elle met constamment en valeur les dilemmes psychologiques de nombreux policiers et de gendarmes. Une liste de ceux qui ont été reconnus comme "Justes parmi les nations" figure en fin d'ouvrage.

    Limore YAGIL est également l'auteure, entre autres, de Chrétiens et Juifs sous Vichy, sauvetage et désobéissance civile, Le Cerf, 2005, de La France terre de refuge et de désobéissance civile, 1936-1945 : sauvetage des Juifs, Le Cerf, 3 volumes, 2010-2011 et de Sauvetage des Juifs dans l'Indre-et-Loire, Mayenne, Sarthe, Maine-et-Loire, Loire-Inférieure, 1940-1945, La Crèche, Geste éditions, 2014.

 

Limore YAGIL, Désobéir, Des policiers et des gendarmes sous l'Occupation, 1940-1944, nouveau monde éditions, septembre 2018, 380 pages.

  

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