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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 15:58

   Le physicien et chimiste français, spécialiste de l'énergie atomique Jean Frédéric JOLIOT, dit Frédéric JOLIOT-CURIE, est également une figure du pacifisme.

   Ayant joué un rôle majeur comme Haut Commissaire dans les débuts de l'exploitation atomique en France dans l'immédiat après Seconde Guerre Mondiale, directeur du centre national de la recherche scientifique (CNRS) de 1944 à 1946, Prix Nobel de chimie 1935, il participe au mouvement pacifiste international en lançant notamment en 1950, l'Appel de Stockholm visant l'interdiction de la bombe atomique.

 

Scientifique de premier plan dans les années 1930

    Frédéric JOLIOT et Irène CURIE travaillent ensemble à partir de 1929 à l'Institut du radium. L'effet de projection de protons (un des constituants fondamentaux de la matière), qu'ils mettent en évidence au début de 1932 est une étape majeure vers la découverte du neutron (autre constituant fondamental) par James CHADWICK en février 1932. Au cours des années suivantes, les découvertes en laboratoire se succèdent, qui aiguillonnent vers la production de radioactivité artificielle. Leur Prix Nobel de 1935 consacre leurs travaux de synthèse de nouveaux éléments radioactifs. JOLIOT se consacre à la construction du premier cyclotron français et entreprend la construction du Laboratoire de synthèse atomique, spécialisé pour la production de nouveaux éléments radioactifs pour leurs applications biologiques et physico-chimiques. Les chercheurs français sont stimulés par la preuve de la fission de l'uranium apportée en janvier 1939 par Otto HAHN et Fritz STRASSMANN. Plusieurs équipes de chercheurs en Europe et aux États-unis se mettent en quête des conditions pour provoquer une réaction en chaîne. L'équipe de JOLIOT dépose le 30 octobre un pli cacheté à l'Académie des sciences sur la possibilité de produire des réactions nucléaires en chaîne illimitée.

Trois brevets déposés milieu 1939 attirent l'attention de DALADIER, Président du Conseil, alors que la France est en guerre avec l'Allemagne, qui décide de classer secret défense notamment le brevet intellectuel de la bombe atomique (brevet n°3). Il met l'équipe de JOLIOT au service du ministère de l'armement de Raoul DAUTRY en novembre 1939. JOLIOT fait jouer ses relations pour entrer en possession de l'ensemble du stock mondial d'eau lourde (185 kilos environ répartis en 26 bidons) et organise pour l'État français un contrat d'approvisionnement en uranium avec l'Union minière du Haut Katanga via les actionnaires majoritairement belges. En juin 1940, des membres de l'équipe, à parenté juive, étant menacé par l'invasion allemande, JOLIOT les envoie en Angleterre pour mettre les découvertes hors de portée, avec le stock d'eau lourde, étant donné que rares sont alors les personnes à comprendre la portée de ces recherches et de ces matériaux. JOLIOT lui-même reste en France.

 

Résistance et discrétion pendant l'Occupation allemande.

     JOLIOT refuse de signer l'ordre de reprise du travail début août 1940 des chercheurs restés en France, malgré la demande directe du général Enrich SCHUMANN et malgré les efforts pour l'en convaincre par l'entremise d'un physicien allemand francophone, Wolfgang GENTNER, qui avait auparavant, en 1933, obtenu une bourse de l'université de Francfort pour travailler à l'Institut du radium. Après que cette bourse ait été supprimée par... le régime nazi, Marie CURIE avait réussit à lui obtenir une nouvelle bourse pour qu'il puisse rester à Paris. Au terme des discussions, un accord se fait pour la remise en route du Laboratoire avec des chercheurs allemands, sous le contrôle de GENTNER, travaillant à la mise en fonctionnement du cyclotron et sur des recherches de physiques nucléaires générales sans visée militaire.

    Selon Pierre BIQUARD (Frédéric Joliot-Curie et l'énergie atomique, L'Harmattan, 2003, réédition du livre de 1961), scientifique et ami de JOLIOT et sympathisant communiste, le savant français figurait dans le comité du Front national universitaire fondé à l'appel du Parti Communiste clandestin en juin 1941 et il aurait remis à Pierre VILLON, responsable du Front national, son adhésion au PCF, adhésion qui ne fut rendue publique qu'à la fin août 1944. Mais selon Pierre VILLON, ce dernier n'aurait reçu l'adhésion de JOLIOT qu'en avril 1944, au moment où celui-ci passait dans la clandestinité. En novembre 1942 déjà, VILLON avait proposé à JOLIOT la présidence d'un comité directeur du Front national.

   il prend part en août 1944 à l'insurrection de Paris contre l'occupation allemande (inventeur d'une sorte de cocktail Molotov "Joliot-Curie", composé de trois éléments faciles à trouver à l'époque, cocktail facile à utiliser contre les chars allemands). Le Front national le délègue à l'Assemblée consultative provisoire, où il ne siège que jusqu'en février 1945, à cause de ses autres activités.

 

Directeur du CNRS, puis activiste pacifiste

    Directeur du CNRS d'août 1944 à février 1946, il participe en 1945 à la fondation du Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), dont il est nommé Haut  Commissaire par le général de GAULLE. En 1948, il supervise la construction du premier réacteur nucléaire français, la pile Zoé.

   En avril 1950, il est révoqué de son poste de Haut Commissaire du CEA par le président du Conseil Georges BIDAULT sans explications, mais probablement en raison de sa forte implication dans la diffusion de l'Appel de Stockholm et de ses sympathies envers le PCF (mal vu des Américains en pleine guerre froide). Entre autres, il déclare au cours d'un meeting d'avril 1950 : "Les savants communistes et progressistes ne donneront pas une miette de leur savoir pour la bombe atomique".

Membre du PCF depuis 1942, membre du Comité central en 1956, il apparait souvent lors des meetings publics. Président du Conseil mondial de la paix de 1949 à 1958, il lance en 1950 l'Appel de Stockholm visant l'interdiction de la bombe atomique. Il fait ensuite partie des signataires du manifeste Russel-Enstein.

   L'Appel de Stockholm, pétition contre l'armement nucléaire, lancée par le Mouvement mondial des partisans de la paix et par Frédéric JOLIOT-CURIE le 19 mars 1950, est le point de départ d'une vaste campagne, alors que débute en juin la guerre de Corée, point culminant de la guerre froide. Cette campagne rencontre un véritable succès populaire, recueillant officiellement 15 millions de signatures en France, et consolidant du coup la place hégémonique du PCF dans le paysage pacifiste de ce pays, mais ne se traduit pas en une organisation de masse durable. Son contenu est bref :

"Appel

Nous exigeons l'interdiction absolue de l'arme atomique, arme d'épouvante et d'extermination massive des populations.

Nous exigeons l'établissement d'un rigoureux contrôle international pour assurer l'application de cette mesure d'interdiction.

Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserait, contre n'importe quel pays, l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme criminel de guerre.

Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel."

 

Une place importante à la fois dans la recherche nucléaire française et dans le pacifisme contre la Bombe...

   On peut penser qu'avec ce savant on atteint une pleine duplicité dans l'attitude de la mouvance communiste. Mettre la Bombe hors la loi est-il compatible avec la position même du Grand Frère (PCUS) qui fait participer la "patrie du communisme" à la course aux armements nucléaires?

En fait, dans le paysage pacifiste français, la mouvance communiste s'insurge d'abord contre le "pacifisme tarte-à-la-crème qui se déchaîne depuis Hiroshima". Là, le PCF peut s'appuyer sur une opinion publique chez qui ce déchaînement n'a pas atteint son but. Bientôt, en misant sur une divergence entre Paris, Londres et Washington, le PCF croit pouvoir obtenir du gouvernement français l'engagement de ne pas entreprendre la fabrication de l'arme atomique afin de faire de la France le héraut du refus des blocs, susceptible de prendre la tête d'une campagne pour l'interdiction de l'atome militaire. En septembre 1947, trois ans avant l'Appel de Stockholm, France d'abord formule l'exigence de l'heure : "La bombe atomique doit être mise hors-la-loi". Un Front commun avec les socialistes semblent un temps se dessiner, mais la dynamique de la guerre froide, jointe au climat social à l'intérieur de la France (grèves importantes, agitations en métropole et dans les colonies) l'emporte. Et dans l'appareil où Charles TILLON est évincé, alors qu'il avait été chargé de le former, de l'organisation de masse devant orchestrer les campagnes pacifistes au profit de Laurent CASANOVA qui a plus la confiance du Parti, la confiance entre socialistes et communistes se délite.

JOLIOT-CURIE, dans ce contexte, met les points sur les i, lors d'un déjeuner de la presse américaine le 5 janvier 1949 : un chercheur communiste ne saurait participer à un programme nucléaire militaire d'une puissance étrangère quelle qu'elle soit. Le bureau politique du PCF même, embarrassé par cette position, semble alors rappeler que l'URSS n'est pas une puissance étrangère comme une autre. Il existerait pour la classe ouvrière un patriotisme soviétique extraterritorialisé. On mesure la tension qui peut exister chez le savant entre sa fidélité au communisme et sa volonté de promouvoir avant tout les applications civiles de l'énergie atomique. Dans les rhétoriques déployées en France, bien plus qu'ailleurs, il y a bien un fossé de plus en plus large entre ceux qui estiment que toute attaque antisoviétique est un symptôme de l'agressivité militaire occidentale, donc américaine et ceux qui pensent pouvoir tenir bon, avec le mot d'ordre d'abolition complète de l'atome militaire... Il y a aussi un flottement dans les rangs communistes même (qui se lit dans les pages de L'Humanité) et beaucoup trouve à l'Appel de Stockholm le ton d'une trouvaille publicitaire, alors même que l'Union Soviétique cherche à faire reconnaitre son statut de puissance nucléaire... Si les signatures affluent, l'ambiguïté même des porteurs de l'Appel fait qu'il est pratiquement sans lendemain... L'illusion que par cet Appel, par ailleurs, toute la mouvance communiste pourrait rejoindre la défense d'un monde sans armes atomiques est vite balayée. Et nombre de sympathisants, de compagnons de route du PCF, sans compter que l'on entre dans une période d'exclusions des rangs du Parti, s'en détournent. La guerre d'Indochine achève d'ailleurs de diviser le mouvement pacifiste. L'offensive idéologique de la mouvance pacifiste communiste vers les chrétiens subit d'ailleurs le même sort. Et le journal Témoignage Chrétien porte un coup sensible au PCF, en partie précisément en mettant en relief cette grande duplicité (présente à la fois sur la Bombe et sur la Paix en Indochine).

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la figure de Frédéric JOLIOT-CURIE, une fois le feu d'artifice de l'Appel de Stockholm éteint, n'ait plus guère de place dans le paysage pacifiste français.

Et ce, d'autant plus que le mouvement Paix et Liberté, créé dès 1951, répond, avec de grands moyens lui aussi à la propagande diffusée par le PCF. Ce mouvement, en réponse même à l'Appel de Stockholm, fondé par Jean-Paul DAVID, député-maire radical de Mantes et secrétaire général du RGR, dispose d'un apport de fonds américain considérable. Paix et Liberté fait partie de ces organisations anticommunistes qui se propagent alors sur le continent. L'organisation obtient le soutien de René PLEVEN, président du Conseil ainsi que de nombreux hommes politiques de l'époque. L'existence de cette organisation s'arrête en 1956, en raison... du dégel alors des relations internationales.

 

Frédéric JOLIOT-CURIE, La Constitution de la matière et la radioactivité artificielle (après de nombreux ouvrages traitant des radio-éléments), 1937 ; Un plan USA de mainmise sur la science, 1953 ; Cinq années de lutte pour la paix, 1954 ; La Paix, le désarmement et la coopération internationale, 1959 ; Oeuvres scientifiques complètes de Frédéric et Irène Joliot-Curie, 1961.

Michel PINAULT, Frédéric Joliot-Curie, Odile Jacob, 2000.

Yves SANTAMARIA, Le pacifisme, une passion française, Armand Colin, 2005.

 

 

 

 

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