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26 mars 2019 2 26 /03 /mars /2019 14:49

  Dans sa constante réflexion sur la modernité, Alain TOURAINE publie, en 1992 et 2018, deux ouvrages Critique de la modernité, puis Défense de la modernité, à la fois pour définir ce qu'est pour lui et nombre d'auteurs qui le suivent, cette modernité, en détailler les fausses perceptions et les réalités, et, à travers ce que ses contemporains et lui-même appellent post-modernité (et autres), suivre la dynamique des sociétés occidentales.

  Abordant d'emblée la définition de la modernité dans sa présentation de Critique de la modernité, le sociologue français tente de comprendre la marche du monde. "L'idée de modernité, sous sa forme la plus ambitieuse, fut l'affirmation que l'homme est ce qu'il fait, que doit donc exister une correspondance de plus en plus étroite entre la production, rendue plus efficace par la science, la technologie ou l'administration, l'organisation, l'organisation de la société réglée par la loi et la vie personnelle, animée par l'intérêt, mais aussi par la volonté de se libérer de toutes les contraintes. Sur quoi repose cette correspondance d'une culture scientifique, d'une société ordonnée et d'individus libres, sinon sur le triomphe de la raison? Elle seule établit une correspondance entre l'action humaine et l'ordre du monde, ce que cherchaient déjà bien des pensées religieuses mais qui étaient paralysées par le finalisme propre aux religions monothéistes reposant sur une révélation. C'est la raison qui anime la science et ses applications ; c'est elle aussi qui commande l'adaptation de la vie sociale aux besoins individuels ou collectifs ; c'est enfin elle qui remplace l'arbitraire et la violence par l'État de droit et par le marché. L'humanité, en agissant selon ses lois, avance à la fois vers l'abondance, la liberté et le bonheur. C'est cette affirmation centrale qui a été contestée ou rejetée par les critiques de la modernité.

En quoi la liberté, le bonheur personnel ou la satisfaction des besoins sont-ils rationnels? Admettons que l'arbitraire du Prince et le respect de coutumes locales et professionnelles s'opposent à la rationalisation de la production et que celle-ci exige que tombe les barrières, que recule la violence et que s'instaure un État de droit. Mais cela n'a rien à voir avec la liberté, la démocratie et le bonheur individuel, comme le savent bien les Français, dont l'État de droit s'est constitué avec la monarchie absolue. Que l'autorité rationnelles légale soit associée à l'économie de marché dans la construction de la société moderne ne suffit pas - et de loin - à démontrer que la croissance et la démocratie sont liées l'une à l'autre par la force de la raison. Elles le sont par leur commune lutte contre la tradition et l'arbitraire, donc négativement, mais non positivement. La même critique vaut contre le lien supposé de la rationalisation et du bonheur, et plus fortement encore. La libération des contrôles et des formes traditionnelles d'autorité permet le bonheur mais ne l'assure pas ; elle appelle la liberté mais la soumet en même temps à l'organisation centralisée de la production et de la consommation. L'affirmation que le progrès est la marche vers l'abondance, la liberté et le bonheur, et que ces trois objectifs sont fortement liés les uns aux autres, n'est qu'une idéologie constamment démentie par l'histoire.

Plus encore, disent les critiques les plus radicaux, ce qu'on appelle le règne de la raison n'est-il pas l'emprise croissante du système sur les acteurs, la normalisation et la standardisation qui, après avoir détruit l'autonomie des travailleurs, s'étendent au monde de la consommation et de la communication? Parfois, cette domination s'exerce libéralement, parfois de manière autoritaire, mais dans tous les cas cette modernité, même et surtout quand elle en appelle à la liberté du sujet, a pour but la soumission de chacun aux intérêts du tout, que celui-ci soit l'entreprise, la nation, la société ou la raison elle-même. Et n'est-ce pas au nom de la raison et de son universalisme que s'est étendue la domination de l'homme occidental mâle, adulte et éduqué sur le monde entier, des travailleurs aux colonisés et des femmes aux enfants?

Comment de telles critiques ne seraient-elles pas convaincantes à la fin d'un siècle dominé par le mouvement communiste, qui imposa au tiers du monde des régimes totalitaires fondés sur la raison, la science et la technique?

Mais l'Occident répond qu'il se méfie depuis longtemps la Terreur en laquelle se transforma la Révolution française, de ce rationalisme volontariste, de ce despotisme éclairé. Il a en effet peu à peu remplacé une vision rationaliste de l'univers et de l'action humaine par une conception plus modeste, purement instrumentale de la rationalité, et en mettant en mettant de plus en plus celle-ci au service de demandes, de besoins qui échappent de plus en plus, à mesure qu'on entre davantage dans une société de consommation de masse, aux règles contraignantes d'un rationalisme qui ne correspondait qu'à une société de production centrée sur l'accumulation plutôt que su la consommation du plus grand nombre. En effet, cette société dominée par la consommation et plus récemment par les communications de masse est aussi éloignée du capitalisme puritain auquel se référait Weber que de l'appel de type soviétique aux lois de l'histoire.

Mais d'autres critiques se lèvent contre cette conception douce de la modernité. ne se perd-t-elle pas dans l'insignifiance ; n'accorde-t-elle pas la plus grande importance aux demandes marchandes les plus immédiates, donc les moins importantes? N'est-elle pas aveugle en réduisant la société à un marché et en ne se souciant ni des inégalités qu'elle accroît ni de la destruction de son environnement naturel et social qui s'accélère?

Pour échapper à la force de ces deux types de critiques, beaucoup se satisfont d'une conception encore plus modeste de la modernité. Pour eux, l'appel à la raison ne fonde aucun type de société : il est une force critique qui dissout les monopoles comme les corporatismes, les classes ou les idéologies. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les États-Unis et la France sont entrés dans la modernité par une révolution et le refus de l'absolutisme. Aujourd'hui, le mot révolution porte plus de connotations négatives que de positives, on parle plutôt de libération, que ce soit celle d'une classe opprimée, d'une nation colonisée, des femmes dominées ou des minorités persécutées. Sur quoi débouche cette libération? Pour les uns, sur l'égalité des chances ; pour les autres, sur un multiculturalisme bien tempéré. Mais la liberté politique n'est-elle que négative, réduite à l'impossibilité pour quiconque de parvenir au pouvoir ou de s'y maintenir contre la volonté de la majorité, selon la définition d'Isaiah Berlin? Le bonheur n'est-il que la liberté de suivre a propre volonté ou ses désirs? En un mot, la société moderne tend-t-elle à éliminer toutes les formes de système et tous les principes d'organisation pour n'être qu'un flux multiple de changements, donc de stratégies personnelles, organisationnelles ou politiques, réglé par la loi et les contrats? Un libéralisme aussi conséquent ne définit plus aucun principe de gouvernement, de gestion et d'éducation. Il n'assure plus la correspondance entre le système et l'acteur, qui fut l'objectif suprême des rationalistes des Lumières, et se réduit à une tolérance qui n'est respectée qu'en l'absence de crise sociale grave et profite surtout à ceux qui disposent des ressources les plus abondantes et les plus diverses.

Une conception aussi douce de la modernité ne s'abolit-elle pas d'elle-même? Tel est le point de départ des critiques post-modernes. Baudelaire voyait dans la vie moderne, dans sa mode et dans son art, la présence de l'éternel dans l'instant. Mais n'était-ce pas une simple transition entre les "visions du monde" fondées sur les principes religieux ou politique stables et une société post-historique, toute faite de diversité où l'ici et l'ailleurs, l'ancien et le nouveau coexistent sans prétendre à l'hégémonie? Et cette culture post-moderne n'est-elle pas incapable de créer, n'est-elle pas réduite à refléter les créations des autres cultures, celles qui se pensaient porteuses d'une vérité?

De sa forme la plus dure à sa forme la plus douce, la plus modeste, l'idée de modernité, quand elle est définie par la destructions des ordres anciens et par le triomphe de la rationalité, objective ou instrumentale, a perdu sa force de libération et de création. Elle résiste aussi mal aux forces adverses que l'appel généreux aux droits de l'homme, à la montée du différentialisme et du racisme.

Mais faut-il passer dans l'autre camp et se rallier au grand retour des nationalismes, des particularismes, des intégrismes, religieux ou non, qui semblant progresser presque partout, dans les pays les plus modernisés comme dans ceux qui sont le plus brutalement bouleversés par une modernisation forcée? Comprendre la formation de tels mouvements appelle certes une interrogation critique sur l'idée de modernité, telle qu'elle s'est développée en Occident, mais ne peut justifier d'aucune manière l'abandon à la fois de l'efficacité de la raison instrumentale, de la force libératrice de la pensée critique et de l'individualisme."

   Par cette Présentation, Alain TOURAINE délimite le champ de sa réflexion, quitte à faire de très grandes digressions sur d'autres thèmes. La description de cette modernité, et de son émergence en Occident, occupe la majeure partie de Critique de la modernité, qui s'achève sur l'examen d'une question -clé : qu'est-ce que la démocratie?  Comme l'écrit Pierre MULLER dans une recension faite dans la Revue française de science politique (n°2, 1993), il s'agit de savoir, pour le sociologue français, comment faire une critique de la modernité sans pour autant tomber dans l'anti-modernité. Et comment redonner vie à une sociologie centrée sur le sujet individuel sans abandonner les acquis de la réflexion sur les mouvements sociaux. Il constate, comme nous, que le passage historique de l'individu-sujet à l'acteur collectif relève plus de l'implicite, voire de l'affirmation que de la démonstration véritable, l'auteur ne donnant pas véritablement les clefs pour comprendre les modalités effectives de ce passage. En cela Alain TOURAINE fait sans doute plus de la philosophie politique que de la sociologie. Le livre est foisonnant - parfois difficile à suivre - et en cela force la réflexion, mais c'est finalement au lecteur de rechercher le fil de la modernité.

S'il revient ensuite, plusieurs années après, sur cette critique, faisant plus qu'auparavant la défense de la modernité, titre de ce second livre, c'est que les éléments décrits dans le premier, ceux qui résulte en grande partie du vaste mouvement des Lumières, faute de correctifs politiques et sociaux, ont eu tendance à aggraver les conflits à l'intérieur des sociétés. S'il reprend ces éléments, quitte sans doute à se répéter, Alain TOURAINE tente de montrer, comme il le fait dans d'autres ouvrages d'ailleurs, l'importance de premier plan dans l'évolution de ces sociétés, des mouvements sociaux, à savoir les mouvements de libération des femmes, et in fine, ceux qui mettent l'accent sur les résultats d'une hyper-modernité, ceux qui luttent contre la dégradation intensive de notre environnement. Il discute en tout dernier chapitre des effets dommageables de leur absence dans maintes sociétés (en particulier d'Europe de l'Est et en Russie), estimant que de manière générale "la culture politique de l'Europe est (...) très éloignée de celle des mouvements sociaux". Il appelle en quelque sorte à une nouvelle modernité et à la rupture effective avec les anciens acteurs de la société industrielle. Nouvelle modernité qui prenne en compte l'ensemble des problèmes critiques rencontrés aujourd'hui par l'humanité. Tout au long de ce dernier livre, Alain TOURAINE analyse non seulement les différents formes de modernité mais également la force des courants anti-modernes, qui tentent souvent de revenir "au bon vieux temps", pas si bon que cela d'ailleurs, et qui voient dans la critique des sociétés de consommation actuelles le moyen de revenir à une pré-modernité, là où oeuvraient les anciennes hiérarchies de toute sorte, notamment religieuses et politiques.

Sans doute Alain TOURAINE est-il légèrement pessimiste dans l'évaluation de la situation, les lignes de force de la modernité sapant peu à peu les fondements des sociétés qui paraissent à l'extérieur, via un système de propagande sophistiqué, immuables. On pense notamment là à la société chinoise et aux sociétés arabo-musulmanes. Le fait que de nombreux groupes utilisent des méthodes terroristes pour faire entendre des messages pré-modernes (c'est-à-dire non fondés sur la raison), n'est-il pas finalement le symptôme brutal d'une désespérance de partisans d'anciens mondes.

    Dans un entretien accordé (à Zamane, le Maroc d'hier et d'aujourd'hui, 26 mars 2019) après la parution de Défense de la modernité, Alain TOURAINE estime que l'heure n'est pas à la critique de la modernité (processus engagé par les scientifiques du XVIIe siècle, préparé par les pensées d'Aristote et d'Averroès), mais plutôt à la défense d'un modèle de société capable, pour affronter les réalités du monde, de suivre les préceptes de la pensée rationnelle. Indissociable de l'effet universaliste, la modernité ne fait pas référence principalement à la notion de différence (laquelle peut mener à un multiculturalisme qui peut conduire vite à des sociétés séparées idéologiquement et matériellement). Il critique d'ailleurs tous ces modernisateurs, poussés bien plus par des préoccupations rattachées directement au fonctionnement du marché, qui, munis de l'idée de modernité ou de post-modernité, mènent à son éclatement et sa destruction. Il met dans le même mouvement, des acteurs aussi différents que les dirigeants du parti totalitaire chinois, les financiers occidentaux et les dictateurs nationalistes du tiers-monde...

 

SOCIUS

 

Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Fayard, 1992 ; Défense de la modernité, Seuil, 2018.

 

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