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5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 13:34

      On pourrait écrire : enfin un livre qui traite de l'histoire d'un pays en dehors d'une historiographie officielle (et scolaire) qui fait la part un peu trop belle aux familles aristocratiques de tous poils. Ce serait injuste car il existe tout de même des Histoires économiques et sociales qui traitent des mouvements d'ensemble des société en mettant à leur vraie place ces querelles entre monarques, princes d'Églises et lettrés tapageurs. Toutefois, rares sont les tentatives - et celle de Howard ZINN pour les États-Unis est appelée à faire école - de décrire une histoire politique qui situent les acteurs réels de l'Histoire. Il est vrai qu'on se demandait parfois ce qui poussait tel ou tel souverain à se mettre dans les difficultés ou accumuler les succès, ou même comment tel ou tel régime politique évoluait, sans l'ombre d'un regard sur la grande masse de la population... Les stratégies comme les tactiques des uns et des autres ne suffisent pas à rendre compte des situations et de leurs évolutions.

L'irruption du peuple est souvent en France associée à la Révolution de 1789, et pourtant le peuple, dont la définition transparait bien à la lecture de l'ouvrage de Gérard NOIREL, existe, agit, pousse la société dans un sens ou dans un autre, construit et détruit depuis l'aube des temps. Commencer cette histoire populaire de la France à la guerre de Cent Ans, qu'il justifie amplement par un changement radical dans le domaine des représentations et de l'évolution des mentalités, par rapport à la pauvreté et à la misère par exemple, permet de remettre à sa place tous ces fantasmes nationalistes qui font par exemple de Jeanne d'Arc une figure centrale dans l'émergence de la France en tant que telle. Et qui n'hésitent pas à parler de nation pour des époques où elle ne signifie réellement rien. Jusqu'au mot François (français), on ne se représente pas encore une entité unie, et cela d'autant plus qu'on s'éloigne des centres du pouvoir. La guerre de Cent Ans, la Grande Peste sont des éléments fondateurs - plus par la voie de destruction que de construction d'ailleurs, de la constitution très progressive de cette entité qu'on appelle aujourd'hui la France, issue d'un parcours bien particulier qui n'a pas d'équivalent en Europe, chaque État étant par ailleurs l'aboutissement de processus bien différents d'une contrée à l'autre.

   Dans son avant-propos, l'historien du monde ouvrier, de l'immigration et de la question nationale de France, qui a mené un travail à long cours sur cette histoire populaire, écrit qui"il existe deux grandes manières d'écrire l'histoire de France. La première est collective. Elle consiste à rassembler un grand nombre de spécialistes sous l'égide d'un historien bien placé au carrefour des institutions académiques, de l'édition et du journalisme, pour présenter au public cultivé un état du savoir historique à partir d'un fil conducteur assez lâche, de façon à réunir les petits producteurs indépendants que nous sommes autour d'une oeuvre commune. Ernest Lavisse, Pierre Nora et aujourd'hui Patrick Boucheron s'inscrivent dans cette longue tradition. La seconde manière est in individuelle. Elle caractérise les historiennes et les historiens qui sont arrivés dans la dernière ligne droite de leur carrière et qui exposent leur vision de l'histoire de la France en s'appuyant, notamment, sur leurs propres travaux. Jules Michelet, Fernand Braudel ou, plus récemment, Michelle Zancarini-Fournel ont incarné cette démarche. C'est elle que j'ai adoptée moi aussi dans ce livre, qui est l'aboutissement des quarante années que j'ai consacrées à la recherche historique." Il s'inscrit dans le sillage d'Howard ZINN, quant à l'insertion dans sa vision de l'histoire des masses populaires, et se réclame également de l'oeuvre de Norbert ÉLIAS pour l'histoire des mentalités. Il avertit également qu'une histoire populaire n'est pas pour lui l'histoire des classes populaires, mais bien l'enchaînement dynamique de l'action d'individus et de groupes plus ou moins importants de la population, même de sa partie la plus pauvre. Il se justifie au tout premier chapitre sur son point de départ, l'épopée de Jeanne d'Arc constituant un des nombreux épisodes qui, entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe, entraine un processus centripète qui mène de plus en plus de territoires dans une même histoire. L'épopée de Jeanne d'Arc est également emblématique de ce qui se répète souvent dans l'histoire, elle montre ce qui arrive au peuple ou une grande partie de celui-ci lorsqu'il se porte au secours de puissants, étant bien mal récompensé après le succès de son soutien. Les relations entre puissants et masses populaires sont bien le creuset de la constitution d'une nation, et d'abord d'un État avant que celui-ci soit intériorisé mentalement comme légitime...Et il fait pour cela plusieurs siècles, ces siècles que l'auteur déroule dans une écriture agréable, très loin des manuels scolaires ou même de certains ouvrages d'histoire.

 

      Ce n'est que très tardivement qu'on appelle le peuple par ce nom. En quatrième de couverture, l'éditeur le présente bien : En 1841, dans son discours de réception, à l'Académie française, Victor Hugo avait évoqué la "populace" pour désigner le peuple des quartiers pauvres de Paris. Vinçard ayant vigoureusement protesté dans un article de La Riche populaire, Hugo fut très embarrassé. Il prit conscience à ce moment-là qu'il avait des lecteurs dans les milieux populaires et que ceux-ci se sentaient humiliés par son vocabulaire dévalorisant. Progressivement, le mot "misérable", qu'il utilisait au début de ses romans pour décrire les criminels, changea de sens et désigna le petit peuple des malheureux. Le même glissement de sens se retrouve dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Grâce au courrier volumineux que lui adressèrent ses lecteurs des classes populaires, l'auteur découvrit les réalités du monde social qu'il évoquait dans ses romans. L'ancien légitimiste se transforma ainsi en porte-parole des milieux populaires. Le petit peuple de Paris cessa alors d'être décrit comme une race pour devenir une classe sociale." Pour que les habitants de ces contrées s'appellent eux-mêmes et se définissent comme Français et adhèrent à l'idée de faire partie de la France, il fallut non seulement le mouvement de reconnaissance des élites de certaines réalités qui ne bénéficiaient auparavant d'aucun écrit, sauf incidemment, mais également de l'adhésion de classes sociales populaires, généralement pauvres, via la scolarisation qui ne fut massive qu'au XIXe siècle. C'est dire que l'idée de France est très tardive dans l'Histoire.

"La France, explique l'éditeur, toujours en quatrième de couverture, c'est ici l'ensemble des territoires (colonies comprises) qui ont été placées à un moment ou un autre, sous la coupe de l'État français. Dans cette somme (qu'il faut lire attentivement, tant les chapitres sont denses d'informations), l'auteur a voulu éclairer la place et le rôle du peuple dans tous les grands événements et les grandes luttes qui ont scandé l'histoire depuis la fin du Moyen-Âge, : les guerres, l'affirmation de l'État, les révoltes et les révolutions, les mutations économiques et les crises (notamment dues aux aléas du climat dans un monde agricole aux techniques parfois sommaires), l'esclavage et la colonisations, les migrations, les questions sociale et nationale." 

    L'intérêt à la lecture de cet ouvrage ne faiblit jamais, que ce soit dans les temps d'avant la Révolution de 1789 que pour la période contemporaine. Il existe une dynamique, confluence de toutes sortes d'influences, dont rend bien compte Gérard NOIRIEL, qui mène, de façon ni téléologique ni obligatoire, à un destin commun des populations au départ très diversement attachées aux autorités politiques et religieuses, sans compter celles qui, au gré des mouvements migratoires dus aux famines, aux guerres, aux colonisations, participent pleinement, et souvent de manière décisive, à cette histoire.

 

Gérard NOIRIEL, Une histoire politique de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Éditions Agone, collection Mémoires sociales, 2018, 830 pages.

 

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