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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 07:15

  Dans le vaste mouvement intellectuel qui révise peu à peu toutes les historiographies, notamment officielles, le nouveau regard porté sur le début du XXe siècle en constitue le plus important sans doute. L'indice que constitue le regain de la littérature d'histoire et de sociologie sur les premières années du siècle, autour notamment de la première guerre mondiale, ne trompe pas. Le petit livre de Jacques LEGALL apporte une modeste mais éclairante contribution à ce nouveau regard. Peu visitée, la période qui suit directement la première guerre mondiale, cette vague révolutionnaire de 1917-1923 en est le sujet.

De 1917 à 1923, l'horreur de la première guerre mondiale provoque chez les peuples une colère si profonde qu'une vague de révolution met en péril l'ordre impérialiste en Europe, en Asie et même en Amérique. Cette vague révolutionnaire, qui nait avant la Grande guerre et qui prolonge divers mouvements populaires du XIXe siècle, est bien mise en relief, année par année sur tous les continents. Elle constitue un fait majeur dans l'histoire, occulté par les nationalismes, elle est formée de vagues successives, que scande l'expérience des IIe et IIIe Internationales socialistes-communistes, et surtout elle est puissamment alimentée par l'évolution même du capitalisme auquel répondent les divers prolétariats de différents pays, avec des intensités très variables, de la révolution russe aux bouleversements en Italie.

   On peut lire dans l'introduction de Jacques LEGALL, "Au sortir de la Première guerre mondiale (...), la guerre accouchait alors d'une série de révolutions comme le monde n'en avait jamais connu. Né dans la boue des tranchées et dans les files d'attente devant les boulangeries des ville affamées, cette vague révolutionnaire prit son élan en Russie en février 1917. Puis, durant près de six ans, elle déferla de Petrograd à Berlin, Helsinki, Budapest et, dans une moindre mesure, Londres, Paris, Milan, jusqu'en Amérique du Nord, et un peu plus tard en Chine.

Ce tsunami, qui balaya les Empires russe, allemand et autrichien, menaça le système capitaliste mondial jusque dans ses citadelles. Cela semait l'effroi parmi les possédants et leurs représentants (...). Si les tenant du système capitaliste ont alors tout fait, de l'intervention directe au soutien aux armées blanches, au blocus et aux campagnes de calomnies, pour briser la révolution russe et empêcher de contaminer les autres peuples, la montée ouvrière à l'échelle mondiale et la peur qu'elle leur inspira entravèrent leurs efforts. Car le souffle de la révolution d'Octobre se fit sentir même dans les pays qui, après 1917, ne connurent pas d'ébranlement social majeur. Ainsi, en 1919, le Parlement français aurait-il voté la loi des huit heures si la bourgeoisie n'avait craint que la classe ouvrière ne l'exige "à la russe"?

Au-delà de l'Europe, la révolution semblait  aussi sonner le glas du colonialisme. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, défendu par les bolcheviks dans l'ex-Empire des tsars, puis appliqué par eux en Russie soviétique, ainsi que leur appel à lutter contre toute forme d'impérialisme ouvraient une perspective de libération aux pays asservis par les puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne au premier chef.

Cette puissance vague révolutionnaire est pourtant occultée par l'historiographie officielle et les programmes scolaires. (...) Pourtant, comment saisir le destin du régime soviétique né d'octobre 1917, sa négation sanglante par le stalinisme,et au-delà l'évolution du monde depuis un siècle, sans savoir pourquoi et comment la révolution a finalement échoué hors des frontières de la Russie, laissant celle-ci isolée face aux interventions armées des États capitalistes et à une terrible guerre civile? Le récit de ces événements, capitaux pour comprendre l'histoire de l'humanité, comble un vide en même temps qu'il pose bien des questions. Ainsi, comment expliquer que, haïssant les fauteurs de guerre et leur système qui avaient provoqué la boucherie de 1914-1918, les travailleurs n'aient pas renverser le monde capitaliste, alors que la classe ouvrière fit preuve durant plusieurs années de sa combativité et de son esprit de sacrifice? De nombreux facteurs jouèrent en défaveur de la classe ouvrières. Partout, notamment, la conscience que la grande masse des prolétaires avait de ses intérêts retardait face à l'emballement des événements, et plus encore, face à ses ennemis, les classes possédantes, leurs hommes d'État, les dirigeant de leurs appareils de domination civils et militaires. Car eux avaient une claire conscience des enjeux pour leur classe, et ils savaient devoir mener une lutte à mort contre les exploités. Mais en fin de compte il faut souligner que, durant cette période, nulle part hormis en Russie, la classe ouvrière ne disposa d'un parti, d'une direction capable de la mener à la victoire. Car, malgré les efforts des bolcheviks pour aider à forger ailleurs de tels partis, lorsque la révolution se leva, les jeunes partis communistes n'avaient encore ni l'influence ni l'expérience indispensable pour mettre en échec une social-démocratie qui avait ouvertement choisi le camp de la bourgeoisie dès la déclaration de guerre. Dès lors la classe ouvrière trouva face à elle une social-démocratie européenne dont les appareils politiques, syndicaux, et parfois les ministres s'efforçaient d'empêcher qu'elle mette en cause l'ordre établi. Y compris en se faisant l'auxiliaire, voire l'organisatrice de la répression du mouvement ouvrier révolutionnaire."  

    Plaçant parmi les grands acteurs de cette vague révolutionnaire, les IIe et IIIe Internationales ouvrières, l'auteur, même si l'on ne partage pas ses convictions... révolutionnaires, parvient à nous faire saisir, au fil de courts mais denses chapitres, l'essentiel des événements qui enflammèrent nombre de villes et nombre de régimes politiques. Il remet à sa juste place par exemple les événements d'Allemagne, des circonstances de la défaite à la répression des spartakistes. Il nous fait saisir cette fébrilité craintive de nombre de dirigeants face à des mouvements très divers, de grèves, de manifestations, de saisies de biens, d'occupation de quartiers et d'usines, d'émeutes et de début de guerres civiles, de revendications politiques et sociales. Il nous donne des pistes solides pour comprendre les circonstances de l'échec de tous ces soulèvements populaires, qui auront des échos loin dans le temps, dans la République française comme dans celle de Weimar, dans l'attitude des leaders politiques, dont beaucoup auront à choisir entre la "peste brune" et l'"épidémie rouge"... On sait les choix funestes qui furent faits et leurs conséquences, on sait moins bien leurs motivations et les circonstances historiques qui menèrent, avec la crise de 1929 du système capitalisme tout entier, à la seconde guerre mondiale. Jacques LEGALL contribue à combler ici ce vide par ces utiles rappels historiques. Il nous rappelle aussi les causes de l'échec de cette vague révolutionnaire, chose utile dans les temps troublés que nous traversons aujourd'hui.

Jacques LEGALL, Quand la révolution ébranlait le monde, La cague révolutionnaire 1917-1923, Les Bons caractères, collection Éclairage, 2018, 145 pages.

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