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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 08:31

   La notion d'habitus est centrale dans la réflexion menée par Pierre BOURDIEU. Non seulement pour des raisons qui tiennent au dépassement de l'objectivisme et du subjectivisme, mais parce qu"elle répond en fin de compte à tous ceux qui pensent l'individu sous l'angle strictement rationnel, comme si celui-ci "pensait" à tout ce qu'il fait et constitue un calculateur systématique. Or l'individu, outre qu'il est mû en grande partie par des pulsions inconscientes et inhérentes à sa constitution physiologique, il agit en fonction d'habitudes dont la plupart n'a jamais été "pensée" autrement que sous l'angle de comportements "normaux" qui n'ont pas d'alternative sur le plan moral et social. La transmission de génération en génération, plus que d'un mimétisme de groupe qui a également tout son poids, de comportements et d'actions ne s'opèrent absolument pas par calcul, mais s'impose à l'individu, tout simplement. Ce n'est que lorsqu'il est confronté à d'autres habitudes, notamment avec le contact avec d'autres cultures, qu'il peut remettre en question bien des choses. La relativisation amène le doute et amène à son tour des "ajustements" qui peuvent aller jusqu'à la remise en cause de nombreuses habitudes de pensées et d'actions.

C'est d'ailleurs une des raisons pour les différents pouvoirs dominants d'une société, conscients des risques que cela entrainent pour eux, qu'il existe une tendance à limiter les interactions culturelles, à coup de stéréotypes de classe, de race et de sexe. Les sociétés fermées d'autrefois laissent la place à des sociétés ouvertes, mais des... habitudes de reproduction des mêmes comportements subsistent, oh combien!, même à l'heure de la mondialisation, et sans doute, parce qu'il s'agit par bien des côtés d'une mondialisation qui fragilise positions et situations, sans pour autant faciliter la possibilité d'une progression des conditions sociales, morales, économiques... 

Si Pierre BOURDIEU utilise ce terme d'habitus, c'est qu'il veut rendre compte de la complexité des... habitudes... mais aussi de leur prégnance dans la personnalité des individus.

 

     La notion d'habitus, comme le rappellent Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, est centrale dans la sociologie de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, car elle permet de dépasser les oppositions classiques de la sociologie. Même si elle n'est pas inventée par le sociologue français, ce dernier la redéfinit pour lui donner une place capitale dans la palette des outils conceptuels de la sociologie. A l'origine, la notion d'habitus est une traduction, par Thomas d'AQUIN, de la notion d'ARISTOTE d'hexis. Chez le philosophe grec, l'hexis désigne les attitudes et aptitudes corporelles (manière de se tenir, adresse...) incorporées au cours de l'éducation et qui fondent la capacité d'action des individus. Thomas d'ACQUIN traduit hexis par habitus et il désigne par là le fait que la socialisation inculque des pratiques, notamment religieuse, qui deviennent ensuite spontanées. Par la suite, la notion d'habitus a souvent été reprise sans pour autant devenir l'élément central d'une théorie. Lorsque Pierre BOURDIEU se la réapproprie, il s'inspire à la fous d'ARISTOTE, de Thomas d'ACQUIN, d'Émile DURKHEIM, de Norbert ÉLIAS, de Marcel MAUSS et de Max WEBER.

     Pierre BOURDIEU a donné de multiples définitions de l'habitus. Mais la plus célèbre se trouve dans Le Sens Pratique (Minuit, 1980) : "Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d'existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structure structurante, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre".

L'habitus est ainsi composé de schèmes de perception (manières de percevoir le monde), d'appréciation (manières de le juger) et d'action (manières de s'y comporter) qui ont été intériorisées et incorporées par les individus au cours de leur socialisation - primaire, pendant l'enface, et secondaire, à l'âge adulte - de manière plus ou moins inconsciente. il se compose tout à la fois des "structures mentales à travers lesquelles (les individus) appréhendent le monde social" (Choses dites, 1987) et de leurs manifestations corporelles, désignées sous le terme d'hexis corporelle repris à ARISTOTE. Ces habitus constituent quasiment des aspects de la personnalité des individus, et il est difficile d'en changer. Pour me faire bien comprendre, à un niveau purement "physique", l'individu a des habitus qui perdurent malgré leur inefficacité ou leur insignifiance dans le présent à cause d'évolution techniques. On peut observer (avec un brin de moquerie) des personnes converser à renfort de gestes plus ou moins amples, dans n'importe quel lieu, comme si elles étaient avec leur interlocuteur, lorsqu'elles tiennent d'une main leur...portable téléphone mobile... qui est loin d'être un visiophone, même primaire...

   Les habitus varient selon les conditions d'existence et la trajectoire sociale de chacun. Dans la mesure où les conditions d'existence sont communes à tout un ensemble de personnes placées dans la même situation socio-économique, ces personnes partagent pour partie le même habitus. Cela amène Pierre BOURDIEU à discuter d'habitus de classe (habitus ouvrier ou habitus bourgeois par exemple). Cependant, comme chaque personne a une trajectoire individuelle propre et occupe une position particulière au sein de sa classe, l'habitus comporte aussi une dimension individuelle qui fait que chaque habitus particulier est envisagé comme une variante de l'habitus collectif.

Les dispositions de l'habitus sont durables, comme on l'a fait comprendre auparavant, dans la mesure où, étant enracinées dans les personnes, elles tendent à se perpétuer et à résister au changement. Sauf changement radical des conditions socio-économiques de l'environnement, les individus ont tendance à conserver les dispositions acquises au cours de leur socialisation. Parfois, lorsque le monde social change mais que les comportements issus de l'habitus se perpétuent sans s'adapter, un effet d'hystérésis apparaît. L'hystérésis désigne la persistance d'un effet alors que sa cause a disparu. Les dispositions qui forment l'habitus sont également qualifiées de "transposables". Cela signifie que des dispositions acquises dans certains contextes (comme dans la famille ou à l'école) peuvent être transposées dans d'autres contextes (par exemple au travail, dans le cadre d'une activité sportive...) ce qui tend à créer des "styles de vie" homogènes. Dans son livre Architecture gothique et pensée scolastique (Minuit, 1967), l'historien de l'art allemand Erwin PANOFSKY, (dont Pierre BOURDIEU est le traducteur et postfaceur), décrit des comportements  considérés comme une vérification de la théorie de l'habitus.

    L'habitus comporte donc deux dimensions. D'une part, il est "intériorisation de l'extériorité" : par le biais de la socialisation, il permet "l'intériorisation des structures du monde social" (Choses dites, 1987), autrement dit l'intériorisation des limites au sein desquelles il est possible d'agir. D'autre part et simultanément, l'habitus permet une "extériorisation de l'intériorité", en raison de son rôle de "structure structurante" génératrice de pratiques. L'habitus permet en effet aux individus, dans une situation donne, de produire le comportement correspondant à ce qui est attendu d'eux par le contexte social (c'est-à-dire de faire correspondre leurs structures subjectives avec les structures objectives du monde social) sans avoir forcément à y réfléchir, puisqu'ils ont auparavant intériorisé l'extériorité du monde social.

Sans avoir à effectuer ces calculs chers aux individualistes méthodologiques et ce qui représente bien entendu une économie énorme d'énergie pour faire face au monde et à l'environnement. Ces fameux choix dont nous gargarisent une certaine sociologie officielle constituent bien des éléments parfaitement inutiles (en outre facteurs d'instabilité, car tout calcul conscient suppose erreurs possibles), pour expliquer les comportement sociaux, y compris en économie, sphère du savoir dont est parti cet individualisme méthodologique... Le fameux sens pratique dont l'individu fait preuve quotidiennement dans toutes les situations, provient de l'habitus, parfaitement intégré à sa personnalité. La notion de sens pratique s'oppose bien directement à la théorie de l'acteur rationnel.

     La conception de l'action de Pierre BOURDIEU a été vivement critiquée. Il a été notamment repoché au sociologue français d'être démesurément déterministe en considérant les agents comme des "idiots culturels" (voir H. GARFINKEL, par exemple, dans son Studies in Ethnomethology de 1967, Englewood Cliffs, Prentice Hall). Mais la conception de l'habitus exposée est toutefois moins simpliste qu'il n'y parait. Elle a évolué et a fait, et fait encore l'objet d'ailleurs, de redéfinition au fur et à mesure des recherches. Même si elle est présente initialement comme une notion permettant de concilier liberté et déterminisme, la notion d'habitus incline, dans ses premières formulations (dans La Reproduction par exemple), plutôt du côté du déterminisme; Mais qui n'a pas constaté les forces d'inertie, dans tous les domaines, des habitus?  Elle porte néanmoins l'idée que les structures subjectives des individus sont déterminées de l'extérieur par les structures objectives du monde social, ce qui rend le comportement des agents sociaux prévisible et par là laisse peu de place aux explications du changement, progressif ou brutal, qui fait la vie du réel social.

Dans une seconde formulation, l'invention des acteurs est plus possible. Elle réduit la prévisibilité de leurs comportements en insistant sur la dimension génératrice de l'habitus. "Mais pourquoi ne pas avoir dit habitude? L'habitude est considérée spontanément comme répétitive, mécanique, automatique, plutôt reproductive que productrice. Or, je voulais insister sur l'idée que l'habitus est quelque chose de puissamment générateur. L'habitus est, pour aller vite, un produit des conditionnements qui tend à reproduire la logique objective des conditionnements mais en lui laissant subir une transformation : c'est une espèce de machine transformatrice qui fait que nous "reproduisons" les conditions sociales de notre propre production, mais d'une façon relativement imprévisible, d'une façon telle qu'on ne peut pas passer simplement et mécaniquement de la connaissance des conditions de production à la connaissance des produits." (Questions de sociologie).

 

    La redéfinition de l'habitus se situe dans une problématique de médiation entre les pratiques sociales et les structures objective des champs sociaux où elles s'inscrivent. 2largie aux dimensions de la théorie de la connaissance sociologique, la notion d'habitus autorise à rompre avec les deux antithèses de l'objectivisme et du subjectivisme. Pour Pierre BOURDIEU, la notion d'habitus permet de déporter la primauté explicative des dispositions empiriquement acquises vers la manière de les acquérir. Le principe générateur (et unificateur) de pratiques reproductibles des structures objectives est ainsi posé par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON (1987). Ainsi avec un nouveau vocabulaire dont on écrit qu'il ne doit rien au marxisme, le sociologue français renouvelle d'une certaine manière la pensée sur la dynamique de la lutte entre classes sociales, étant donné que, sur le plan des valeurs comme sur le plan matériel, cette lutte se livre en même temps dans la conscience des individus et au niveau de la société toute entière.

Frédéric GONTHIER explique que cette redéfinition peut être tendue dans deux cadres explicatifs.

Du côté de ses conditions de production, l'habitus se définit par trois caractères :

- il renvoie d'abord aux apprentissages par lesquels des perceptions, des jugements ou des comportements sont véhiculés et inculqués pendant la socialisation individuelle ;

- il renvoie ensuite à l'impact de ces apprentissages sur l'agent, à la façon dont ils sont intériorisés et reconduits dans un inconscient individuel et collectif ;

- il renvoie enfin à la capacité de ces dispositions à faire naître des pratiques sociales.

Du côté de ces conditions de reproduction, l'habitus se définit autour de trois principes :

- il répond d'abord à un principe de durabilité : l'habitus est une formation intériorisée durable dans la mesure où il est capable de se perpétuer, et de perpétuer ainsi les pratiques qu'il est supposé engendrer :

- il répond ensuite à un principe de transposabilité : il est capable de s'étendre au-delà du champ social où il s'origine, et d'engendrer des pratiques analogues dans des champs différents ;

- il répond enfin à un principe d'exhaustivité : il est susceptible de se reproduire plus adéquatement dans les pratiques qu'il génère (1987).

Les conditions de production et de reproduction de l'habitus sont circulairement liées. L'habitus tend à produire les conditions sociales de sa production. Cette circularité n'immunise pas seulement contre un usage déterministe du dispositif théorique. Elle exprime une ambition fondamentale : l'habitus s'annonce comme la promesse d'une réconciliation entre liberté et déterminisme sociologiques. Les critiques venant des individualistes méthodologiques (comme Raymond BOUDON) tendent à vouloir faire revenir à la possibilité d'harmonie sociale entre intentions et actions individuelles, mais précisément, la sociologie de Pierre BOURDIEU n'est pas une sociologie permettant le consensus intellectuel, laquelle dénierait tout simplement la réalité des conflits sociaux et leur inévitabilité.

SOCIUS

Frédéric GONTHIER, Habitus, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

     

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