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24 mai 2019 5 24 /05 /mai /2019 12:23

    Même si du côté d'une certaine sociologie dominante encore (pas pour longtemps encore, semble-t-il...), pensons à l'individualisme méthodologique, on taxe volontiers d'holisme la pensée de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs et successeurs... cette école française de sociologie recherche à dépasser l'opposition fréquemment observée entre objectivisme et subjectivisme. Dès Le métier de sociologue, Pierre BOURDIEU et Jean-Claude CHAMBOREDON (1968), puis Jean-Claude PASSERON (Le raisonnement sociologique, 1991) cherchent à établir la sociologie comme science, poursuivant le projet d'Émile DURKHEIM, à dépasser l'illusion du savoir immédiat et intuitif, à rechercher les réalités cachées derrière les évidences idéologiques, à commencer par l'étude des conditions de la production de connaissances réelles. Toute une recherche sur le contrôle épistémologique des méthodes employées amène à se méfier de nombreuses illusions, de l'illusion statistique à l'illusion biographique. Le sociologue, pour bien exercer son métier, doit constamment être vigilant et pour cela effectuer une auto-analyse, non seulement du cheminement de sa pensée, des influences qui orientent sa réflexion, mais également de l'environnement même qui l'amène à réaliser sa recherche. Il s'agit bien d'élaborer une nouvelle conception de l'action, tant lui et ses collaborateurs considèrent que le sociologue ne peut de toute façon rester neutre dans ses analyses et leurs conséquences.

 

Sociologue est un métier et la sociologie est une science...

    C'est d'abord en réfléchissant sur son travail d'analyse des situations et des structures sociales que Pierre BOURDIEU, tout en suivant de près la trajectoire initiée par Émile DURKHEIM et dans un souci de se distancier d'un projet marxiste qu'il juge trop économiciste, dresse les conditions pour que le travail de sociologue soit réellement scientifique. Reprenant la réponse des Règles de la méthode sociologique, Pierre BOURDIEU, Jean-Claude PASSERON et jean-Claude CHAMBOREDON rédigent en 1968 Le métier de sociologue. Comme lui, ils souhaitent permettre aux sociologues de leur époque de s'accorder sur ce qui fait leur discipline une science et ils cherchent à mettre au jour les principes qui doivent guider le travail sociologique. Pour eux, et leurs travaux ultérieurs restent fidèles à cette démarche, la sociologie n'est ni une psychologie de grands groupes et encore moins une psychanalyse de la société, ni une analyse des structures économiques, politiques et sociales comprises comme s'imposant de manière systémique et sans recours aux individus. le sociologue doit toujours se soucier des conditions dans lesquelles l'usage des techniques employées pour analyser le réel aboutit à des résultats qui peuvent être qualifiés de scientifique. Les auteurs du Métier de sociologue posent qu"à la question de savoir si la sociologie est ou non une science, et une science comme les autres (référence faites aux sciences de la nature), il faut substituer la question du type d'organisation et de fonctionnement de la cité savante le plus favorable à l'apparition et au développement d'une recherche soumise à des contrôles strictement scientifiques."  Par là, les auteurs veulent dénoncer l'absence de réflexion sur l'usage des méthodes statistiques, celles-ci s'étant répandues à la fin des années 1960 sous l'influence notamment, venue d'Amérique, de Pierre LAZARSFELD. Même s'ils n'ont pas été au bout de leur programme rédactionnel (ils prévoyaient trois volumes, le deuxième étant centré sur la construction par le sociologue de son objet d'étude, le dernier devant établir un répertoire critique des outils du sociologue, alors qu'il n'ont rédigé que le premier, le Métier de sociologue tel que nous le connaissons), ils s'appuient sur les apports d'Émile DURKHEIM, de Max WEBER et de Marcel MAUSS notamment, pour élaborer une sociologie du dévoilement de la réalité, qui aille au-delà des illusions du savoir immédiat, et qui évitent les écueils d'une trop grande théorisation (aller trop vite d'études particulières à une analyse générale) ou à l'inverse d'une renonciation à la conceptualisation devant la complexité du réel.

Deux techniques sont proposées pour aller dans ce sens, notamment par Jean-Claude PASSERON qui poursuit cette réflexion dans Le Raisonnement sociologique publié en 1991. Au-delà du fait que les trajectoires de Pierre BOURDIEU et de ses premiers collaborateurs se séparent (pour des raisons à la fois personnelles et intellectuelles), Jean-Claude PASSERON poursuivant plus cette réflexion que d'autres, qui approfondissent d'autres voies, ce dernier préconise de "protocolariser" le langage naturel grâce au raisonnement comparatif, afin de parvenir à rendre les concepts plus généraux, en se mettant d'accord pour traiter comme équivalents certains contextes qui se sont pas identiques, en les réunissant sous un même type et d'effectuer constamment un "va-et-vient" entre le raisonnement expérimental et la contextualisation historique. Sa conclusion, à l'appui de ces deux techniques, sur la question d'origine : la sociologie est-elle une science? est positive, mais cette science ne doit pas être mesurée à l'aune des critère que l'on applique aux sciences naturelles, position plus complexe que celle de Pierre BOURDIEU dans Le Métier de sociologue. il faut pour garder cette scientificité un contrôle constant de l'épistémologie des méthodes employées, se défaire de l'illusion statistique et de l'illusion biographique (l'exemplarité d'un parcours ou de parcours individuels qui reflèteraient une part du réel), même si dans leurs ouvrages les membres de l'école de Pierre BOURDIEU emploient souvent un appareil statistique et des témoignages biographiques (voir La misère du monde de 1993 sous la direction de Pierre BOURDIEU). Cette manière de faire le métier de sociologue ne peut pas être détaché d'une manière d'agir sur l'objet même de l'étude - et on sait les engagements pointus des uns et des autres -, mais en se gardant constamment de tomber soit dans l'objectivisme, soit dans le subjectivisme.

Il faut noter que l'oeuvre de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, ensemble ou séparément, est sous tension - et ceux-ci l'ont bien écrit également - constante entre un vocabulaire très proche du langage usuel (ce qui en fait d'ailleurs l'accessibilité) et sa signification précise, technique, dans leurs approches. Ce choix d'un tel langage va de pair avec leur insertion dans des activités qu'ils ne craignent pas d'être qualifiées de partisanes (au sens fort du mot) avec des acteurs non sociologues et non avertis souvent des nuances de ce vocabulaire. Même si leurs analyses se veulent éloignées du marxisme, surtout officiel, ils gardent tous dans leur esprit la dynamique essentielle entre réflexion et action.

 

Une nouvelle conception de l'action...

    Il existe, comme nous le rappellent Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, au sein des sciences sociales de nombreuses oppositions : individualisme/holisme, micro/macro, individuel/collectif et également subjectivisme/objectivisme. Le subjectivisme part des représentations et visions du monde propres aux individus pour fonder la connaissance sociologique. Les tenants de l'objectivisme, tels qu'Émile DURKHEIM et Karl MARX, défendent à l'opposé que la sociologie doit se détourner des représentations subjectives des individus (conçues comme des prénotions ou des idéologies) pour s'intéresser aux structures sociales objectives qui expliquent le fonctionnement de la société et qui dépassent l'entendement des individus.

Pour Pierre BOURDIEU, qui s'inspire par ailleurs des travaux de l'anthropologue, à l'inverse de Claude LÉVI-STRAUSS qui recherche surtout les sens que les acteurs donnent à leur action afin de saisir la dialectique entre structures objectives et structures subjectives incorporées, il faut s'opposer au pur subjectivisme. Il est nécessaire en effet pour lui de rompre avec les représentations spontanées des agents pour construire un discours scientifique. Sa critique du subjectivisme repose d'abord sur une mise en cause de la phénoménologie du philosophe Jean-Paul SARTRE, qui met l'accent sur la liberté des individus capables de dépasser leur situation objective. Le philosophe français estime en effet que les individus sont capables de dépasser leur situation objective par le recours à l'imagination. Par conséquent, le fait que les individus rendent compte de leurs actions en faisant appel à un quelconque déterminisme peut être interprétée comme une illusion, voire une "mauvaise foi" (il faut lire Jean-Paul SARTRE qui précise ce qu'il entend par là, et dépasser le sens commun de "mauvaise foi"). Pierre Bourdieu conteste cette conception de la liberté du sujet en affirmant que les conditions sociales d'existence restent centrales dans l'explication des comportements des individus (lesquels dirions-nous s'insèrent dans une trame de l'espace-temps qui les dépasse, n'ayant ni déterminé eux-mêmes les conditions de leur naissance ni les conditions de leur existence, même s'ils cherchent constamment de manière générale à modifier ces dernières, avec plus ou moins de succès à plus ou moins long terme...). Avec les mêmes arguments, il s'oppose aussi aux théories de l'acteur rationnel qui définissent la conception de l'action, prédominantes en économie. Selon ces théories, l'intérêt est le seul moteur de l'action et les acteurs sont réduits à des calculateurs qui cherchent à maximiser leur intérêt. En dépit de leur éloignement conceptuel, la phénoménologie de Jean-Paul SARTRE et les théories de l'acteur rationnel (celles de Raymond BOUDON par exemple), sont réunies par Pierre BOURDIEU sous une même étiquette - celle du "subjectivisme" - pour expliquer sa propre théorie de l'action.

     Après avoir exposé les apories où menaient objectivisme et subjectivisme, il manifeste sa volonté de dépasser l'opposition entre ces deux "extrêmes". Dans Choses dites, il écrit : "Si j'aimais le jeu des étiquettes (...) je dirais que j'essaie d'élaborer un structuralisme génétique : l'analyse des structures objectives (...) est inséparable de l'analyse de la genèse au sein des individus biologiques des structures mentales qui sont pour une part le produit de l'incorporation des structures sociales et de l'analyse de la genèse de ces structures sociles elles-mêmes." Le "structuralisme génétique" qu'il qualifie dans un autre de "structuralisme constructiviste" ou de "constructivisme structuraliste" (Chose dites), rend aussi compatibles l'étude des structures objectives et celle des représentations subjectives qui semblait relever jusque-là de postures inconciliables.

Dans son texte "Espace social et pouvoir symbolique" (Choses dite, toujours), Pierre BOURDIEU explicite la nature du structuralisme génétique. Le dépassement de l'opposition entre objectivisme et subjectivisme ne peut se réaliser, selon lui, que si le sociologue distingue deux moments fondamentaux dans sa démarche de recherche. La rupture objectiviste avec le langage ordinaire apparaît comme un premier moment nécessaire à la recherche pour mettre au jour les structures objectives (qui orientent les représentations objectives). Cependant, le sociologue ne peut s'en tenir à cette première rupture et doit, dans un second temps, réintégrer les visions du monde subjectives qui contribuent elles-mêmes, en retour, à la construction du monde social. Il explique ainsi : "d'un côté, les structures objectives que construit le sociologue dans le moment objectiviste, en écartant les représentations subjectives des agents, sont le fondement des représentations subjectives et elles constituent les contraintes structurales qui pèsent sur les interactions ; mais, d'un autre côté, ces représentations doivent aussi être retenues si l'on veut rendre compte notamment ds lutte quotidiennes, individuelles ou collectives, qui visent à transformer ou à conserver ces structures." 

C'est notamment par la notion d'habitus, une notion plus complexe de la simple habitude de comportements sociaux des agents, que Pierre BOURDIEU veut percer le fonctionnement de la société, à la fois réel résultat de l'activité des agents, mais d'agents dont la socialisation a inculqué des pratiques et des pensées, notamment religieuses, qui apparaissent comme "naturelles" et qui ne le sont pas, comme peut le montrer le sociologue dans son travail.

En élaborant sa vision de la société, Pierre BOURDIEU ne veut pas partir de la fameuse division marxiste entre superstructure, structure et infrastructure, car elle ne prend pas suffisamment en compte - mais les marxistes savent comment expliquer la dialectique qui permet les changements sociaux - les comportements des individus, et surtout, le champ de sa recherche en témoigne, les structures objectives et subjectives n'obéissent pas principalement à des impératifs économiques.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

SOCIUS

 

 

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