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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 07:42

   La notion de champ, utilisée en physique et en psychologie pour rendre compte de l'appartenance des éléments à une configuration globale, revêt une importance majeure dans la théorie sociologique de Pierre BOURDIEU. Le champ, comparable à des termes comme système ou instance, mais impliquant aussi une notion de rayonnement ou d'influence autour d'éléments centraux, est destiné à rendre compte d'un monde social différencié où existent des régions déterminées, qui ne peuvent être réduites aux structures globales de la société dont elles font partie. L'élaboration de cette notion doit beaucoup à la mise en oeuvre d'un mode de pensée "relationnel" (Ernst CASSIRER, Gaston BACHELARD) ou structural (Claude LÉVI-STRAUSS) sur une question abordée par plusieurs approches antérieures, marxistes et fonctionnalistes, s'efforçant de concilier la spécificité des parties de l'ensemble social avec leur dépendance. (Louis PINTO)

Cette notion de champ est à mettre en relation avec la théorie de l'espace social qu'évoque Pierre BOURDIEU, notamment dans ses écrits les plus récents. Il renouvelle les manières d'appréhender la société. L'espace social est une espace structuré en fonction des distances sociales qui séparent les agents. Les individus sont positionnés dans cet espace selon leur plus ou moins grande dotation en "capital" (culturel, matériel, symbolique...). Dans la mesure où tous convoitent les positions dominantes, l'espace social se présente comme un espace de luttes. Elles se centrent sur des enjeux spécifiques dans le cade de ce que le sociologue français appelle des "champs". (Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN)

 

Champ....

   Le champ, tel qu'on peut le comprendre dans les écrits de Pierre BOURDIEU et de ses collaborateurs, notamment dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales, se caractérise par son "autonomie relative". Ses agents (prêtres, peintres, mathématiciens, pour prendre ceux qui font l'objet d'une étude in extenso...) se définissent comme les individus qui, reconnus par leurs pairs, sont en mesure de se soustraire à des intérêts externes, d'apprécier la valeur d'enjeux internes, d'agir selon des normes, se distinguant de la sorte des profanes en vue de faire ce qui , comme professionnels, ils sont les seuls capables de faire. Il existe donc des conditions plus ou moins formalisées pour entrer et exister dans un champ.

La délimitation de l'espace considéré est le produit historique d'un ensemble de débats, de luttes, de compromis à travers lesquels les agents sociaux font valoir une vision autonome (ou qui s'efforce de l'être) de ce qu'ils font et de ce qu'ils sont. Son existence et fonctionnement ont un caractère foncièrement temporel = exister, c'est s'opposer à d'autres agents, nouveaux ou anciens. Le temps est introduit par la lutte dans un espace qui demeure toujours ouvert et différencié (par opposition notamment à un "corps" professionnel, cas limite fondé sur l'homogénéité d'individus plus ou moins substituables et indiscernables). Ces luttes peuvent mettre en jeu des instruments de pouvoir (économique, bureaucratique...) mais elles revêtent toujours une dimension symbolique de légitimation spécifique (religieuse, philosophique, esthétique...). C'est pourquoi la croyance dans la valeur des enjeux considérés (nommés illusio par BOURDIEU) n'est pas une propriété accessoire des agents mais une condition de possibilité essentielle de fonctionnement du champ.

Si le champ est marqué par la pluralité, il n'est pas le simple reflet des interactions entre des individus empiriques qui s'opposeraient consciemment ; il n'est rien d'autre, à un moment donné, que le système des relations intelligibles entre des positions distinctives définies relationnellement (écrivain régionaliste par rapport à écrivain "pur", théoricien par rapport à praticien...) occupées par des agents déterminés. Un certain nombre de traits invariants peuvent être discernés : le degré d'autonomie (l'invocation du public n'est pas possible en mathématiques) ; l'opposition entre les positions les plus autonomes et les moins autonomes, situées près des frontières du champ ; l'opposition entre les dominants actuels et les dominés ; l'opposition entre les gardiens de l'ordre et les agents de subversion (d'après le modèle prêtre/prophète). A une position déterminée dans le champ, on peut associer, d'un côté, les choix les plus probables qu'elle tend à favoriser et, d'un autre côté,  les propriétés de trajectoire qui inclinent un individu à occuper précisément cette position plutôt qu'une autre. Enfin, l'existence d'un champ a aussi pour conséquence le fait que les agents se rapportent à l'histoire de ce dernier, objet de savoir spécialisé qui offre des références et des ressources pour le présent.

  Louis PINTO estime que les vertus de cet instrument sociologique sont au moins de quatre ordres.

- iI permet de penser les relations réglées qui s'instaurent entre trois ensembles : celui des positions, celui des prises de position, celui des dispositions. Les notion de champ et d'habitus demandent à être étroitement liées.

- Il permet de mettre en relation les oppositions immanentes à un champ avec des oppositions propres à n autre champ, ou plus globales (structure des classes sociales).

- Il favorise l'analyse comparative en permettant de situer le cas considéré dans un espace de possibles, de se défaire de particularités "locales", de prolonger la description vers la mise en évidence de régularités et de facteurs explicatifs, bref, de satisfaire des exigences de généralisation, par exemple à partir de monographies sur des sujets précis.

- Il permet d'envisager de façon précise le problème du changement : rien n'oblige à postuler l'immobilité, mais la nouveauté n'est pas un surgissement ex nihilo. Il importe de prendre toujours en considération les invariants derrière ce qui varie. Le changement peut être pensé comme une transformation réglée qui, selon les cas, découle de luttes internes, de modifications de frontières, de bouleversements morphologiques (l'afflux de candidats dans le champ de la peinture en France vers 1850, comme condition de rupture avec l'académisme).

    Les analyses en termes de champ ont inspiré de nombreux travaux, en dehors de ceux de BOURDIEU et de ses collaborateurs. Une théorie générale des champs (restée en projet) pourrait avoir pour tâche d'élucider, entre autre, la grande diversité des usages, depuis des versions fortes (le champ scientifiques) jusqu'à des versions faibles où le champ tend à être envisagé surtout comme un espace de positions différenciées.

 

Espace social...

    Les capitaux (économique, culturel, social, symbolique, politique...) sont au fondement d'un espace social multidimensionnel, constitué d'une pluralité de champs, tel que le champ artistique, le champ économique, le champ journalistique.

Pierre BOURDIEU emprunte à Karl MARX, la notion économique de "capital", laquelle lui permet de mettre à jour le positionnement des individus les uns par rapport aux autres dans l'espace social. Rappelons que dans la théorie marxiste en général, les individus sont qualifiés de bourgeois ou de prolétaires selon qu'ils disposent ou non de capital économique (auquel d'ailleurs est rattaché la notion de propriété). Aux premiers, propriétaires des moyens de production, s'opposent les seconds qui ne possèdent que leur force de travail. la notion de capital se résume ainsi aux seuls moyens de production, étant donné bien entendu que la théorie marxiste elle-même analyse bien par ailleurs l'articulation entre gestionnaires et propriétaires des capitaux... Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs ne limitent pas, quant à eux, le capital à sa sphère économique. Ils envisagent l'existence de capitaux de différentes natures qui apparaissent comme autant de ressources sociales pour les agents. Conçue comme un stock au volume plus ou moins important, chaque espèce de capital est le fruit d'une accumulation en vue d'obtenir un profit ou rendement, matériel ou non.

Quatre principaux types de capitaux sont distingués, au fil des études qui leur sont consacrés : le capital économique, le capital culturel, le capital social et le capital symbolique, même si d'autres s'articulent autour d'eux et font l'objet, eux aussi, d'études précises.

- Le capital économique désigne l'ensemble des ressources économiques d'un individu (au d'un groupe), aussi bien un patrimoine matériel que ses revenus. Le fait de disposer de capital économique permet d'acquérir plus facilement d'autres types de capitaux.

- Le capital culturel correspond aux ressources culturelles qui permettent à un individu d'apprécier les biens et les pratiques propres à la culture savante. Introduite par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON dans La Reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement, pour rendre compte des inégalités scolaires des élèves en fonction de leur origine sociale, elle est précisée dans un article, les trois états du capital culturel par Pierre BOURDIEU. Il y précise que le capital culturel peut exister sous trois formes : à l'état incorporé, sous la forme de dispositions de savoirs et savoir-faire constitutifs d'un habitus, à l'état objectivé, sous la forme de biens culturels (tableaux, livres, dictionnaires, machines...) et à l'état institutionnalisé, sous la forme de titres scolaires.

- Le capital social est défini comme l"ensemble des ressources actuelles ou potentielles liées à la possession d'un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d'interconnaissance et d'inter-reconnaissance (le capital social, Notes provisoires, 1980). un agent dispose d'un capital social d'autant plus important que l'étendue de son réseau de relations est plus grande et que les personnes avec lesquelles il est en relation sont elles-mêmes plus fortement dotées en capitaux économiques et culturels.

- Le capital symbolique renvoie aux notions de prestige et de reconnaissance sociale. Pierre BOURDIEU précise que le capital symbolique n'est pas autre chose que le capital économique ou culturel lorsqu'il est connu et reconnu (Choses dites, 1987).

La transmission et l'accumulation des capitaux, au sein d'une famille ou d'une classe sociale ne se réalisent pas de la même façon selon l'espèce de capital considéré. Chacun des types de capital fait l'objet de possibilités diverses de transmission, suivant les activités des individus, leur positionnement dans leur propre classe, et également de possibilités diverses d'accumulation suivant également leurs activités.

Pierre BOURDIEU insiste, que ce soit à l'échelle de l'individu ou des classes sociales, sur l'aspect dynamique de l'existence de ces capitaux. Classements et luttes de classement sont constants, non seulement entre les individus mais également les classes qui n'existent que par l'action de ces individus. Les classes sociales ne sont jamais "données" en fonction des capitaux existants, Elles n'existent, et deux fois, objectivement et dans les représentations, que dans les luttes constantes. Les catégories professionnelles, par exemple, sont des constructions élaborées et défendues, et leurs frontières changent constamment en fonction de l'évolution même des luttes de classe. En légitimant l'ordre social qui les avantage, les dominants exercent une violence symbolique sur les données. Une fois légitimée, la domination apparaît en effet "naturelle" non seulement aux dominants mais aussi aux dominés qui méconnaissent les mécanismes d'imposition de cet arbitraire. Cette légitimation n'est pas (seulement et principalement) le produit d'une action délibérée de propagande ou d'imposition symbolique. Même les dominants obéissent à des habitus qui leur camouflent souvent ces mécanismes d'imposition. C'est d'ailleurs cette méconnaissance partagée qui provoque toutes sortes d'inadéquation entre état des capitaux existants et fructification de ceux-ci. Et comme la connaissance - par la sociologie - est sujette à constante révision même par ceux qui en possèdent (connaissance et capacité d'action) les mécanismes, le changement social constant constitue une donnée de toute société. Bien entendu, cette connaissance du coup est toujours lacunaire, et constamment la science sociologique (en admettant qu'elle aboutisse à la compréhension du tout social, chose dont on... s'éloigne d'ailleurs à notre époque aux sociologies éparpillées) est toujours rattrapée par les évolutions mêmes de la société, le jeu existe toujours entre dominants et dominés, dans des limites toujours, elles-aussi, mouvantes. Les exemples sont légions de reconversion d'un capital en une autre sorte de capital réalisé par les individus qui croient trouvés là des moyens de "gagner" dans la lutte du classement, et souvent de manière contre-productive...

   Comme pour les champs, les conceptions des différents types de capitaux ont fait l'objet d'études par nombre de sociologues, sur de nombreux sujets, par exemple la vie conjugale ou le marché matrimonial (François de SINGLY).

    Les individus, mus par leurs habitus et par leurs objectifs, agissent dans une pluralité de champs sociaux, tels que le champ artistique, le champ économique (lequel peut se fractionné en champ productif, en champ bancaire, etc...), le champ journalistique, le champ religieux, privilégiant l'un ou l'autre ou "mettant leurs billes dans des paniers différents", construisent l'ensemble des relations sociales, dans les fait et dans les représentations.

 

Conflits dans l'espace social...

  Si chaque champ possède ses spécificités (enjeux, type de capital, règles) qui le rendent irréductible aux autres champs, on le voit bien dans les études consacrés à l'un ou à l'autre, il existe des lois générales qui sont valables pour tous les champs. Pierre BOURDIEU met en garde contre l'invention d'autant de systèmes explicatifs qu'il y a de champs au lieu de voir dans chacun d'eux une forme transformée de tous les autres, ou pire, à instaurer en principe d'explication universel une combinaison particulière de facteurs efficients dans un champ particulier de pratiques (La Distinction). Cette mise en garde équivaut à une autre mise en garde, celle d'utiliser un vocabulaire, des tendances de pensée, propre à un champ, doté d'une spécificité telle que seuls les professionnels de ce champ peuvent le comprendre, jusqu'à faire paraitre ce champ comme naturel et nécessaire (dans le champ de la justice par exemple, instance "nécessaire" à toute société organisée, toute l'échelle des peines est logique, quasi scientifique, d'une justesse imparable... la prison donc impossible à contourner). Il faut au contraire rechercher ce qu'ont en commun les différents champs pour comprendre réellement la société. Ce sont les relations qui s'établissent entre les positions à l'intérieur du champ qui font sa présence et sa prégnance.

Pour Pierre BOURDIEU, ces relations peuvent être envisagées de deux manières différentes. D'un point de vue statique, un champ est un champ de forces. A un moment donné, un champ se caractérise par une distribution inégale des ressources qui déterminent des positions différentes. Schématiquement, dans tout champ, il y a des individus riches en capital spécifique qui sont les dominants et des individus moins bien dotés qui sont dominés. Ceux qui dominent le champ ont les moyens de le faire fonctionner à leur profit ; mais ils doivent compter avec la résistance des dominés (Le capital social. notes provisoires, 1980). L'inégalité de dotations crée un rapport de force entre dominants et dominés. Dès lors, les positions des agents n'ont de sens que les unes par rapport aux autres : elles n'existent que relationnellement. Chaque position est définie par la quantité de capital spécifique accumulé par l'agent au cours de lluttes antérieures. Le champ est donc, d'un point de vue dynamique cette fois, un champ de luttes. Les agents s'y affrontent (avec des moyens qui dépendent de leur position au sein du champ de forces) pour conserver ou transformer le rapport de force initial, donc la structure du champ. L'existence de luttes sociales au sein de chaque champ spécialisé ne permet pas, comme dans la théorie marxiste, de parler d'un unique conflit central qui structurerait l'ensemble de la société.

L'affrontement au sein des champs se traduit par des prises de position autour de l'enjeu du champ, comme par exemple le positionnement à droit ou à gauche dans le champ politique. Les prises de position des agents dans la lutte dépendent de la position des agents dans le champ et de leur trajectoire. C'est en effet pour partie la position qui détermine la prise de position. La position dans le champ définit le "point de vue" des agents sur le champ, point de vue à partir duquel se forgent leurs représentations de la lutte et de ses enjeux. L'habitus, qui est à l'origine d'une homologie entre les structures objectives et les structures mentales, explique cette convergence entre position et prise de position. la trajectoire (ascendante ou descendante) des individus est aussi un éléments qui vient structurer leurs dispositions et leurs représentations, et donc in fine, leurs prises de position. Ces prises de position peuvent être analysées comme le fruit de stratégies (pas nécessairement conscientes) destinées à conserver ou améliorer sa place. Pierre BOURDIEU présuppose en effet que les actions des agents sont toujours orientées vers le maintien ou l'élévation de leur position dans l'espace social.

Le sociologue français définit deux grands types de stratégie : les stratégies de conservation et les stratégies de subversion. Les premières, appelées aussi stratégie de reproduction ou de succession, sont celles des individus qui monopolisent le capital spécifique du champ et qui cherchent à conserver ou améliorer leur position en perpétuant le jeu qui est en leur faveur. Ce sont donc les défenseurs de l'orthodoxie, du jeu tel qu'il est. Leur position dominante leur confère la possibilité de définir les règles du jeu les plus favorables à leurs intérêts. A l'opposé, les tenants des stratégies de subversion sont des individus moins bien dotés en capital spécifique. Ce sont souvent les nouveaux entrants qui apparaissent comme des "prétendants". Ils sont considérés comme hérétiques dans la mesure où ils contestent le bien-fondé de la hiérarchie des positions dans le champ en essayant de changer les règles du jeu ou la nature même de l'enjeu du champ afin de réévaluer leurs capitaux et donc d'améliorer leur position. Les agents exclus ou mal positionnés dans le champ peuvent aussi essayer par exemple d'élargir les frontières institutionnelles ou symboliques du champ pour pouvoir y participer ou revaloriser leur pouvoir.

Par exemple, dans Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie (Actes de la recherche en sciences sociales, volume 1, 1975), Pierre BOURDIEU et Yvette DELSAUT décrivent les stratégies de conservation et de subversion à l'oeuvre dans le champ de la haute-couture au tournant du XXe siècle.

Mais il y a des limites à cette lutte. Si toutes les personnes engagées dans un champ luttent pour conserver ou améliorer leur position, cette lutte est cependant circonscrite par un intérêt qui leur est commun. Il s'agit de l'existence même du champ. En effet, "entre les gens qui occupent des positions opposées dans un champ et qui semblent opposés en tout, radicalement, il y a un accord caché et tacite sur le fait qu'il vaut la peine de lutter à propos des choses qui sont en jeu dans le champ" (Raisons pratique). La lutte présuppose, comme le montrait déjà SIMMEL, un accord minimal des participants sur ce qui mérite d'être l'objet de la lutte. Cet accord, qui relève de la doxa) reste implicite, mais il est la condition d'entrée dans le jeu. de ce fait, les stratégies de subversion sont toujours limitées. Selon Pierre BOURDIEU, elles ne peuvent donner lieu qu'à des "révolutions partielles (qui) ne mettent pas en question les fondements mêmes du jeu, son axiomatique fondamentale, le socle des croyances ultimes sur lesquelles repose tout le jeu" (Questions de sociologie). Il faut entre les agents qui luttent un "complicité objective" dans l'existence du champ, sous peine de... sa destruction. Même si Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs n'abordent pas la question, toute la problématique de la violence dans une société repose sur cette "complicité objective" qui en fixe des limites... pas toujours respectées, comme le montrent l'histoire des sociétés...

    Dans la théorie de Pierre BOURDIEU, le champ étatique occupe une place particulière par rapport aux autres champs. Le capital spécifique de l'État, qui relève du capital symbolique, est qualifié de "méta-capital" car il est formé de la concentration des différentes espèces de capitaux (capital militaire, capital économique, capital culturel). C'est cette concentration des capitaux qui donne à l'État le pouvoir sur les autres champs. Tandis que Max WEBER parlait du monopole de la "violence physique légitime" de l'État, Pierre BOURDIEU considère que l'État détient aussi le monopole de la "violence symbolique légitime". Selon lui, l'État possède "le pouvoir de nomination légitime, c'est-à-dire le pouvoir permettant l'imposition officielle de la vision légitime du monde social" (Espace social et genèse des classes, 1984). Cela lui permet d'imposer ses principes de (di-)vision du monde par le biais d'institutions chargées de les légitimer (expertise), de les inculquer (école) et de les faire appliquer (justice). Dans ce cadre, la politique est envisagée comme la lutte pour imposer une vision légitime du monde social. Le résultat des luttes qui prennent place au sein du champ politique est rendu légitime par l'État. Outre cette action cognitive, l'État peut, grâce aux ressources matérielles et symboliques qu'il concentre, régler le fonctionnement des différents champs par le biais d'interventions financières ou juridiques, qui contribuent à la définition des rapports de force entre les détenteurs de capitaux. L'État est donc est méta-champ non seulement parce qu'il intègre en lui les différents champs (qui constituent chacun un des domaines de spécialisation : éducation, culture, économie...- mais aussi parce qu'il est intégré dans les champs qu'il définit pour eux des règles et des mécanismes d'allocation des ressources.

Bien qu'ayant partie liée avec le champ de l'État, le champ du pouvoir dispose d'une certaine autonomie. Pierre BOURDIEU définit le champ du pouvoir comme "l'espace des rapports de forces entre des agents ou des institutions ayant en commun de posséder le capital nécessaire pour occuper des positions dominantes dans les différents champs (économique et culturel notamment)" (Le champ littéraire, dans Actes de la recherche en sciences sociales, volume 89, 1991). Le champ du pouvoir est donc celui d'une lutte entre les dominants des différents champs "pour l'imposition du principe de domination dominant (...) (qui) est aussi une lutte pour le principe de légitime de légitimation et, inséparablement, pour le mode de reproduction légitime des fondements de la domination" (La Noblesse d'État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989). Le champ du pouvoir se présente donc comme le champ des champs, à l'origine de la hiérarchie entre les différents champs. Les dominants de chaque champ ont, outre des stratégies de reproduction, "des stratégies symboliques visant à légitimer le fondement social de leur domination" en faisant reconnaitre la supériorité du capital spécifique sur lequel repose leur pouvoir. la hiérarchie objective des espèces de capitaux, économique et culturel notamment, détermine la distribution des différents champs à l'intérieur du champ du pouvoir. Dans La Noblesse d'État où il étudie la structuration du champ du pouvoir, le sociologue français met en évidence la hiérarchie suivante : au sommet du champ du pouvoir se trouve le champ économique, puis les champs administratifs et universitaires et enfin le champ artistique. La lutte au sein du champ du pouvoir inclut aussi la lutte pour le pouvoir sur l'État, mais elle ne s'y limite pas : la domination des dominants du champ économique sur les dominants des autres champs ne passe pas nécessairement par l'État.

   On peut remarquer que cette analyse (inachevée du reste) de la société est inséparable, à l'instar des analyses marxistes dont elle veut à la fois en hériter les meilleurs concepts et s'en démarquer (au niveau philosophique notamment, mais aussi sur le plan pratique, tant qu'on est encore dans une période marquée par l'usage d'État du marxisme), d'un... positionnement sur de nombreux champs. Il n'échappe à personne, vu d'autres ouvrages "plus concrets" publiés par l'école de Pierre BOURDIEU, que ce positionnement met la sociologie - d'une manière très légitimée d'ailleurs - au service de nombreux dominés dans des situations d'injustice de tout ordre. Dans la continuité d'Émile DURKHEIM, qui ne distinguait pas sociologie de recherches de la justice, voire du socialisme, Pierre BOURDIEU entend mettre des outils de connaissance et des capacités de changement aux mains de dominés qui, souvent, tout en n'ayant pas les capitaux nécessaires (pour le moment) pour imposer une forme sociale, voire une forme de société, ont déjà, toutefois, des possibilités - souvent culturelles - de s'opposer à l'ordre établi.

 

Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011. Louis PINTO, Champ, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

SOCIUS

 

 

 

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