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26 juin 2019 3 26 /06 /juin /2019 08:19

   L'urbaniste et essayiste français Paul VIRILIO est principalement connu pour ses écrits sur la technologie et la vitesse dont l'alliance constitut selon lui une dromosphère". Il étudie dans nombre de ses ouvrages les risques inhérents aux nouvelles technologies et comment la technologie elle-même tend à les cacher.

      Formé d'abord à l'École des métiers d'art, à Paris (verrier), tout en suivant les cours de Vladimir JANKÉLÉVITCH et de Raymond ARON à la Sorbonne, il collabore ensuite avec Henri MATISSE et Georges BRAQUE. converti au catholicisme en 1950, il est appelé à la guerre d'Algérie.

Ce conflit réveille les souvenirs de la seconde guerre mondiale (il a vécu les bombardements de Nantes et en garde un intérêt pour les choses de la guerre et une inquiétude sur la fragilité du monde urbain). En 1958, il entreprend une étude phénoménologique sur les territoires militaires, en particulier sur les bunker du mur de l'Atlantique.

 

Architecture et Urbanisme vue dans l'ensemble de l'évolution sociale

     Il fonde avec Claude PARENT (né en 1923), architecte marginal et designer inventif, polémiste, le groupe Architecture Principe, puis publie un premier manifeste pour une architecture oblique. Tous deux professeurs à l'École spéciale d'architecture (ESA) à Paris, ils forment dans leur atelier plusieurs grands noms de l'architecture contemporaine française, comme Jean NOUVEL.

Son enseignement à l'ESA évolue vers l'urbanisme et l'architecture, qu'il aborde en même temps comme un vaste système de réseaux dont il s'agit de catégoriser les objects, puis pondérer la hiérarchie par leurs vitesses? Il met en évidence l'importance de l'espace concret dans la vie sociale, et plusieurs auteurs qui l'ont connu ont fait un oeuvre sur ce sujet, comme Espèces d'espaces de Georges PEREC (1974), Énergie et équité d'Ivan ILLICH (1973) ou L'Art de faire de Michel de CERTEAU (1980).

      C'est surtout à partir du milieu des années 1970, qu'il entame une activité éditoritale soutenue, de Pourrissement des sociétés (dans un collectif, 1975), d'Essai sur l'insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine (1976), Vitesse et politique : essai de dromologie (1977), Défense populaire et luttes écologiques (1978), à L'Horizon négatif : essai de dromoscopie (1984) et Le Grand accélérateur (2010). Il ne cesse d'allier et d'alterner ouvrages sur l'architecture proprement dite et oeuvres plus générales touchant à l'évolution du monde. Parallèlement à ses ouvrages, il collabore régulièrement aux revues Esprit, Cause commune, Critique et Traverse et Urbanisme.

Paul VIRILIO cède, comme beaucoup d'autres à son époque, à l'abus de faire appel aux concepts des sciences physiques et mathématiques (surtout sur les questions de dromologie...) pour appuyer son argumentation, et cela lui est reproché vivement, par exemple par Alan SOKAL et Jean BRICMONT, dans leur ouvrage Impostures intellectuelles.

     Dans les années 1980, aux côtés du père Patrick GIROS, il s'engage en faveur des sans logis et des exclus. En 1992, il fait partie du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées.

    Sympathisant de la mouvance non-violente (comme il a toujours été du socialisme autogestionnaire), il soutient en 2001 la création du fonds associatif Non-violence XXI.

    En 2011, il dénonce la tyrannie induite par les nouveaux réseaux de transmission, en pleine popularité d'Internet.

 

Dromologie

    Même si pour l'instant, le terme ne passe pas dans la postérité, la dromologie ou étude du rôle joué par la vitesse dans les sociétés modernes. Avec ce néologisme (du grec dromos, course et logis, science), Paul VIRILIO veut aller à l'encontre de l'ignorance de la philosophie quant à la vitesse. Il considère que le temps, la durée, ne commence à avoir du sens qu'avec la révolution des transports au XIXe siècle et son importance s'accroit avec les technologies de la communication du XXe. Pour lui, l'invention de la théorie de la relativité posera la vitesse comme un ultime absolu.

    La révolution industrielle est aussi une révolution dromocratique, car la vitesse qu'elle a fabriquée a considérablement modifié l'espace et le temps dans nos pratiques. Au XVIIIe siècle encore, les déplacements d'un lieu à un autre, à cheval ou en bateau, étaient composés de trois phases : le départ, le voyage, l'arrivée. La phase voyage était un moment de découverte, le moment en réalité le plus important. Avec la généralisation de transports de plus en plus rapides, le déplacement ne se pense plus qu'en termes de départ et d'arrivée. le voyage lui-même n'est plus un mouvement de découverte, mais un temps qu'il faut occuper pour écourter la sensation de durée. Au XXe siècle, avec l'apparition de nouvelles technologies et des transmissions à grande vitesse, il n'est plus question de départ et de voyage. Les données nous arrivent sans avoir vraiment voyagé. Nous n'habitons plus la géographie mais un temps devenu mondial. Nous vivons désormais dans l'instantanéisme, qui consacre l'épuisement du temps par la vitesse.

   L'auteur constate que la vitesse est toujours considérée comme un progrès. Il nous rappelle qu'aucune machine, inventée au cours de l'histoire, n'a été une machine pour ralentir. La vitesse réduit en définitive notre connaissance concrète du monde et notre capacité d'agir sur lui. Par exemple, dans le domaine militaire, l'utilisation de technologies de plus en plus rapides conduit à une démission humaine au profit de la technologie. L'espace-temps des guerres est l'espace temps des armes, or les armes actuelles, contrairement aux flèches et aux canons, vont plus vite que la vitesse de décision des hommes. Les cracks boursiers sont eux aussi symptomatiques des conséquences de la vitesse exponentielle des transactions traitées par des algorithmes.

    Dans les années 1980, se sont développés divers mouvements "slow" qui se proposent de ralentir le rythme de vie, Il s'agit tout simplement de se donner le temps de vivre, au rythme correspondant à la maitrise de son existence. Et en même temps de prendre le temps de penser le monde et son évolution, afin d'agir sur lui, et de ne pas se laisser dépasser par la vitesse des machines de plus en plus perfectionnées et... de moins en moins maitrisables. Les machines étant pensées non seulement en tant qu'éléments matériels mais aussi substituts aux hommes dans de nombreux domaines (en économie comme dans l'armement). Ces initiatives portent une une réflexion sur la distinction entre temps présent et temps long et la nécessité de ralentir les processus afin de se les réapproprier.

    Paul VIRILIO, malgré la dimension tragique de ses propos, se défend de tout pessimiste. Tout de même, il met l'accent, notamment dans Ville panique, écrit après les attentats de septembre 2001 aux États-Unis, sur le passage de la guerre traditionnelle à la guerre aléatoire sans ennemi et sans fin et d'un état de nihilisme dans l'espace public...

      La postérité des idées de Paul VIRILIO, peu visible sur le plan institutionnel, se mesure toutefois en terme d'influences... La contestation des rythmes de vie imposé par le monde moderne se décline en nombre de réflexions dans les milieux notamment de l'écologie. Sans doute, les conséquences de ces rythmes, surtout le résultat d'une fuite en avant technologique sans objectifs réels autre que son auto-croissance, sera-t-elle propice à un renouveau, qui s'exprime d'abord sur le plan éditorial (et sur Internet), de cette pensée sur la dromotique.

 

Paul VIRILIO et autres auteurs, Les pourrissement des sociétés,Union générale d'éditions, 1975 ; Bunker Archéologie, étude sur l'espace militaire européen de la Seconde Guerre mondiale, éd. CCI, 1975, réédition Galilée, 2008 ; Éssai sur l'insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine, éd. Stock, 1976, réédition Galilée, 1993 : Vitesse et politique : essai de dromologie, éditions Galilée, 1977 ; Défenses populaire et luttes écocologique, Galilée, 1978 ; La crise des dimensions : la représentation de l'espace et la notion de dimensions, École spéciale d'architecture, 1983 ; L'espace critique : essai sur l'urbanisme et les nouvelles technologies, Christian Bourgois, 1984 ; L'Horizon négatif : essai de dromoscopie, Galilée, 1984 ; La bombe informatique : essai sur les conséquences du développement de l'informatiquen Galilée, 1998 ; Stratégie de la déception : à partir du conflit du Kosovo, réflexion sur la stratégie militaire du contrôle et de désinformation tous azimuts, Galilée, 2000 ; Ville panique : Ailleurs commence ici, Galilée, 2003 ; Le Futurisme de l'instant : stop-eject, Galilée, 2009 ; Le Littoral, la dernière frontière, entretien avec Jean-Louis VIOLEAU, Sens & Tonka, 2013. On consultera avec profit également "Accident de tempo", dans Regards sur la crise. Réflexions pour comprendre la crise... et en sortir, ouvrage collectif dirigé par Antoine MERCIER, avec Alain BADIOU, Michel BENESAYAG, Rémi BRAGUE, Dany-Robert DUFOUR, Alain FINKIELKRAUT, Élisabeth de FONTENAY..., Éditions Hermann, 2010.

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