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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 10:08

     Les travaux de Pierre BOURDIEU s'inscrivent dans la tradition française des grandes enquêtes sur les conditions de vie des différentes classes sociales. Depuis l'étude pionnière de Frédéric LE PLAY (1806-1882) sur les Ouvriers européens (1855, réédité en 1971 chez Hachette), plusieurs recherches ont été menées afin de rendre compte du lien entre pratiques culturelles et appartenance à une classe sociale. A partir d'une enquête sur les budgets des ménages, Maurice HALBWACHS s'est ainsi intéressé, dans La classe ouvrière et les niveaux de vie (1913, réédité en 1970, Archives contemporaines); aux modes de vie et aux manières de consommer des ouvriers qu'il compare à ceux des employés. Après la Seconde Guerre Mondiale, le budget, le logement, le travail, les relations familiales ou encore les pratiques de consommation alimentaire des ouvriers ont ausse fait l'objet d'une vaste enquête dirigées par Paul-Henri Chombart de LAUWE (La vie quotidienne des familles ouvrières, 1956, CNRS).

    Nul doute que l'existence en France d'une culture ouvrière, ancrée dans la pratique de la mouvance communiste, qui se pose par certains côtés en contre-société, n'est pas étrangère à l'intérêt de Pierre BOURDIEU pour cette question. Même si le sociologue français ne s'est pas uniquement intéressé à la culture ouvrière, il raisonne lui aussi en termes de "cultures de classe" en établissant un lien étroit entre pratiques culturelles et groupes sociaux. Tout en prenant grand soin d'emprunter au minimum au vocabulaire marxiste. Par "culture", il entend aussi bien les façons de manger, d'aménager son intérieur ou de se vêtir que le rapport entretenu avec les oeuvres d'art ou de l'esprit (fréquentation des musées, du théâtre ou pratiques de lecture par exemple). Les deux acceptations du terme "culture" sont en effet intimement liées chez Pierre BOURDIEU. Selon lui, "on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu'à condition de les réinsérer dans l'unité du système des dispositions, de faire rentrer la "culture", au sens restreint et normatif de l'usage ordinaire, dans la "culture" au sens large de l'ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires." (La Distinction, 1979).

  La réflexion menée par Pierre BOURDIEU et ses collaborateurs (dont notamment dans Les Actes de la recherche en sciences sociales) sur la culture est concomitante d'un renouveau de l'intérêt du politique pour la question culturelle. Même si, à l'évidence, la conception gouvernementale des années 1950-1960 est restrictive à plus d'un titre. Non seulement, elle ne prend pas la culture au sens ethnologique, mais concentre ses efforts pour la promotion de la culture "savante" : valoriser par exemple la musique classique par rapport aux musiques traditionnelles populaires. Ce qui oriente même les études premières de Pierre BOUDIEU (financements obligent sans doute) : enquête sur la fréquentation des musées en Europe par exemple, en 1963, qui donne lieu en 1969 à la publication de L'Amour de l'art.

 

De la légitimité culturelle...

   Un moyen de se rendre compte qu'il existe bel et bien des cultures légitimes et des cultures illégitimes ou dévalorisées est de suivre les thématiques abordées par les revues d'art, au sens large, du cinéma, de la video, de la photo, du théâtre, de dessin, ou même de la mode... Par le choix des sujets d'articles, par la mise en valeur - publicitaire ou non - on perçoit bien qu'il y a des cultures qui méritent qu'on y prête attention et d'autres, plus "vulgaires", voire plus "populaires"... C'est éclatant par exemple en ce qui concerne le cinéma fantastique, autrefois rejeté, aujourd'hui survalorisé, ça l'est aussi des arts culinaires...

   Les trois principaux ouvrages dans lesquels Pierre BOURDIEU définit sa sociologie de la cultures sont Une Art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie (Minuit, 1965), L'Amour de l'art. Les musées d'art européen et leur public (1969) et La Distinction. Critique sociale du jugement (1979). Ce dernier, ouvrage central dans l'oeuvre du sociologue français s'appuie entre autres sur des questionnaires qui portent aussi bien sur les livres lus ou les peintres préférés des individus que sur l'origine de leurs meubles ou de leurs vêtements. La thèse développée dans ces 3 ouvrages, qualifiée de "théorie de la légitimité culturelle", repose sur l'idée que toutes les pratiques culturelles ne se valent pas et que certaines sont plus distinctives que d'autres au sein de la société, c'est-à-dire qu'elles apportent plus de prestige à ceux qui les adoptent (et qui les affichent) : elles correspondent aux pratiques des classes supérieures. Ces ouvrages voient leur approche complétée par de nombreux articles publiés dans Acte de la recherche en sciences sociales.

   Il existe une homologie entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle, les équipes de Pierre BOURDIEU en font le constat statistique. Ces pratiques culturelles varient selon le niveau d'instruction et l'origine sociale. Cette analyse repose sur une théorie des classes sociales. Mais contrairement à l'analyse marxiste en général, cette théorie ne définit pas uniquement les classes sociales par leur position dans les rapports de production, par leur pouvoir économique. Elles sont définies avant tout par leur rapport différent à la culture et notamment à la culture savante. Pour les lecteurs, il n'en est pas moins - par connivence ou par habitude - que ces oeuvres sont lues avec en arrière-plan la connaissance de l'existence des classes sociales, avec une définition bien moins schématique que celle de la vulgate marxiste, mais non moins lourde de signification. Et, Pierre BOURDIEU qui estime que la société est divisée en trois principaux groupes sociaux, la bourgeoisie, les classes moyennes et les classes populaires, ne fait que conforter cette manière de voir. Chacun de ces groupes se caractérisent par une "culture de classe" spécifique, correspondant à des conditions de vie relativement homogènes. Il existe au sein de ces groupes des subdivisions définies pour partie en fonction de la trajectoire ascendante ou descendante des individus qui occupent des positions moyennes. La notion même de trajectoire traduit une conception hiérarchisée de la sociétés qui serait ainsi orientée des classes populaires jusqu'aux classes supérieure, des classes dominées aux classes dominantes. Cette hiérarchie sociale est à l'origine d'une hiérarchie des pratiques culturelles.

 

L'habitus comme principe générateur des pratiques culturelles

    Dans la Distinction, Pierre BOURDIEU réfute la pensée, portée par des lectures un peu rapides d'Emmanuel KANT, mais dont les oeuvres tendent bien vers celle-ci, selon laquelle la capacité à apprécier l'art est universelle et innée. Il montre que tout le monde ne définit pas le beau de la même manière et que seuls les groupes sociaux les plus diplômés partagent la conception kantienne du beau. Les personnes les moins diplômées ont une autre conception. Pour elles, le beau est contextuel plutôt qu'universel. Ces personnes s'intéressent d'abord aux fonctions des oeuvres (utilité, agrément, caractère moral, dimension informative) plutôt qu'à leurs qualités formelles. La différence des critères de jugement esthétique mobilisés en fonction du capital culturel des individus apparaît nettement dans le jugement sur les photographies.

La famille et l'école sont des lieux d'apprentissage de la compétence culturelle. Pour BOURDIEU, paradoxalement, alors que l'art n'est que peu enseigné à l'école, c'est le capital scolaire qui est le mieux à même de rendre compte des inégalités d'appréciation des oeuvres culturelles. Cela signifie que la compétence esthétique n'est pas qu'une question d'apprentissage en termes de contenus (auteurs, genres, écoles, mouvements...) mais qu'elle est aussi le fruit d'une "disposition savante" que l'école transmet au travers de ses enseignements, qu'ils soient artistiques ou non. L'école offre ainsi des outils d'analyse, par exemple en littérature, qui peuvent ensuite être transposés dans d'autres domaines. Toujours selon BOURDIEU et son école, le besoin de culture, créé par l'école (qui donne simultanément le moyen de la satisfaire) est d'autant plus fort que l'on est plus cultivé. Cela explique les inégalités de fréquentation des musées en fonction du diplôme. Des inégalités scolaires initiales se transforment donc en inégalités culturelles cumulatives a posteriori. Avec l'école, la famille joue un rôle central, et sans doute bien plus prégnant. D'une certaine façon, l'école ne fait que valider, renforcer une culture acquise dans la famille, d'une manière que l'on pourrait qualifier, même si le sociologue français n'entre pas dans ce genre de considérations, d'affective...

En fait, l'enfant acquiert le goût tel qu'on le lui présente, et en même temps, c'est la seule façon qu'il le connait. De manière univoque et sans nuance, à moins que dans la famille précisément s'offre de multiples façons de le faire, et c'est ce qui arrive dans le cas de milieux pluriculturels, lorsque dans la famille sont présentes plusieurs cultures différentes, de par l'origine des parents souvent. Les individus apprennent, de manière plus ou moins étroite, inconsciemment, à agir de telle sorte que leurs pratiques et leurs goûts soient valorisés par leur entourage, à moins d'interférences (qui font l'objet d'ailleurs d'études ultérieures) de médias extérieurs et pourtant présents au sein de l'entourage familial. Cette familiarisation insensible à la culture légitime dominante dans la famille conduit les individus à dénier le caractère acquis du "bon goût" pour le voir seulement comme un goût naturel et spontané. L'expérience esthétique peut sembler être vécue librement et subjectivement alors qu'elle n'est que l'intériorisation d'un arbitraire culturel. Pour le dire simplement, c'est par habitude que se construit le goût, c'est l'habitus qui fait ce goût, qui se transmet de génération en génération à l'intérieur d'une classe sociale, qui pour peu qu'elle ne soit ni descendante ni ascendante, reste immuable.

Pour Pierre BOURDIEU, tous les choix culturels, de la littérature à l'habillement, sont l'expression d'un habitus de classe. Cet habitus est non seulement à l'origine des goûts et des pratiques mais il est aussi ce qui crée un lien entre les pratiques et assure leur cohérence. il encourage le même type d'attitude dans des domaines différents. L'opposition entre entre les classes populaires qui privilégient la force, la quantité, la substance, et les bourgeois qui donnent la primauté à la forme, à la légèreté, à la distance, se retrouve aussi bien dans le domaine alimentaire que dans le domaine sportif. Les premiers préfèrent les sports exigeant une forte dépense corporelle, à l'inverse des seconds.

Les trois grandes classes sociales se caractérisent par leur rapport singulier avec la culture. En tant que classe la plus élevée dans la hiérarchie sociale, la bourgeoisie est qualifiée de classe dominante. Sa position lui permet de définir le goût légitime, c'est-à-dire le goût qui sert de référence à l'ensemble de la société. Bien qu'il s'agisse d'un goût particulier, construit socialement par la socialisation familiale et scolaire, ce goût est posé comme "naturel". Cela représente une forme de violence symbolique à l'égard des autres classes sociales à qui est imposé un arbitraire culturel (valorisation des arts savants, idéal d'aisance et de distance...). L'idéologie du goût naturel que porte la classe dominante est le pendant, dans le domaine culturel, de l'idéologie du don dans le domaine scolaire. La classe dominante n'est toutefois pas complètement unie autour de la définition du goût juste : elle se subdivise entre des fractions de classes qui mènent, entre elles, des luttes symboliques pour la définition du bon goût. D'un côté, les dominants les plus cultivés (professeurs, journalistes...) défendent une conception de la culture qualifiée par le sociologue français d'aristocratisme ascétique. Ils valorisent ainsi les pratiques culturelles élitistes traditionnelles (écoute de musique classique, fréquentation des musées, lecture d'ouvrages classiques) qui requièrent retenue et distance. De l'autre côté, les dominants les plus riches (patrons du commerce et de l'industrie, professions libérales...) ont une morale hédoniste de la consommation et leurs pratiques culturelles, tout en étant élitistes (voyages, achat d'oeuvre d'art...) sont plus tournées vers l'univers du luxe.

La culture savante portée par la bourgeoisie est celle qui sert de référence aux petits bourgeois, aux membre des classes moyennes. Ces derniers se caractérisent par leur volonté d'ascension sociale, qui les fait adhérer sans réserve à la culture dominante. Il s'agit d'une "bonne volonté culturelle" faite de déférence à l'égard de la culture légitime et par la volonté de se cultiver. Les petits bourgeois tentent d'imiter le style de vie des classes dominantes ; ils peuvent ainsi adopter des pratiques de substitution, qui, tout en présentant les signes extérieurs de la légitimité culturelle, les sont plus accessibles (photographie pratiquée comme substitut à la peinture, par exemple, ou encore opérette par rapport à opéra...). Toutes les tentatives de s'intégrer à la culture légitime sont néanmoins marquées par la récurrence des fautes de goût (suivant les critères dominants) qui trahit l'absence de familiarité avec la culture dominante. L'hypercorrection langagière témoigne par exemple de l'incapacité des petits-bourgeois de s'approprier totalement les codes de la culture dominante. La petit bourgeoisie se subdivise elle-même en trois fractions, définies par la trajectoire sociale des individus qui les composent. Chaque fraction possède son style de vie. La petite-bourgeoisie traditionnelle, en déclin, est composée d'artisans et de commerçant qui ont des goûts traditionnels, austères, et qui accordent une grande importance aux valeurs du travail et de rigueur. Elle s'oppose à la petite-bourgeoisie d'exécution, ascendante, composée d'employés, de cadres moyens, d'instituteurs, de techniciens... qui subordonnent tout à leur volonté d'ascension sociale. Pour cela, leurs pratiques sont marquées par la discipline et le sérieux. Enfin, la petite bourgeoisie nouvelle comprend à la fois les bourgeois déclassés par leur absence de titres scolaires et les petits bourgeois à fort capital culturel qui manquent de capital social pour intégrer la bourgeoisie. Ils exercent des métiers artistiques, de conseil ou de communication qu'ils tentent de faire reconnaitre socialement. Ils recherchent dans les attributs de la culture, par exemple, en achetant des revues de vulgarisation et en soignant leur langage. La petite bourgeoisie étant la classe où se rencontrent à la fois les individus en trajectoire ascendante et ceux en trajectoire descendante, les pratiques de consommation y sont plus hétérogènes que dans les classes supérieures et populaires.

Pour poursuivre ce résumé des résultats des recherche de Pierre BOURDIEU, emprunté à Anne JOURDAIN et Sidonie NAULIN, la classe populaire est assimilée à la classe ouvrière, la plus homogène des classes sociales. Son rapport à la culture se caractérise par le "choix du nécessaire". Les moyens économiques limités des ouvriers les contraignent à se contenter d'un style de vie simple et à privilégier le pratique et le fonctionnel plutôt que l'esthétique. cependant, ils ne le vivent pas comme une contrainte mais plutôt comme un "choix", un goût sincère pour la simplicité. Pour BOURDIEU, le goût populaire n'existe pas positivement : il n'est que la dégradation du goût dominant. Il se limite aux "fragments épars d'une culture savante plus ou moins ancienne (...) sélectionnés et réinterprétés évidemment en fonction des principes fondamentaux de l'habitus de classe et intégrés dans la vision unitaire du monde qu'il engendre" (La Distinction). De fait de son absence d'autonomie, le goût populaire ne peut s'affirmer comme une contre-culture susceptible de remettre en question la légitimité de la culture dominante.

Cette conception de la culture populaire comme culture hétéronome est déjà remise en question au sein même de l'équipe de Pierre BOURDIEU : Claude GRIGNON et Jean-Claude PASSERON, dans le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, publié chez Gallimard en 1989. Selon eux, il existe deux manières antagonistes mais également critiquables d'envisager la culture populaire : la première consiste à la considérer comme un "univers significatif autonome", en ignorant les effets symboliques de la domination économique et sociale qui pèse sur les classes populaires (populisme) ; la seconde, celle de leur chef d'équipe, consiste à l'opposé à ne l'envisager que du point de vue de sa "dépendance symbolique" à la culture savante, en omettant de voir ce que les go^ts populaires peuvent avoir de singulier et de relativement autonome (misérabilisme). Pour eux, la théorie de la légitimité culturelle, bien adaptée pour étudier la culture savante, l'est moins pour décrire la culture populaire.

  La distinction se trouve au coeur du jeu social, avec plusieurs mécanismes qui permettent d'expliquer la hiérarchie des goûts : l'imitation des classes dominées et au contraire l'effort des classes dominantes de le rester, en maintenant l'écart des connaissances et des convenances. Chaque classe dominée cherche à imiter le goût des classes qui lui sont supérieures, et la classe dominante s'efforce de maintenir la distance par ses choix dans l'art, l'ameublement, les manières de manger ou de se vêtir. Même s'il faut pour cela changer ses goûts et ses perceptions, cette dernière s'efforce de poursuivre son oeuvre de distinction sociale. Et si une manière de se montrer, une forme de spectacle ou de sport en vient à être investie par une classe dominée, la meilleure manière de garder la position sociale est de la dévaloriser. A l'inverse, d'autres manières de se montrer ou de pratiquer les arts sont valorisées par les classes dominantes, quoique issues des classes populaires. En fait, le jeu social de la distinction est un jeu très dynamique, dans lequel un art ou une façon d'être en société est soumis à de grandes variations et dans sa forme et dans son appréciation. Jean-Louis FABIANI, en 1986, étudie l'exemple du jazz comme musique, passé du statut d'art maudit à art légitime, jusqu'à devenir une sorte de double de la musique sérieuse.

A l'image de ce dernier, de nombreux autres sociologues se sont intéressés aux processus de légitimation des pratiques culturelles populaires dans la perspective initiée par Pierre BOURDIEU (Luc BOLTANSKI, La constitution du champ de la bande dessinée, Actes de la recherche en sciences sociales, vol 1, 1975 ; Sylvia FAURE et Marie-Carmen GARCIA, Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques, La Dispute, 2005). La théorie de la légitimité culturelle est d'ailleurs mise en question dans de nombreux travaux

 

Le jeu complexe des pratiques culturelles

    En fait, en dehors des analyses proprement sociologiques, des logiques économiques fortes sont en jeu dans nombre d'arts, sports et spectacles. Des évolutions technologiques fortes peuvent aussi les influencer fortement. On ne prendra que l'exemple du cinéma fantastique dont le développement des effets spéciaux crédibilisent à l'écran nombre d'histoires difficilement montrables auparavant. Mais c'est seulement en arrière plan que ces logiques économiques et ces évolutions technologiques orientent nombre d'études sociologiques. Le rôle des mass-media est sans doute primordial dans maints changements de perception et du coup, changement du goût.

    La théorie de Pierre BOURDIEU de la légitimité culturelle a un certain écho aux États-Unis où elle donne lieu à de nombreux travaux, notamment à partir de la traduction anglaise de La Distinction en 1984. Paul DIMAGGIO et Michael USEEM confirment en 1978 l'importance primordiale du niveau d'instruction dans l'accès à la haute culture. En 1992, Richard PETERSEN et Peter SIMKUS publient "How Musical Tastes Mark Occupational Status Group (Lamon et Fournier, University of Chicago Press), texte dans lequel ils montrent, à partir de données quantitatives datant de 1982, que les classes supérieures se caractérisent non seulement par leur proximité avec les genres musicaux les plus savants, tels que l'opéra ou la musique classique, mais aussi par l'éclectisme de leurs préférences musicales. Ainsi, en sus de la musique savante, de nombreux membres des classes supérieures apprécient aussi des genres plus populaires. Richard PETERSON et son étudiant Roger KERN reprennent les chiffres de 1982 et 1992, en 1996 pour montrer une montée de l'éclectisme des goûts musicaux parmi les classes supérieures.

Cet éclectisme, l'ampleur qu'il prend, met fin à l'homologie stricte entre hiérarchie sociale et hiérarchie culturelle. Les goûts des classes supérieures pour les genres les plus légitimes ne s'accompagnent pas forcément de dégoûts pour les genres les moins légitimes. Mais, s'ils complexifient les modalités de l'articulation entre segmentation sociale et pratiques culturels, ces travaux ne remettent pas en cause l'existence de frontières symbolique entre les classes sociales. De fait, il semble bien que l'éclectisme lui-même se présente comme une nouvelle stratégie de distinction des classes dominantes. Outre le fait qu'il est plus facile pour elles que pour les autres classes de "s'approprier" des comportements et des goûts, ne serait-ce que pour des questions économiques, la manière de valoriser spectacles, sports et façons d'être n'est pas la même d'une classe à l'autre. Les classes supérieures esthétisent et intellectualisent les musiques, les spectacles et les sports qu'ils amalgament à leurs pratiques culturelles, tout en gardant tout de même une certaine préférence pour d'autres musiques, spectacles et sports (on pense au golf) qui restent leur apanage, malgré des concessions...

Par ailleurs, et c'est le propre de sociétés qui favorisent l'individualisme par rapport à l'esprit collectif, des pratiques et des préférences culturelles dissonantes sont mises en relief par certains sociologues. Bernard LAHIRE (La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, 2004) revient sur la théorie de la légitimité culturelle et développe la thèse selon laquelle "la frontière entre le "légitime" et l'"illégitime" ne sépare pas seulement les groupes ou les classes de la société (...) (mais) s'applique aussi aux différents membres d'un même groupe et - fait crucial jamais relevé - aux diverses pratiques et préférences de nombre d'individus". Il s'intéresse d'abord aux différences de légitimité des pratiques culturelles de chaque individu (variations intra-individuelles) avant d'envisager les différences de pratiques entre classes sociales (variations inter-individuelles). Il reproche à Pierre BOURDIEU de ne pas avoir fait attention à ces dissonances culturelles propres à remettre en cause l'idée même de cohérence des goûts et des styles de vie.

Avec la même méthode usuelle dans l'entourage de Pierre BOURDIEU, l'étude statistique et le choix raisonné d'échantillons d'individus, il comptabilise les individus aux profil culturel dissonant. Sont par exemple comptabilisés comme individus au profil dissonant ceux qui aiment la littérature la plus légitime et qui écoutent de la variété française. il découvre,  que ces profils sont très fréquents statistiquement, même s'ils sont plus probables dans les classes moyennes et supérieures que dans les classes populaires. L'individu est ainsi le plus souvent partagé entre un "soi légitime" et un "soi illégitime". Les rares profils consonants occupent des positions totalement opposées dans l'espace social et sont caractérisés soit par le dénuement culturel, soit par une inscription ancienne dans les cadres culturels les plus légitimes.

Ces dissonances culturelles invalident la possibilité d'un habitus cohérent en tant que principe générateur et unificateur des toutes les pratiques. Dans un ouvrage précédent (L'homme pluriel. Les ressorts de l'action, 1998), Bernard LAHIRE défend déjà l'idée selon laquelle chaque individu dispose non d'un seul mais d'une multiplicité d'habitus acquis dans divers univers de socialisation. En fin de compte, cet auteur conteste moins la théorie de la légitimité culturelle - laquelle est certainement plus ou moins forte suivant les temps et les lieux - qu'il ne l'amende, à travers le constat des tensions inhérentes à l'habitus. Dans la mesure même où les individus et les groupes ont un parcours de vie de moins en moins confinés à un univers social et moral "étanche", et qu'ils traversent au contraire de plus en plus d'expérience de vie de plus en plus variées dans leur existence, la force de l'habitus de classe perd de son emprise sur les individus. Même dans un tel contexte, Bernard LAHIRE constate que les individus au profil culturel dissonant ont conscience de la hiérarchie interne de leurs pratiques plus ou moins légitimes. S'ils ont cette conscience plus ou moins nette d'une hiérarchie dans la valeur des goûts, c'est que les pratiques culturelles sont encore soumises à des logiques de légitimité sociale et d'ailleurs, il serait intéressant de parcourir l'évolution des goûts dans des classes sociales différentes, de l'enfance à l'âge mur.

Il existe toutefois des critiques radicales à l'égard de la théorie de la légitimité culturelle. Plusieurs sociologues font ainsi l'hypothèse d'une perte de cohérence de la culture cultivée, c'est-à-dire de l'ensemble des pratiques et préférences conçues comme légitimes dans les années 1960. Alors que les éléments de la haute culture semblent moins immédiatement caractériser les classes supérieures, Olivier DONNAT (Les univers culturels des français, dans Sociologie et Sociétés, volume 36, 2004) pose la question centrale : "Qui aujourd'hui peut prétendre ne pas ressentir un certain embarras au moment e préciser le contenu de la culture cultivée?"

Certains sociologues, comme Hervé GLEVAREC (La fin du modèle classique de la légitimité culturelle. Hétérogénéisation des ordres de légitimité et régime contemporain de justice culturelle. L'exemple du champ musical, dans Penser les médiacultures, Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Sous la direction de MAIGRET et MACÉ, Colin/INA, 2005), refusent de classer les pratiques culturelles selon un ordre hiérarchique en affirmant que le degré de légitimité qui leur est attribué n'est que le reflet de l'arbitraire du sociologue. D'autres, tels Antoine HENNION (La passion musicale. Une sociologie de la médiation, Métaillé, 1993), proposent une sociologie du goût qu'ils déconnectent - peut-être un peu trop - des questionnements propres à la théorie de la légitimité culturelle, en s'intéressant à la relation entre l'individu et l'objet, et aux médiations sur lesquelles elle prend appui, pour mettre en mots la formation du goût.

    Même dans les contestations les plus radicales de la théorie de la légitimité culturelle, on perçoit bien une tendance à se référencer à une période sans doute révolue mais conservant une force d'attraction, où les différences culturelles entre classes sociales étaient bien plus marquées qu'aujourd'hui.

D'ailleurs, ne faut-il pas constater, à travers le creusement des inégalités sociales, la formation de pratiques culturelles qui éloignent des classes sociales entre elles, ne serait-ce que par les conditions d'accessibilité à ces pratiques. N'y-a-t-il pas également parfois un défaut d'optique, une représentation des goûts plus ou moins orientée sans que les individus ne s'en rendent compte. La confusion entre pratiques regardées et réelles pratiques ne sépare t-elle pas certains sports d'autres. Si le football acquiert valeur culturelle consensuelle dans toutes les classes sociales - même si des conditions d'exercice ne sont décidément pas les mêmes - d'autres comme le golf et le tennis sont-ils aussi couramment exercés? La fonction spectacle ne brouille t-elle pas la fonction de la pratique réelle? Et du coup la représentation culturelle que les individus en ont? On pourrait multiplier les exemples : théâtre/cinéma, jeux videos/cinéma/télévision... Même si on peut refuser toute hiérarchie, il existe tout de même des différenciations qui se font jour au sein même d'un sport, d'un spectacle, d'une pratique culturelle quelconque. Qui dira un jour que jeux de dames et jeux d'échec se valent, et sont également valorisants? Sans doute, à partir de préférences individuelles dissonantes, ne se recompose-t-il pas une autre forme de légitimité culturelle?  On a beau relativiser les goûts ; il y a une certaine tendance à une re-hiérarchisation des pratiques culturelles, qui valorisent des groupes sociaux par rapport à d'autres, dans un processus que l'on (re)connait maintenant de mieux en mieux : l'imitation des pratiques et des comportements. Des études sur les effets de mode pourraient sans doute faire surgir d'autres problématiques de légitimité culturelles...

 

Anne JOURDAIN ET Sidonie NAULIN, La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques, Armand Colin, 2011.

 

   

 

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