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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 11:43

   Les pacifismes aux États-Unis sont liés depuis les origines à la religion et se sont développés en très grande partie dans un esprit religieux, contrairement en Europe. Que ce soit dans les communautés de base ou dans les organisations internationales, ces pacifismes s'expriment dans des cadres qui dépassent en importance leurs frères des autres continents. Des origines à la Guerre de Sécession au milieu des années 1860, pendant les deux guerres mondiales comme pendant la guerre froide et les guerres de Corée, du VietNam et du Golfe, ils pèsent sur les décisions des instances politiques et dans la manière de voir la guerre de l'ensemble de la société nord-américaine. Notre objet est bien, plus que de l'histoire proprement dite, de caractériser au plus près de la réalité ces pacifismes-là. Cela passe, notamment pour un public européen (et encore plus français) peu au fait des réalités des États-Unis, lesquelles sont rapportées pas suffisamment autre que sous l'angle ou le point de vue des médias de la côté Est des États-Unis, tout de même par un rappel de l'Histoire.

 

    Le pacifisme des groupes religieux qui émigrent vers cette sorte de Terre Promise que constitue à leurs yeux au XVIIe siècle cet immense continent y apportent leurs idées. Ces pacifismes originels nord-américains (Canada et États-Unis ne sont pas encore des entités séparées) constituent la reproduction des idées développées d'abord sur le Vieux Continent. Ils constituent une partie du bagage intellectuel et moral apportés à travers l'Océan en Amérique du Nord. Essentiellement, au XVI-XVIIe siècle, ce sont des groupes, considérés par beaucoup comme des sectes, de Mennonmites, d'Anabaptistes, de Quakers, qui traversent l'Océan, tous des enfants du puritanisme anglais, puis un demi-siècle plus tard, des Piétistes allemands, notamment des Dunkers-Moravian Churches, qui une fois établit dans les colonies, dotés de chartes ou non, laissent entrer à leur tour fin du XVIIIe siècle, d'autres groupes la plupart ne formant pas des sectes religieuses.

Il s'établit une sorte de rapport entre le degré et la qualité des persécutions religieuses en Europe, notamment des Pays-Bas, de l'Angleterre, de l'Écosse, de l'Allemagne et de France et la qualité et quantité des groupes qui s'établissent dans le Nouveau Monde. Ceci dans le temps, où périodes de tolérances et périodes de persécutions se succèdent, au gré de l'évolution des conflits au sein des sociétés de départ. Dans les moments de fortes persécutions à l'encontre d'une catégorie religieuse ou d'une autre, ces groupes - qui d'ailleurs en ont les ressources matérielles et morales - partent et fondent - au sens propre - des colonies, d'abord sur la côte, puis plus en profondeur à l'intérieur des terres. A l'occasion des tolérances ou même des protections religieuses et politiques, les groupes protestants ont le temps de "proliférer" sur le vieux continent, avant que la persécution ne s'abattent sur eux. Il s'établit entre les frères des deux rives de l'Atlantique une communauté d'éthique et d'intérêts qui influeront plus tard sur la destinée politique des différents États qui vont naitre sur la côte Est des futurs États-Unis, qui ne sont pour leurs débuts que des colonies hollandaises, anglaises et françaises, et (un peu) allemandes. La coloration du protestantisme qui s'établit dans ces terres nouvelles reflète celle née sur le Vieux Continent avant que les treize colonies, puis les États-Unis ne forgent leur propre Histoire. Ce sont toujours à partir des mêmes principes pacifistes - différents suivant les groupes - que naissent et se développent sur place des conceptions variées sur l'attitude face à la guerre, à l'État, au service dans les milices, sur l'objection de conscience et la liberté religieuse.

 

Protestantisme originel et développements différents

   Les origines du pacifisme nord-américain peuvent être retracées à partir de la Réforme protestante. LUTHER, après son appel de 1517 pour un retour aux prescriptions chrétiennes, accepte la permission de participation à la guerre à la commande de la loi. Et ce rejet du pacifisme est prôné également par son contemporain ZWINGLI, qui commence alors une réforme similaire dans la ville suisse de Zurich au début des années 1520, et par CALVIN, qui commence sa mission presbytarienne à Genève dans les années 1540. Le pacifisme chrétien est alors exclu d'une doctrine tenable pour l'ensemble des églises réformées dérivées de l'enseignement de LUTHER et de CALVIN, de même que dans l'Église d'Angleterre évoluant alors en Église anglicane. C'est à l'intérieur de ces Églises protestantes que naissent des groupes - Mennonites, Anabaptistes et Quakers qui affirment au contraire des visions autres des rapports entre les fidèles et les autorités politiques, ainsi d'ailleurs que des problèmes économiques et sociaux. Ces visions, nées dans ces groupes réformées, constituent quasiment des dissidences pacifistes, qui sont d'ailleurs d'abord isolées, puis combattues par les différentes nouvelles autorités religieuses.

   Des groupes animées d'une "vision anabaptiste" naissent en Rhénanie (révolte de Münster) et dans le canton de Berne au XVIe siècle. la majorité des anabaptistes ne suivent pas leurs frères et soeurs qui usent de violence, et aujourd'hui encore, ils constituent l'un des seuls groupes religieux au sein duquel on a toujours prôné la non-violence, mais plus encore la non-résistance au nom de l'amour de Dieu et du fait que son royaume n'est pas de ce monde. Mais quand on parle de ces groupes, il s'agit d'être précis, sous peine de confusion, surtout en Europe.

En premier lieu, les Anabaptistes dénient catégoriquement que le magistère officiel de leur pays aie une autorité quelconque en matière spirituelle. Prônant le baptême à l'âge adulte, au moment où l'individu peut effectivement se déterminer chrétien, les premiers groupes amorcent déjà la réflexion sur la séparation de l'Église et de l'État. Deuxièmement, ils estiment incompatibilité entre être chrétien et obéir à l'Église officielle. Aux yeux des Anabaptistes, participer à l'office de l'Église officielle, s'engager dans l'armée pour la guerre, participer au système judiciaire des châtiments et punitions est expressément interdit par le Christ. Le Sermon sur la Montagne constitue le texte cardinal de leur foi et supplante définitivement les enseignements de l'Ancien Testament (alors que l'Église catholique, rappelons-le se soutient à la fois de l'Ancien Testament, quoique bien réinterprété par rapport à la loi mosaïque juive et du Nouveau). Les Anabaptistes et leurs successeurs Mennonites s'appellent eux-même "défenseurs du christianisme" (defenseless christians). Il faut noter que si dans l'ensemble, ils adhèrent à la philosophie de nonresistance, maintes personnes et maints groupes ont eu des relations avec l'ensemble des groupes participant à la tragédie sanglante de Münster de 1534-1535, qui impriment dans l'Anabaptisme ensuite les stigmates de la révolution violente.

Il est encore difficile de dater la naissance de la Nonresistance anabaptiste, mais la philosophie d'ÉRASME et d'autres écrivains humanistes ont exercés une influence sur la pensée de Conrad GREBEL (1498-1526) et des frères suisses, qui marquent le début de l'Anabaptisme organisé. Ou il peut dériver plus tôt, de sectes médiévales, comme les Frères tchèques ou les Waldenses, qui partagent avec les anabaptistes leur anti-politique nonrésistance.

Ce qui distingue les Anabaptistes et, plus tard, les Mennonites, nommés ainsi de manière populaire par les Néerlandais, du nom d'un de leur plus célèbre prédicateur, Menno SIMONS, prêtre catholique hollandais converti à l'anabaptisme en 1536, du reste des protestants eux-mêmes, est bien leur refus de participation à la guerre et à la violence. Mais le problème de l'objection de conscience, étant donné le contexte, n'est encore que secondaire, même devant l'impôt qui sert explicitement à lever les troupes. Ce n'est que dans la communauté hutterite fondée dans les années 1530 en Moravie que le refus de payer les taxes ou de participer à la fabrication des armes se manifeste, alors que la communauté des Mennonites néerlandais trouve un compromis, garanti par Guillaume d'Orange en 1577, de l'exemption au service militaire en échange du paiement des taxes.

   L'attitude de ces groupes jugés subversifs attire sur eux une sauvage persécution, de la même manière de la part des Catholiques et des Protestants lorsqu'ils sont au pouvoir, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas, de manière quasi continue de 1527 jusqu'à la fin des années 1560. Et ceci d'autant plus que les autorités ne font guère la différence entre ces groupes pacifistes et leur environnement violent immédiat impliqué dans des révoltes. Ce n'est qu'au bout de cette période que, d'abord en Moravie et en Pologne, aux Pays-Bas et finalement dans les États allemands, que les Anabaptistes bénéficient d'une attitude plus tolérante. Dans le XVIIe siècle, c'est en Hollande que les Mennonites connaissent une sorte d'âge d'or, avec l'urbanisation et la prospérité matérielle. Du coup, les Mennonites hollandais contribuent petitement à l'émigration vers le Nouveau Monde, alors que culturellement l'acculturation dans la vie séculière constitue un insidieux danger pour leurs idéaux mêmes. Jusqu'au XVIIIe siècle, la profession de nonresistance, de non participation en fin de compte aux luttes pour les pouvoirs politiques favorise envers eux une tolérance d'autant plus forte, que les Mennonites sont d'excellents commerçants et de "bons" citoyens. C'est également parce que les descendants russes des Mennonites sont d'excellents fermiers que l'Empire russe leur garantit également une certaine tolérance. En Hollande, même la nonresistance est abandonnée par ces groupes dans la première moitié du XIXe siècle.

     Le pacifisme n'est finalement vivace sur le long terme que dans de petites groupes en Allemagne (où il disparait au XIXe siècle), comme dans de petites communautés en Suisse et en France. En Russie, où des Mennonites hollandais et des Hutterites réfugiés trouvent un foyer, il survit jusque dans la Russie communiste. Mais auparavant, l'évolution des autorités russes provoque moitié des années 1870, la grande émigration des Mennonites russes vers les États-Unis et le Canada.

 Au total, le pacifisme forme seulement une composante mineure dans le complexe des motivations des Mennonites de langue allemande - sauf pour les rigoureux Amish qui se séparent des autres tendances en Alsace, en Allemagne du Sud et en Suisse dans la moitié des années 1690 - qui pousse à l'émigration vers le Nouveau Monde, une migration commencée dix années auparavant et qui continue sporadiquement jusqu'au milieu du XXe siècle. La plus importante motivation est économique, le désir de nouveau territoires face à l'augmentation rapide de la population, et qui touche l'ensemble des groupes religieux, et de plus en plus à mesure qu'on avance dans le temps, en dehors des périodes de persécutions.

     Le premier mouvement d'émigration de sectes pacifistes est le fait non des Anabaptistes ou des Mennonites, mais des Quakers anglais, dont l'origine se situe au milieu du XVIIe siècle. Pour les précurseurs ou les premiers des Frères, ce n'est pas la légale injonction de ne pas participer au monde impur, mais plutôt une vue intuitive que la guerre et la violence sont mauvaises quand on veut aider la lumière du Christ d'éclairer le monde. La croyance en l'inadmissibilité de la guerre vient progressivement et la cristallisation finale du Testament Quaker de paix date de leur déclaration de janvier 1661 contre la prise d'armes pour l'avènement du Royaume de Dieu. Avec le temps, la diffusion de leur croyance dans tout ce qui deviendra le Commenwealth, prend son essor sous le leadership de George FOX (1624-1691). Avec la restauration de la monarchie des Stuart, vient une période de persécution des Quakers et autres religions non conformistes. En retour, les Quakers se sentent en état de guerre (Lamb's War) contre l'ensemble de la société. Les Quakers sont d'abord convaincus de l'imminence d'un nouvel âge historique, et demeurent optimiste dans leur combat, se déclarant en quelque sorte hors de ce monde (beaucoup de prières en cercle fermé) jusqu'à ce que dans la dernière décade du siècle, la garantie du Parlement (1689) de la tolérance religieuse les amène à abandonner l'idée du Lamb's War.

La divergence fondamentale d'avec les groupes de Mennonites et d'Anabaptistes est qu'il ne considère pas (plus) le monde comme irrémédiablement et complètement mauvais, n'adoptant pas leur attitude de Nonresistance. Au contraire, ils entendent combattre pour leur idéal de non-violence à l'intérieur des sociétés, là où ils se trouvent, jusqu'à participer à des instances gouvernementales, ce qu'en Grande Bretagne ils ne peuvent faire légalement avant le XIXe siècle. Ils ne peuvent finalement agir, personnellement et collectivement, dans un État que lorsqu'ils sont installés dans le Nouveau Monde, en Pennsylvanie, et à un moindre degré à Rhode Island.

Il faut beaucoup de temps en fait pour les principes Quaker soient solidement installés dans leur communauté. La vision apocalyptique des "Premières Prédécateurs de la Vérité" est remplacée graduellement, avec les écrits de Robert BARCLAY (1648-1690) (Apology of the True Christian Divinity, 1676), et plus tard de William PENN (1644-1718) et John BELLERS (1654-1725), par une élaboration thématique dans tous les domaines de la vie (spirituelle, économique, diplomatique, sociale...) qui laissent largement la place à des capacités d'action très larges pour les Frères. Jusqu'à prévoir, dans les textes l'attitude et l'action des sympathisants des Quakers, qui tout en adhérant à certains de leurs principes, leur insertion dans la vie de la Communauté. Cette capacité d'ouverture au monde et la volonté de le transformer en profondeur reste très présente sur tous les continents à l'heure actuelle. A partir de la fin de la fin du XVIIe siècle, existe une massive émigration des Quakers vers le Nouveau Monde en même temps qu'un enracinement en métropole, et les relations entre Quakers du Nouveau et ceux de l'Ancien Monde vont quasiment s'institutionnaliser.

    D'autres groupes religieux, perçus comme sectes sur le Vieux Continent, comme les Piétistes, s'inspirant de la pensée et de l'action de Jacob BOEHME (1575-1624), puis comme ceux de Dunkers allemands qui se nommeront fidèles de l'Église de Brethren, ceux, issus des Camisards Français, de la Communauté de l'Inspiration Vraie du leader Eberhard Ludwig GRUBER (1665-1728) et de Jonathan Friedrich ROCK (1687-1749), sans compter les membres du Moravian Catholic (1722)... émigrent eux aussi, avec la masse de Protestants sans religiosité particulière, vers le Nouveau Monde.   C'est véritablement une myriade de sectes, souvent farouchement indépendantes les unes des autres, se connaissant entre elles plus ou moins précisément, qui se retrouvent sur l'autre rive de l'Océan Atlantique, qui donnent une coloration toute particulière au pacifisme américain, influant plus ou moins au gré des circonstances et souvent, en fonction de leurs capacités morales et matérielles à s'établir solidement, les multiples groupes dominants dans les Treize Colonies... C'est, munis souvent d'idéologies très précises, et d'attitudes envers le monde profane, au rigorisme et au conservatisme très variables, que fleurissent ces sectes, qui réussissent plus ou moins bien à s'implanter.

 

Peter BROCK, Pacifism in the United States, from the colonial era to the first world war, Princeton University Press, 1968.

 

PAXUS

 

 

 

 

 

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