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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 07:56

    Maints auteurs, dans la littérature récente, mentionnent le fait que l'école de Chicago... n'existe pas, ou plutôt qu'elle n'existe que parce qu'on en parle. A l'instar des French Studies aux États-Unis, où elles n'existent que par importation et déformation d'idées nées en France, l'École de Chicago est une sorte d'étiquette inventée après-coups, par plusieurs générations successives de sociologues nord-américains qui avaient besoin du secours de leurs prédécesseurs dans leurs combats intellectuels du moment. Ce qui rend bien entendu difficile l'exposé des positions des membres désignés de cette École (Christian TOPALOV).

     Le cadre en est en tout cas l'université de Chicago, jeune institution qui ouvre ses portes en 1882 grâce à une dotation du magnat du pétrole Joh D. ROCKFELLER, dans la métropole du Middle West qui connait alors une vertigineuse ascension, notamment par la délivrance généreuse des bourses d'études et l'ouverture large des champs possibles d'investigation sociologique. Cette ville voir d'ailleurs naitre au moins trois autres "écoles de Chicago" : en architecture - avec notamment William Le Baron JENNEY (1832-1907); constructeur de gratte-ciel à ossature d'acier, et le fonctionnaliste Louis H. SULLIVAN (1856-1924) -, en philosophie - avec John DEWEY (1859-1952), George H. MEAD (1863-1931) et le courant pragmatiste -, plus tard en science économique - avec Milton FRIEDMAN (né en 1912), chef de file du monétarisme, et une université pépinière de prix Nobel, marquée par l'enseignement d'économistes libéraux. Pour ce qui est des sociologues, ceux qui se trouvent plus tard inclus dans la plupart des définitions de l'École : Robert E. PARK (1864-1944) et Ernest W. BURGESS (1886-1966), ne se considèrent pas comme formant une "école" avec leurs étudiants pourtant nombreux dans les années 1920, ni ne sont considérés comme tels par leurs contemporains. Louis WIRTH (1897-1952), un de leurs plus proches élèves, "était (vers la fin de sa vie) constamment ébahi de s'entendre dire qu'il faisait partie de l'école de sociologie de Chicago, car il ne pouvait pas imaginer ce qu'il avait de commun avec tous ces autres gens" (Howard S. BECKER, né en 1928). Cet ébahissement est sans doute aussi important que celui de Michel FOUCAULT et d'autres, mis dans la catégorie des "French Studies" dans le retour qu'ils pouvaient avoir du développement de leurs idées aux États-Unis...

     Contrairement au continent européen, et de manière analogue mais pas tout à fait semblable à l'Angleterre, la sociologie américaine ne s'est pas développée parallèlement à une diffusion des idées socialistes, et encore moins marxistes. Les idées d'inspiration marxienne ont toujours eu des difficulté à s'implanter en milieu universitaire aux États-Unis (elles y sont surtout le fait du mouvement ouvrier lui-même, avec avant la deuxième guerre mondiale, un parti communiste actif). Les premiers centres de recherche sociologiques universitaires s'installent dans des universités financées et même créées par des industriels et autres capitalistes. L'exemple le plus frappant en est justement l'École de Chicago. L'ambiance n'est guère plus propice à l'élaboration d'une sociologie marxienne dans les universités d'État. Dans ces conditions, les penseurs anticonformistes ou radicaux ne peuvent s'établir véritablement en milieu universitaire. Et la tradition de l'École de Chicago s'inscrit plutôt dans un pragmatisme qui privilégie la méthode expérimentale et une conception instrumentale de la vérité selon laquelle les concepts sont des hypothèses qu'il faut mettre à l'épreuve. La vérité se construit au cours d'un échange, et les interactionnistes diraient dans le cadre des interactions...

  Pour rester dans une catégorisation usuelle, à défaut d'être très rigoureuse, l'École de Chicago a connu au moins trois naissances au cours desquelles d'ailleurs se forge des pratiques sociologiques novatrices.

 

Première "naissance"

     La première naissance date des années 1951-1952. Le département de sociologie de l'université connait alors une crise profonde, du fait notamment de la montée en puissance des deux concurrents qui se partagent la scène sociologique nord-américaine au moins jusqu'à la fin des années 1970 : à Harvard, la théorie fonctionnaliste de Talcott PARSONS, et, à Columbia, la sociologie quantitative formalisée par Paul F. LAZARSFELD. Sommés de redéfinir un projet par les autorités de leur université, soucieuses de sa renommée, vecteur de bourses et de subventions, les sociologues de Chicago se mettent à envisager qu'il avait existé, dans les années 1920-1930, une "école de sociologie de Chicago"...

Tous sont d'accord sur l'idée qu'elle s'opposait aux abstractions à la Parsons et qu'elle trouvait une partie de son inspiration dans les travaux de R.E. PARK (1864-1944), un élève de Georg SIMMEL mais, pour le reste, ils différent sur sa définition. Pour E. BURGESS, il s'agissait de l'écologie humaine - l'étude de la disposition des groupes humains dans l'espace et des lois d'évolution de ces arrangements -, discipline définie par PARK au début des années 1920 et qui avait évolué vers un usage intensif des statistiques et des modèles formalisés, auquel s'était largement ralliée Roderick D. MCKENZIE (1885-1940), un des premiers élèves de PARK. Pour Herbert BLUMER (1900-1987), en revanche, qui avait été le protégé d'Elsworth FARIS (1874-1953), ministre baptiste féru de psychologie sociale et longtemps chef du département (1926-1939), il s'agissait d'une théorie de l'interaction entre les individus et les groupes. Pour WIRTH enfin, dont les fonctions de chef de département imposaient une position aussi fédératrice que possible, l'école pouvait se définir par le primat du "travail de terrain", c'est-à-dire de l'observation in situ des phénomènes sociaux - notion récemment empruntée aux anthropologues.

 

Deuxième "naissance"

   Si ces débats internes font naître une étiquette, celle-ci n'entre vraiment en usage qu'une douzaine d'années plus tard. Une deuxième naissance de l'école de Chicago résulte du travail réalisé par Morris JANOWITZ (1919-1988) entre 1964 et 1973 pour façonner l'image du département de sociologie de Chicago en éditant ou rééditant une large gamme de travaux réalisés depuis les années 1910. C'est aussi dans sa collection Heritage of Sociology qu'est publiée la première histoire de l'école de Chicago. A un moment où C. Wright MILLS constate la domination sans partage sur la sociologie nord-américaine de "la grande thérorie" et de l'empirisme abstrait", cette entreprise a pour but de faire sortir de l'oubli les sociologues de Chicago. Mais entre-temps, à Chicago même, les partisans du "travail de terrain" ont pardi la bataille au profit de diverses variantes de la sociologie quantitative. Une nouvelle définition de la sociologie de Chicago en résulte, caractérisée par l'éclectisme des inspirations, la modernité méthodologique et l'investissement dans les études urbaines. Si la génération des fondateurs du département - sauf Albion W. SMALL (1854-1926) est entièrement ignorée, tous les enseignants actifs entre 1915 et les années 1930, ainsi que nombre de leurs élèves - mais ni BLUMER, ni HUGHES, tous deux partis et perdants - sont au palmarès quelle qu'eût été l'orientation particulière de leurs travaux. Ainsi, le promoteur de la statistique, William F. OGBURN (1886-1959) aussi bien que le psychologue social George H. MEAD sont annexés à un héritage constitué pour l'essentiel des études empiriques sur la ville, la criminalité ou les relations inter-ethniques. Le succès de l'action de JANOWITZ est spectaculaire : la notion qu'il ait existé une école de Chicago - avec une part de flagornerie intellectuelle sans doute et une part de révision de la véritable histoire et du parcours réel des sociologues ainsi amalgamés - fait alors son apparition dans les histoires de la sociologie et les manuels aux États-Unis, puis dans le monde entier - en France, en 1979. On peut noter qu'il n'y a guère d'écart de nature dans la "reconstitution historique" entre cette histoire de la sociologie et n'importe quelle histoire nationale... Sauf sans doute, quelques troubles peuvent naitre de faire coexister des études à orientation intellectuelle, voire idéologique très distante...

 

Troisième 'naissance"

    Pendant ce temps, se développe un mouvement intellectuel qui aboutit à une troisième naissance de l'école de Chicago avec le recours à l'étiquette "interactionnisme symbolique", avancée par BLUMER en 1937 pour désigner les travaux qui privilégient le rôle des relations interindividuelles dans la formation des normes sociales. Porté par de jeunes sociologues principalement californiens, dont certains sont formés à Chicago même, ce mouvement décide de réunir BLUMER et Everett C. HUGHES (1897-1983) qui, élèves respectivement de FARIS et de PARK, n'ont pourtant pas grand chose de commun, et plusieurs de leurs propres élèves, notamment Anselm L. STRAUSS (1916-1996), Erwing GOFFMAN (1922-1982) et Howard S. BECKER. L'étiquette "interactionnisme symbolique" qui regroupe désormais ces auteurs et quelques autres, se solidifie à la fin des années 1960, donnant lieu à la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction (1974) et à la notion qu'il s'agit là d'une "seconde école de Chicago". Cela implique une redéfinition de la "première", en sélectionnant cette fois des fondations philosophiques (DEWEY et MEAD) aussi bien que sociologiques (THOMAS et PARK), en même temps que les plus ethnographiques des années 1920 et 1930 - BURGESS disparait au passage. C'est sous cette troisième espèce que l'école de Chicago se présente généralement aujourd'hui sur le marché sociologique français. On peut concevoir que l'étudiant qui ne se veut pas naïf au point d'assimiler la présentation de son tout premier manuel de sociologie, en ait un peu le tournis...

    Sans doute faut-il préférer à la notion d'"école de Chicago, dont les usages stratégiques rendent par trop incertain le contenu, celle de "tradition sociologique de Chicago", comme y invite l'ouvrage de Jean-Michel CHAPOULIE (2001). Ce vocabulaire permet de faire l'économie d'une impossible définition, pour centrer l'attention sur la transmission d'en ensemble de thèmes et de pratiques et sur ses transformations au cours du temps. C'est sur cette base que l'on peut renouer avec le récit historique (et des filiations intellectuelles un peu plus solides, dans toute cette bataille idéologico-éditoriale...) en partant de PARK et de BURGESS - faute de pouvoir remonter à la première génération des fondateurs du département - et en suivant certains développement jusqu'aux années 1960. C'est aussi l'option prise par Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL dans la présentation de la conjoncture de la sociologie américaine vers 1950 pour aboutir à l'examen de ce très large courant qu'est l'interactionnisme.

 

Nouvelles pratiques sociologiques

      Pourquoi à Chicago? C'est qu'à la première de la première et de la deuxième naissance, elle connait une urbanisation extrêmement rapide qui s'opère sur fond de déracinements multiples, d'extrême hétérogénéité sociale et culturelle, de déstabilisation permanente des activités, des statuts sociaux et des mentalités. Cette ville est aussi le lieu emblématique de la confrontation des origines et des cultures, ainsi que le symbole, dans tout le pays, de la délinquance et de la criminalité organisée. C'est pour les sociologues qui s'y rassemblent, un véritable "laboratoire social" (selon l'expression de Robert E. PARK)

     Un lien étroit s'établit depuis le début des années 1920, dès la fondation de l'université, entre celle-ci et les groupes réformateurs locaux : professionnels du travail social, activistes de la réforme des prisons ou de la gestion municipale, plus tard mouvements pour l'organisation des quartiers ou pour la planification urbaine. Ces interactions procurent aux universitaires à la fois des questions, des informations de toute sorte sur les quartiers et les groupes populaires, et des méthodes pour observer ceux-ci. C'est ainsi que la préoccupation centrale des sociologues est de déterminer les causes de la "désorganisation sociale" dans la grande ville et les moyens d'y remédier : question réformatrice traduite en question sociologique par la médiation d'un concept.

Entre parenthèses, c'est également pas ce biais que la question sociale, dans une société rétive aux idées socialisantes, se taille une place centrale dans les préoccupations de nombreux décideurs politiques et économiques, qui seraient, sinon, uniquement préoccupés par les profits des industriels et des commerçants.

   Les étudiants envoyés dans les années 1920 à la découverte de la grande ville recueillent beaucoup de leurs données auprès des travailleurs sociaux, des tribunaux, de la police, des églises. BURGESS fait reporter systématiquement toutes ces informations sur des cartes. PARK, qui avait été journaliste, recommande de faire des interviews auprès des autorités, de récolter des documents dans les administrations, d'étudier la presse. Dans certains cas, il préconise des "études de cas" pour lesquelles l'enquêteur fait écrire aux sujets des récits de vie - technique inaugurée par William I. THOMAS (1863)1947) lors de son étude sur les Polonais immigrés à Chicago (publiée en 1918-1920) et reprise par la suite, notamment avec des délinquants. En revanche, la participation directe et prolongée de l'étudiant aux situations dont il soit rendre compte (Nels ANDERSON, sans abris, 1923 ou Paul G. GRESSEY, dancings, 1932) reste exceptionnelle. C'est seulement vers la fin des années 1940 que la notion de "travail de terrain" commence à être utilisée à Chicago par des sociologues : jusque-là, l'essentiel de leurs méthodes est un emprunt direct au travail social et au journalisme.

  Le département de sociologie de Chicago, d'autre part, est depuis la création de l'American Journal of Sociology (1895), puis de l'American Sociological Society (1905), au centre des institutions savantes de la discipline. Une des tâches des sociologues universitaires d'alors est de se distinguer des amateurs de science sociale qui font obstacle à la professionnalisation de leur discipline : pour fonder leur revendication de scientificité, il leur faut de la théorie. Si les constructions abstraites (notamment les grands récits évolutionnistes) ne manquent pas dans la sociologie universitaire de l'époque, PARK et BURGESS doivent asseoir leur science sur une théorie compatible avec leur pratique d'observation du monde social. Ils reprennent de Charles Horton COLLEY (1864-1929) la notion de "contrôle social" et de "groupes primaires" (ceux où le contrôle social s'exerce par des rapports de face-à-face) et "secondaires". THOMAS leur fournit la notion de "définition de la situation", qui permet de centrer l'attention sur la façon dont l'individu, compte tenu de son histoire propre, se représente l'ordre social en vue d'y agir. Au début des années 1920, PARK trouve une solution plus globale en se réclamant de l'"écologie humaine" : il transfère aux groupes humains le vocabulaire et les modèles élaborés par l'éconologie végétale et animale - disciplines qui étudient alors les modalités de la concurrence et de la coexistence des espèces sur des territoires. MC KENZIE développe cette théorie à l'échelle interrégionale, BURGESS à propos de la grande ville : dès 1924, ce dernier propose un modèle écologique de la croissance urbaine en zones concentriques qui alimente les débats savants pendant plusieurs décennies. L'écologie humaine est, en effet, l'un des héritages les plus durable de la tradition sociologique de Chicago car elle est réutilisable, dans des modalités de plus en plus formalisées et quantifiées, par les nouvelles pratiques de planification territoriale apparues avec le New Deal, puis relancées avec la planification urbaine des années 1950 et 1960.

Il va sans dire que cette sociologie, alors qu'elle enquête et s'applique sur des situations sociales difficiles et des classes sociales en lutte dans la société, et notamment dans le cadre urbain, qu'il s'agit d'éviter tout rapprochement dans le vocabulaire avec l'idéologie socialisante ou, pire aux yeux de beaucoup aux États-Unis, l'idéologie dite "communiste". Discuter de l'écologie humaine évite de se livrer à une critique du capitalisme, et isoler les aspects sociaux en parlant très peu de politique économique. Débattre des "groupes", ce n'est pas débattre de "classes" et cerner les causes de dysfonction sociale permet de considérer que la société libérale aux entrepreneurs privés reste la société la meilleure... Toutefois, les conditions de la réalité sociale ne permet pas toujours l'inexistence de certaines proximités idéologiques, car, même en l'absence de vocabulaire commun, sociologues réformateurs et partisans révolutionnaires peuvent finir par se rencontrer sur le diagnostic et sur le sens des évolutions à promouvoir...

   Toujours est-il que l'interactionnisme se développe par les grandes enquêtes, dont la plupart se réalisent à Chicago ou les environs et qui permettent d'élaborer des modèles d'interactions voulant répondre aux questions des autorité sur les causes de phénomène de délinquance notamment et les solutions à leur apporter. Les réponses apportées reprennent largement le point de vue des réformateurs sur les quartiers pauvres et le rôle néfaste des taudis. Mais en même temps, leur revendication de scientificité implique une neutralité inhabituelle sur le front de la morale : il ne s'agit plus tant de condamner que de comprendre les causes du mal. Les travaux des années 1920 et 1930 ouvrent la porte à des évolutions ultérieures, dont la plupart sont liées à Chicago. La mise en lumière de la "criminalité en col blanc" (SUTHERLAND, 1949) desserre la relation supposé entre crime et quartiers pauvres ; la description fine de l'ordre social et moral qui régit les bandes de jeunes (William F.. WHYTE, 1943) autorise une vue moins unilatérale des cultures populaires. La formulation de l'étiquetage dénaturalise la notion de malade mental (GOFFMAN, 1961) ou de délinquant (Howard S. BECKER, 1963)  pour en faire le résultat de l'interaction d'un sujet avec les institutions de soins, de surveillance et de répression. (TOPALOV)

 

Une tradition de Chicago

   Une autre manière de comprendre le travail de l'école de Chicago, outre l'effet que peut produire le rapprochement de travaux pas forcément réalisés dans la même optique ou le même esprit, est de resituer le parcours de certains auteurs - pris ou pas dans le même conte historique, "utilisé" ou pas dans la grande bataille pour l'hégémonie dans le monde des sociologues, tandis que s'affirment les pratiques universitaires (ou à défaut les autorités étatiques, mais cela, dans une très moins grande mesure par rapport aux Européens, la voie judiciaire étant bien entendu toujours aussi utilisée pour viser les publications jugées non scientifiques ou plagiaires...) pour monopoliser intellectuellement et pratiquement la profession de sociologue... Les références sont alors plutôt John DEWEY (1859-1952) qui s'illustre dans une première tentative s'inspirant du pragmatisme pour fonder ce qu'on appelle plus justement alors la tradition de Chicago, lui-même prenant sa source dans les travaux du logicien C.S. PEIRCE (1839-1914) et l'utilitarisme de W. JAMES (1842-1910). Là comme ailleurs, prendre des "ancêtres" ancrent la légitimité, surtout lorsque les auteurs choisissent les mêmes principes d'élaboration de leur pensée chez ces mêmes prédécesseurs.

Les pragmatiques privilégient la méthode expérimentale et la conception instrumentaliste de la vérité selon laquelle les concepts sont des hypothèses qu'il faut mettre à l'épreuve. A ce titre, aussi bien les idées scientifiques que les idées quotidiennes sont basées sur l'expérience. La vérité se construit au cours d'un échange.

Parmi ces auteurs qui marquent la postérité de Chicago se trouve G.H. MEAD (1863-1931). Il comprend la société comme un système de communications interindividuelles et signifiantes. Un recueil posthume de ses cours, L'esprit, le soi et la société (1934) développe un certain nombre de thèses reprises par les interactionnistes, notamment l'idée que la société n'est pas toute donnée, mais se construit sans cesse à travers la dynamique des actes sociaux ou échanges entre les personnes : les interactions. MEAD lui-même s'inspire de H. COOLEY (1869-1939) qui introduit la fameuse notion de rôle social et conçoit le Soi comme issu des interactions sociales.

Parallèlement à l'enseignement de MEAD se met en place à Chicago cette tendance appelée École de Chicago, sous la direction de W.I TOMAS (1863-1944), R.E. PARK (1864-1944), E. BURGESS, R. MCKENZIE, mentionnés dans une sorte d'auto-historiographie... Ils privilégient l'étude de la ville, du phénomène de l'immigration et de la désintégration sociale. Ce qui caractérise tous ces auteurs, et c'est, entre autres, ce qui permet de les regrouper sous la même bannière, c'est son pragmatisme, le travail de terrain délibéré et la volonté de comprendre l'ordre social et ses dysfonctionnements pour y porter remède grâce à l'action des travailleurs sociaux encadrés par les sociologues. (Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL).

 

L'école de Chicago défaite par la sociologie quantitative

   On peut présenter le long conflit "professionnel" au sein de la sociologie nord-américaine comme une concurrence entre deux tendances très personnalisées du début du XXe siècle : THOMAS et ZNANIECKI (Le paysan polonais...) d'une part et Samuel STOUFFER (The American Soldier, 1949). L'un inaugure une série de recherches qualitatives et de publications qui constituent le patrimoine de Chicago : l'autre marque la fin de l'époque précédente et représente le tournant quantitativiste de la sociologie américaine. L'oeuvre de STOUFFER représente un tournant dans l'histoire de la sociologie dans la mesure où elle est la première tentative de modélisation mathématique de la vie sociale. A partir de 1940, la sociologie américaine connait un développement considérable des techniques quantitatives sous l'impulsion des contrats d'études financés par l'armée américaine. Les chefs de file de l'université Columbia (dont Robert MERTON et Paul LAZARSFELD, directeur des enquêtes) renforcent leur prestige et leur pouvoir, exerçant progressivement un "impérialisme" théorique et méthodologique. Ainsi, l'école fonctionnaliste, fortement implantée à Columbia et Harvard commencent à exercer sa domination (voire sa censure comme y fait allusion H.BECKER en 1986). Cette montée en puissance de la sociologie quantitative coïncide avec l'extinction de la deuxième génération de chercheurs à Chicago : BURGESS prend sa retraite en 1951, WIRTH meurt en 1952 et BLUMER part en 1952 à Berkeley.

 

Yves GRAFMEYER, L'école de Chicago, Presses Universitaires de Grenoble, 1978, Champs Flammarion, 2004. Alain COULON, L'école de Chicago, PUF, collection Que sais-je?, 1992. Jean-Michel CHAPOULIE, La tradition sociologique de Chicago, Seuil, 2001. Jean PENEFF, Le goût de l'observation, Éditions La Découverte, 2009. Sous la direction de D. CEFAÏ, L'Enquête de terrain, La Découverte, 2003.

Christian TOPALOV, L'école de Chicago, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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