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21 janvier 2020 2 21 /01 /janvier /2020 07:53

Crédibilité politique de la dissuasion nucléaire

    Pour le général GALLOIS, nous rappelle François GERÉ, le problème le plus ardu posé par la dissuasion nucléaire est celui de l'adhésion de l'opinion publique dans les sociétés démocratiques, du soutien qu'elles apportent à leur gouvernement dans le cas d'une crise, et de la liberté de manoeuvre dont celui dispose par rapport à cette même opinion. De cette relation entre le soutien de l'opinion et la crédibilité de ce qu'il nomme la "rare volonté d'user de la représaille" qui fonde la crédibilité dissuasive nucléaire, on peut inférer trois propositions :

- Que le soutien de l'opinion à la stratégie doit être entretenu par un effort d'explication et de justification permanent à tous les niveaux de la société : masses, élites, intellectuels, etc.

-Que les actions de guerre psychologique menées par l'adversaire doivent être constamment contrées. A cet égard, les pouvoirs publics font preuve d'une paranoïa constante, assimilant souvent les attaques de la stratégie nucléaire menées en France par les opposants anti-nucléaires à des entreprises de subversion extérieures. Les théories du complot fleurissent bien avant Internet dans les sphères gouvernementales...

- Que pour recueillir l'adhésion du peuple et donc être crédible, la stratégie de dissuasion nucléaire ne peut s'appliquer qu'à la notion d'intérêt vital de la nation, c'est-à-dire la coïncidence stricte avec la population du pays qui la pratique. A cet égard, le mélange d'intérêt public et d'intérêts privés propre aux entreprises coloniales, doit être exclu, sous peine justement de faire de la dissuasion nucléaire un objet partisan.

   La "rare volonté" est celle d'un homme. Un seul : le décideur nucléaire à qui incombe la responsabilité non seulement du choix mais aussi de faire croire, constamment, tout au long de l'exercice de ses fonctions, que ce choix sera pour lui psychologiquement soutenable. La résolution du chef de l'État est donc un facteur aussi déterminant que son information.

  "A une stratégie totale implicite mesuré à l'estime et en quelque sorte intuitivement par les Chefs de gouvernement fait place une stratégie qui se doit d'être scientifiquement totale, précise BEAUFRE. La stratégie totale devient  une discipline de pensée indispensable au niveau des classes dirigeantes." Le chef de l'État est donc le stratège intégral, investi par le suffrage universel depuis 1962, porteur direct de la volonté nationale, il incarne l'interface politico-stratégique. Il n'y a pas, il ne saurait y avoir d'interrogation au-delà. Sauf celles que le chef de l'État, concepteur du projet politique, poserait lui-même légitimement. Reste que dans sa soumission logique au projet politique, la stratégie de dissuasion soumet le chef de tout État nucléaire à l'épreuve d'une rigueur eceptionnelle.

 

La stratégie nucléaire au service d'une finalité politique suprême

   L'arme atomique est garante de l'être national. Pour les quatre stratèges français, elle présente l'immense avantage de permettre enfin cette protection dont la France avait tant besoin. La dissuasion nucléaire est d'abord et surtout manoeuvre de sécurité garantissant la persévérance de l'être national. La menace d'emploi d'une arme sans équivalent assure la pérennité du projet politique minimal. "Toute action politique a pour objet, en premier lieu, de soutenir l'unité politique dans l'existence et dans son identité : sa première fin est donc de persévérer dans son être" écrit POIRIER. Et de GAULLE, lui-même, avait dit en 1943 : "il faut vouloir que la France existe. Plus jamais cela n'ira de soi."

Ainsi s'explique l'évaluation qui est faite des limites de validité de la dissuasion du faible au fort. "Parce que l'unanimité nationale ne pourrait être faite que devant une grave menace, le domaine d'efficacité de la stratégie de dissuasion est plus généralement limité à la défense des intérêts vitaux du pays qui pratique cette stratégie." écrit GALLOIS.

Cette notion d'intérêts vitaux est centrale pour l'avenir puisqu'il s'agit de l'adéquation entre le sujet individuel et la communauté : le sentiment d'appartenance générateur d'identité.

Le général POIRIER est amené à privilégier le concept d'autonomie de décision : "Faculté, pour un peuple, de choisir librement, à l'abri de toute pression étrangère, le projet politique qu'il juge conforme à ses intérêts et à ses ressources, le concept d'autonomie de décision répond à la volonté d'identité nationale." C'est le renoncement à l'autonomie de décision qui équivaut logiquement à l'abandon de l'être. En conséquence, "la stratégie militaire recevra donc pour premier but, et pour but constant, l'acquisition de l'autonomie de décision si on ne la possède pas encore, et sa sauvegarde devant toutes les formes de danger susceptibles de la compromettre, de l'aliéner immédiatement ou à terme".

   On voit bien à trouver cette réflexion qu'a contrario, même avec un arsenal nucléaire au niveau de cette dissuasion, même si sur la plan diplomatique, les responsables politiques des autres pays tiennent compte de celle-ci, alliés ou adversaires potentiels, si la volonté nationale n'existe plus, cette dissuasion perde beaucoup de son objet. Or, on se rend bien compte que dans la période où ces quatre stratèges expriment quasiment la position officielle de la France, il existe à la fois un projet - issu d'ailleurs de la volonté de renouveau de la Résistance à la Libération - d'une cohésion nationale et d'un lien réel entre les citoyens de ce pays. Et que, surtout à partir du moment où les idées libérales - lesquelles refusent d'ailleurs la planification d'État en général et la solidarité sociale en particulier - pénètrent dans l'appareil d'État (cela s'accélère au cours du dernier mandat de Jacques CHIRAC), la liaison entre autonomie de décision (laquelle est jugée dans de plus en plus de domaines sans... intérêt national) et stratégie de dissuasion se délite considérablement... Quels intérêts vitaux alors la stratégie de dissuasion nucléaire veut défendre?

 

La question des alliances

   "Les alliances n'ont pas de vertus absolues, quels que soient les sentiments qui les fondent", avait dit le général de GAULLE, le 11 janvier 1963.

Très tôt, des particularités de l'arme nucléaire, de GAULLE infère l'impossibilité des alliances. Les démocraties ne peuvent guère pratquer la stratégie de dissuasion qu'au service d'une cause absolument vitale, selon lui. Il est en effet indispensable pour l'efficacité et la crédibilité de la menace que l'opinion publique apporte son soutien. La dissuasion nucléaire "répond à une fin politique, précise POIRIER, qui ne peut partager avec aucun autre État la pérennité de l'être national". Et GALLOIS de mentionner ce qu'il accentuera par la suite : "S'il s'agit d'intervenir au profit d'un autre, fût-ce un pays ami, l'hésitation est d'autant plus probable que les lois de la stratégie nucléaire sont défavorables à pareille intervention."

Il devient clair qu'aucun État ne saurait envisager de courir le risque de la mort pour un autre que lui-même. Celui qui fait les frais, c'est l'allié abandonné, mais le nucléaire garantissant mieux la probabilité de non-passage à l'acte, on pourrait en inférer que l'allié est mieux protégé que par les noeuds sacrés d'alliances...

La condamnation en bloc d'une stratégie d'alliance et le repli égoïste sur le donjon nucléaire posent évidemment d'immenses problèmes, lesquels varient dans le temps, compte tenu de l'évolution du monde et donc de chacun des acteurs. Si l'on devait distinguer l'"alliance-protectorat" de l'"alliance-communauté de biens", on jugerait la situation actuelle intermédiaire. L'alliance à n'importe quel prix n'est plus justifiée, l'alliance communauté ne parvient pas encore à se définir.

A l'ère nucléaire, peut-il exister pour un État une défense efficace qui puisse se dispenser de la composante nucléaire? Dans l'absolu, cette position serait intenable : on ne peut se défendre par des moyens classiques contre une menace nucléaire. En fait, le recours à la seule défense classique ne peut se justifier que parce que l'on a pas d'adversaire nucléaire direct ou simplement proche. Cela devient le cas pour de nombreux pays depuis que l'Union Soviétique a disparu. Mais inversement, ça l'est de moins en moins à mesure que la mondialisation rapproche les États et leurs intérêts les uns des autres. L'Irak en a fait l'amère expérience. Même dans un monde où il n'y aurait pas d'adversaires, l'existence des armes nucléaires obligerait tôt ou tard soit à se doter de cette arme, soit à se choisir un protecteur, et alors, lequel.

On peut écrire que le succès de la doctrine de dissuasion française permet la dissémination à de nombreux pays - sous condition d'en avoir les accès technologiques - de la doctrine de dissuasion pour leur propre compte... Il existe donc une contradiction certaine entre certaines déclarations contre la prolifération nucléaire et le maintien d'une doctrine de dissuasion nucléaire.... D'ailleurs, cela se traduit par une participation - avec le consentement ou non d'ailleurs de l'État - par une communication de technologies nucléaires à de nombreux pays par les plus importantes entreprises françaises qui participent à la constitution et au maintien de l'arsenal nucléaire français... Parfois, la France justifie - dans le cas d'Israël par exemple - cette participation par le droit à tout État de se défendre...

 

La dissuasion absolue?

   Mais dans ce qui est présenté souvent comme un égoïsme sacré, il y a plus d'une nuance à apporter. Toute en rejetant ce qui lui parait être chez BEAUFRE recherche d'un impossible compromis, POIRIER se distingue de GALLOIS et d'AILERET en ce qu'il s'efforce dans la stratégie militaire générale (action et dissuasion combinées) d'accorder la sanctuarisation française et les relations privilégiées à finalités communautaires entre la France et ses partenaires européens.

D'où la métaphore des trois cercles (ils aiment beaucoup les métaphores...), la dilatation spatiale liée au seuil d'agressivité critique et, surtout, une problématique de la dissuasion qui, dans une période d'interrogation et de prospective comme celle que nous connaissons aujourd'hui, est riche de suggestions et ne peut que stimules l'invention stratégique.

La dissuasion absolue est définie par Lucien POIRIER comme "une stratégie complexe qui vise à détourner toute agression, même celles qui, en leur début, n'affecteraient pas notre territoire". La dissuasion absolue englobe dissuasion radicale et dissuasion limitée. "La première, fondée sur l'existence d'un risque nucléaire qu'une agression majeure, affectant le territoire du dissuadeur, actualiserait après le franchissement d'un seuil d'agressivité critique, sera dite radicale. La seconde, fondée sur l'existence d'une capacité d'intervention classique - en principe avec des alliés - à la mesure des agressions mineures affectant le glacis et suffisante pour enlever toute valeur aux espérances de gain que l'agresseur pourrait y convoiter, sera dite limitée."

Il n'est pas possible d'isoler totalement le sanctuaire parce qu'il y a des partenaires, parce que la Drance est, en Europe, interdépendante, à la fois dans l'exiguïté géographique et dans l'enchevêtrement des intérêts. Il faut donc articuler des modes stratégiques les uns aux autres. Mais, pour y parvenir, une transformation qualitative de la dissuasion est nécessaire. Dissuasion nucléaire  en deçà, dissuasion classique au-delà. Plus précisément encore une dissuasion limitée non nucléaire.

Distinguer entre forces conventionnelles qui complètent le dispositif dissuasif nucléaire et forces conventionnelles qui agissent au loin (corps expéditionnaire) et qui constituent le second volet, et auxquelles, le cas échéant, les forces nucléaires pourraient apporter le soutien de leur capacité de dissuasion (comme ce fut le cas pour les Américains en Irak) complète la dissuasion stratégique.

Aujourd'hui, le problème se repose en termes différents. Il n'y a pas de forces nucléaires à construire. Les besoins en matières fissiles sont largement couverts. Il s'agit donc d'un rééquilibrage dans la modernisation et l'adaptation des forces nucléaires, et d'une modernisation-équilibrage des forces conventionnelles au service d'une réelle dialectique stratégique action-dissuasion correspondant à la dialectique des buts politiques positifs (développer-prospérer) et négatifs (interdire-protéger-conserver).

A l'égard de ce problème crucial de l'alliance, chacun s'est prononcé. Ici, il y a division en deux camps : AILLERET, GALLOIS, POIRIER se trouvent unis pour considérer que le risque nucléaire ne se partage pas, ce dernier proposant une organisation stratégique permettant d'intégrer la notion d'alliance de façon qu'elle n'entre pas, dans sa logique, en contradiction avec celle de la dissuasion nucléaires. BEAUFRE, seul, s'essaie à cet exercice redoutable.

 

Frictions ou quatre "malédictions" théoriques

   Rigueur et vigueur de la pensée du stratège ne sont pas tout, estime François GERÉ, et puissance de la rhétorique, avons-nous envie d'ajouter, non plus. Après l'énoncé, écrit-il, il y a le passage à l'acte, l'affrontement avec la pesanteur des choses, le conformisme et le traditionalisme, les intérêts corporatifs, lesquels ajoutons-nous encore, sont puissants dans l'institution militaire... Notre auteur-guide, qui nous permet, autant le dire en passant, d'adopter, sans doute au détriment de ses convictions profondes, d'adopter une posture critique, passe alors en revue les notions-clés de chacun des quatre stratèges français, GALLOIS, BEAUFRE, AILLERET et POIRIER.

 

- GALLOIS, à propos des représailes massives.

Cet attachement à une doctrine qui le conduit à condamner avec une virulence croissante la position américaine procède paradoxalement de la plus étroite familiarité avec le nucléaire américaine. GALLOIS comprend que les États-Unis se détournent des représailles massives à cause de la montée en puissance de l'arsenal soviétique. Il calcule et prévoit cette évolution. Il constate l'inflexion vers la riposte graduée et en déduit qu'un allié ne peut plus être certain d'être protégé dans de telles conditions. Il en conclut dès lors qu'à partir du moment où KENNEDY a engagé les États-Unis dans cette voie, les propositions d'association ne sont qu'illusions (la "farce" multilatérale, écrira t-il) sans aucune fiabilité. Ce point de vue est d'ailleurs complètement partagé par BEAUFRE. Là encore, il s'agit bien davantage de choix du ton pour dire ce qu'impose la lucidité élémentaire. Il importe alors de se doter de façon autonome des forces nucléaires pour être en mesure d'opposer ses propres forces nucléaires indépendantes à celles de l'adversaire.

Cette conception a été attaquée dès le début avec une extraordinaire virulence par Raymond ARON. Pour comprendre la nature exacte de la controverse, il convient de repérer le moment charnière où elle s'inscrit : la mutation stratégique américaine qui fait poser des représailles massives à la riposte graduée. Mutation logique que les États-Unis qui cherchent à maintenir une coalition dans des termes qui ne soient pas antinomiques avec le souci de leur sauvegarde nationale. Il n'est donc pas plus cohérent de demander à la France de se satisfaire d'une garantie américaine douteuse que d'exiger des États-Unis qu'ils prennent un risque mortel pour autre chose que leur propre survie. L'accession à la bipolarité nucléaire ne pouvait qu'inciter chacun à suivre sa propre voie, en fonction des moyens dont il pouvait disposer. Ni ARON ni BEAUFRE ne semblent admettre que la recherche de la flexibilité procède de la logique américaine, mais GALLOIS, pour maintenir à la France une authentique garantie nucléaire américaine, demande à l'administration Kennedy un engagement qui correspond désormais à la seule position de la France.

La radicalité de GALLOIS sur un "tout ou rien" dont nul décideur ne saurait pourtant jamais in fine faire l'économie a souvent été présentée comme une dissuasion par improbable et insoutenable menace de "suicide". Le général BEAUFRE la présente en ces termes : "Déclancher une action dont la riposte entrainera sa propre mort n'est qu'une forme à peine déguisée de sanction par hara-kiri. Ce n'est pas une stratégie. Au contraire, tout doit être fait pour éviter cette extrémité". Objection que réfute POIRIER démontrant sans difficulté que "la thèse du suicide n'a guère de sens par rapport à l'espérance de gain politico-stratégique qui finalise l'action adverse." Il est en effet possible d'afficher dans le cadre de la manoeuvre contre-dissuasive que l'on a la ferme intention d'annihiler la France au cas où elle exercerait sa représaille nucléaire. Mais à quoi bon? Hormis une logique vindicative qui vaut sans doute pour certains individus mais qui n'est pas la logique des "monstres froids" que sont les organismes étatiques, quels que soient leur idéologie et le maintient extérieur de leurs dirigeants. A cela s'ajoute une fois de plus que la menace d'emploi se situe dans la dimension virtuelle. L'ensemble des raisonnements qui sont construits n'a de signification que pour la manoeuvre dissuasive qui vise à la suspension interminable de l'acte de guerre. "Il n'est de victoire concevable, écrit POIRIER, que dans l'absence de guerre ; absence par impossibilité et impossibilité par absurdité."

 

- BEAUFRE et la dissuasion multilatérale

Le général BEAUFRE refuse de considérer l'incompatibilité entre détention des armes nucléaires et alliance. C'est donc à ce défi logique qu'il entend répondre en développant les principes de la dissuasion multilatérale. Expression probablement malheureuse en cette période où l'administration Kennedy propose une force nucléaire multilatérale qui cache mal les véritables intentions américaines. Le général POIRIER a relevé avec une distance souveraine les contradictions de la position de BEAUFRE. Toutefois la pensée du général va plus loin que cette impossible tentative de conciliation qui lui est prêtée.

BEAUFRE réfute effectivement la validité de l'efficacité d'une dissuasion nucléaire du faible au fort dans les termes que propose GALLOIS à l'époque et qu'élabore POIRIER au même moment. Il écrit : "La dialectique d'un adversaire très fort opposé à un adversaire très faible aboutit normalement à la dissuasion du plus faible et à la liberté d'action du plus fort, sauf dans le cas limite où le plus faible serait menacé de la perte totale de son indépendance."

Mais il fonde la suite de son raisonnement sur la situation réelle. La France n'est point seule devant l'URSS, qu'elle le veuille ou non. Il ne sert à rien de penser la validité de la capacité de frappe nucléaire française en dehors de l'existence des capacités américaines. Dès lors, échappant au modèle logique de POIRIER, s'appuyant sur la réalité concrète stratégique, BEAUFRE élabore une sorte de contre-modèle théorique qui a le mérite de sauver la démarche française, mais sans en reconnaître les axiomes, et de dépasser l'état de fait, donc la suprématie américaine qui voudrait réduire la velléité française d'autonomie. Tentative intellectuelle désespéré? Certainement pas, selon François GERÉ. La reconnaissance de la valeur de la capacité française au sommet d'Ottawa en 1974 et, plus encore, la prise en compte par l'URSS du facteur français permettent de considérer que la démarche de BEAUFRE était bien plus qu'une acrobatie pour concilier l'inconciliable.

 

- AILLERET et la dissuasion "tous azimuts".

Cet article du général paru trois mois avant sa mort accidentelle a provoqué de furieux commentaires et d'étranges erreurs d'interprétation. "Un système de défense qui ne soit dirigé contre personne, mais mondial et tous azimuts, qui ait la puissance maximum permise par ses ressources nationales, et qui, manié avec autant de sang-froid que de détermination, devrait, par la dissuasion, lui permettre d'échapper à certaines grandes guerres et, s'il n'y échappe pas, d'y participer aux meilleures conditions ; enfin qui, au cours des crises peuvent dans l'avenir ébranler le monde, mettrait la France en mesure de déterminer librement son destin."

François GERÉ remarque que le chef d'état-major des armées n'a parlé que de défense tous azimuts et non de stratégie. Il note également la rigueur extrême du choix des mots qui vise à l'explicitation complète : mondial et tous azimuts sont dissociés. Chez AILLERET, artilleur de formation, azimut est lié à une direction ou, si l'on préfère à un ciblage. Il s'agit d'indiquer que le ciblage devrait être omnidirectionnel, ce qui pose incontestablement un problème technique que la proche accession de la France à l'arme thermonucléaire et le développement de sa force sous-marine peuvent permettre de résoudre. Mondial, intentionnel, opposé à "contre personne" pour signifier qu'il est désormais susceptible d'être dirigé contre tout le monde, renvoie à un contexte politico-stratégique, celui-là même qui a été défini à grands traits par le chef des armées.

"La situation mondiale nous offre le spectacle d'un tel désordre, d'une telle agitation..." AILLERET esquissait davantage une situation qu'il appelait de ses voeux (et le chef de l'État avec lui dont le discours de Phnom Penh est du 1er septembre 1967) que la réalité sur laquelle pesait encore très lourdement l'hypothèque soviétique. Il n'en est pas moins vrai que, par une remarquable conjonction des temps, la France approchait de la mise au point de l'arme thermonucléaire et que l'OTAN allait adopter officiellement MC-14/3 qui entérinait une flexible response pour laquelle les forces américaines de l'OTAN avaient, de fait, commencé à s'organiser. AILLERET décrit exactement la situation actuelle où une certitude d'ennemi laisse la place à une incertitude généralisée pour le futur proche. "Tous azimuts", c'était faire face à la liberté du monde. Aujourd'hui, après la levée de l'hypothèque soviétique, dans le grand large planétaire où n'apparait plus aucune de ces ennemis désignés dont nous avions, en France, de génération en génération, fait le pivot de notre stratégie, ce "tous azimuts" ne devient-il pas la clé logique ouvrant tout raisonnement de stratégie nucléaire?"

Sauf sans doute, et notre auteur en laisse une zone d'ombre, les divers Libres Blancs de la défense n'ont désigné tardivement l'Union Soviétique comme l'ennemi, qu'à l'occasion de la crise des euromissiles des années 1980. Il est vrai que, au sein de l'état-major des armées, loin de la rhétorique officielle, en revanche nul doute sur le nom de l'ennemi...

 

- POIRIER et la manoeuvre pour le test.

Ayant considéré qu'il était indispensable que le décideur de la représaille nucléaire bénéficât de l'information la plus assurée pour être en mesure, en raison, de décider de la suite à donner à une "aventure" de l'adversaire en direction du sanctuaire, le général POIRIER conçoit la manoeuvre pour le test à laquelle furent affectés les régimes Pluton d'armes nucléaires tactiques. D'inspiration napoléonienne, elle rappelle "une mission générale d'éclairage au profit de la manoeuvre des "gros" conduite par le chef de l'État". C'est là que se trouvent leur rôle les forces de manoeuvre aéroterrestres et aéronautiques dites conventionnelles et les armes nucléaires tactiques auxquelles en 1966 le CPE a donné feu vert. Cet armement assurerait une double fonction : sa seule existence contraindrait l'agresseur à s'engager plus puissamment, donc plus clairement...

Ensuite, dans les mains du chef de l'État, il permettrait un tir de semonce effectué sur les seules forces assaillantes, de matérialiser d'une manière non équivoque le moment où nous estimerions que l'agression ennemie va franchir le seul d'agressivité critique. Ultime élément de dialogue, instrument sémiotique, voici donc le rôle du nucléaire tactique pour la France. POIRIER, qui écarte toute idée de bataille, toute idée de volonté de résistance sur le terrain, de justification de la riposte par le sang répandu, ne prête donc guère le flanc aux critiques exprimées à l'encontre de l'ANT française par le général GALLOIS. Au demeurant, GALLOIS s'en prend à des dérives qui n'ont rien à voir avec le test mais bien avec l'organisation du corps de bataille. Comme le fait remarquer POIRIER, "on s'est contenté de plaquer le nouveau concept, embarrassant, sur le corps de bataille existant. Au lieu d'inventer une authentique manoeuvre de test, on s'est borné à rebaptiser ainsi la mission assignée jusqu'alors à la 1er armée. GALLOIS a cent fois raison pour la réalité de l'alibi. Mais celui-ci procède du concept et le CPE n'a pas construit le concept pour l'alibi".

Le problème est que, contrairement aux forces stratégiques répartis de manière autonomes sur les trois "espaces" air, terre, mer, les forces tactiques doivent être installées quelque part. Ces chars dotés d'ogives nucléaires sont placés en des bataillons spéciaux, lesquels ont une place dans le dispositif opérationnel composé de forces conventionnelles... Jusqu'à quel point se distinguent-ils du corps de bataille... Les états-majors se dont penchés sur la question en dehors de toute phraséologie sur la stratégie de dissuasion, ce qui donne des allures bizarres au mieux à l'ensemble du dispositif français... Sans compter la volonté de l'armée de terre d'avoir "son" arme nucléaire, par rapport à sa rivale, l'armée de l'air, qui s'est accaparée l'ensemble de la maitrise des forces nucléaires stratégiques...

Une des critiques les plus sereines est celle de POIRIER lui-même qui, dans un premier temps, reconnaît que sa théorie a servi d'alibi. Puis, plus profondément encore, en 1983 : "Je confesse avoir été mal inspiré en formulant ces notions... Alors qu'il ne peut être que le moyen de l'information au politique, le teste devait inéluctablement s'ériger en but de la manoeuvre : perçue comme une épreuve de force, la notion même de test s'évaporait dans celle, plus séduisante, de bataille pour les frontières..."

La disqualification de la stratégie nucléaire en général, de celle de la France en particulier, n'a pas peu contribué à favoriser l'état d'ignorance ou d'indifférence profond dans lequel nos alliés, américains en particulier, se sont cantonnés. Il est vrai que, côté français, l'effort est resté bien modeste pour faire comprendre la logique de notre stratégie et manifester ma solidité de sa charpente intellectuelle. Vaste chantier, la culture stratégique française depuis 1945, tout occupée à la création intellectuelle et opérationnelle, n'a guère pris le temps de son exposition. Cette appréciation de François GERÉ  sur l'effort d'explication laisse perplexe, dans la mesure où les discours sur les liens entre indépendance nationale et stratégie nucléaire ont été répétés sur tous les tons, et pas seulement par les quatre stratèges cités. Sans doute l'ont-ils été plus en direction des opinions publiques et des militaires eux-mêmes - qui se sentaient dépossédés des prestigieux outils de défense de la France - qu'en direction des alliés... quoiqu'en lisant les différents rapports publics de l'OTAN, on se rend compte que les Français n'ont pas été les plus silencieux....

En tout cas, comme l'écrit François GERÉ, aujourd'hui, les forces nucléaires dites stratégiques des deux "hyper-puissances" sont en cours de réductions importantes. Des expressions plus emblématiques que stratégiques comme la suffisance raisonnable ou la dissuasion nucléaire minimum semblent servir de référence à la Russie nouvelle et sont fréquemment évoquées aux États-Unis dans le centres de recherche et les instituts scientifiques. Il ne s'agit pas de dire avec suffisance que la stratégie française de dissuasion nucléaire peut et doit servir de modèle. Plus modestement, on peut considérer qu'elle fournit les éléments d'une base conceptuelle assurée, sorte de repère théorique, pour la construction des stratégies nouvelles dont les États du monde, commencent à se mettre en quête. A commencer, complèterions-nous, par les États encore non nucléaires qui cherchent à devenir des puissances nucléaires dotées d'une théorie du faible au fort...

 

Une discussion, pas seulement à quatre, qui tourne autour d'une même préoccupation : donner à la France un outil de défense à la mesure de son désir d'indépendance au lendemain de la Seconde guerre mondiale

    Cette préoccupation ne cesse de guider stratèges et stratégistes (dominants) dans la réflexion sur la dissuasion nucléaire. Dès octobre 1945, un article de l'amiral Raoul CASTEX dans la Revue de défense nationale décrit pour la première fois en France l'impact stratégique de l'arme nucléaire. Il cite déjà ces points qui restent encore pertinents aujourd'hui dans la tête de ceux-ci : cette arme est un engin nouveau par rapport à l'ensemble des armements utilisés depuis des centaines d'années ; cette bombe ne peut rester l'apanage d'une seule nation et on s'en rend compte aujourd'hui reste difficilement le monopole des grandes puissances ; cette arme bénéficie à la nation faible comme à la nation forte, incitation puissance pour des États rivaux au plan régional de l'acquérir ; les pays à forte densité de population sont des cibles magnifiques ; les Américains s'en sont servi (sur le Japon) car ils se savaient épargnés de représailles ; la puissance unitaire de l'arme fait que le nombre n'est plus un facteur clé, et aujourd'hui la compétition est bien plus qualitative que quantitative. Il s'agit d'un article précurseur, même si la réflexion se développe ensuite aux États-Unis d'abord dans les années 1950 et au début des années 1960.

   

   L'histoire du développement des armements nucléaires montre qu'il n'y a pas de continuité ni de concomitance entre la réalité de leur déploiement et l'émission des différentes stratégies nucléaires. Celles-ci se situent dans des contextes stratégico-politiques (relations avec les États-Unis et l'URSS, et ensuite par rapport à l'Europe) bien précis. Et ceci est particulièrement éclatant dans le cas de la France, ce qui permet le déploiement de contestations importantes dans l'opinion publique et dans les milieux militaires.

 

Charles AILLERET, Réalités atomiques, dans Revue des forces terrestres, n°1, janvier 1954 ; L'arme nucléaire, arme à bon marché, dans Revue de défense nationale, octobre 1954 ; L'Aventure atomique française, Paris, 1968. Raymond ARON, Le Grand Débat, initiation à la stratégie atomique, Calmann-Lévy, 1963. André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Librairie Armand Colin, 1963 ; Dissuasion et stratégie, Paris, 1964 ; Les armements modernes et la stratégie, dans Revue militaire générale, juin 1960 ; Introduction à l'étude de la dissuasion, dans Stratégie n°1, 1964. Raoul CASTEX, Aperçus sur la bombe atomique, dans Revue de défense nationale, octobre 1945. Lawrence FREEDMAN, The Evolution of Nuclear Strategy, Londres, 1981. Pierre GALLOIS, Stratégie de l'âge nucléaire, Paris, 1960 ; L'arme nucléaire, ses effets militaires et politiques, Départ, de sciences politiques, février 1975. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Bruxelles, 1988. Camille ROUGERON, La Guerre nucléaire, armes et parades, Calmann-Lévy, 1962.

Nicolas ROCHE, Pourquoi la dissuasion, PUF, 2017. François GERÉ, Stratèges français du nucléaire, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction d'Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, Éditions Perrin, collection tempus, 2016.

 

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